Le Philosophe en méditation, dit aujourd'hui Philosophe en contemplation., est un tableau conservé au musée du Louvre peint par le maître néerlandais Rembrandt (Leyde 1606-Amsterdam 1669) et datant de 1632.

Philosophe en méditation (Bredius 431)Abraham Bredius, Rembrandt Gemälde, Phaidon Verlag, Vienne, 1935, 18: « Gelehrter in einem Raum mit Wendeltreppe ». Quelques décennies auparavant, Wurzbach s'était contenté de traduire le titre français, Alfred von Wurzbach, Niederländische Künstler-Lexikon, vol. II, Vienne et Leipzig, 1910: B. 122, «Der Philosoph in Betrachtung». est le titre traditionnel mais apocryphe du tableau. Comme le suggère la première source connue, un catalogue de vente de 1738, le sujet d'origine est vraisemblablement « Tobie et Anne attendant le retour de leur fils » (cf. section Le sujet ci-après). Le panneau est signé « RHL-van Rijn » et daté 1632, donc à l’époque où l’artiste quitte sa Leyde natale pour s’installer à AmsterdamJacques Foucart, Les Peintures de Rembrandt au Louvre, Éditions de la RMN, Paris, 1982, 19-23, 89. Voir aussi le dossier complet sur le Rembrandt Database: https://rkd.nl/en/explore/images/208164 (consulté juillet 2018).. Le tableau fait son apparition sur le marché de l'art parisien vers le milieu du et fait le tour des grandes collections aristocratiques (dont celles du duc de Choiseul et du comte de Vence) avant d’être acquis pour les collections royales en 1784 et entrer au palais du LouvreVoir la Provenance détaillée in : J. Bruyn, B. Haak, H. Levie, P.J.J. van Thiel, E. van de Wetering, Corpus of Rembrandt Paintings, vol. II, 1631-1634, Martinus Frijhof, Dordrecht, Boston et Lancaster, 1986, . Voir aussi, Anne Leclair, « Les deux Philosophes de Rembrandt: une passion de collectionneurs », La Revue des Musées de France-Revue du Louvre, 5, 2006, .. Le sujet « philosophique » supposé, le traitement finement gradé du clair-obscur et la conception magistrale de la composition furent toujours appréciés et le tableau est évoqué dans les écrits de nombreuses grandes figures littéraires des s, dont George Sand, Théophile Gautier, Jules Michelet, Marcel Proust, Paul Valéry, Gaston Bachelard, Paul Claudel, Aldous Huxley et Charles-Ferdinand Ramuz.

Description Peint sur un panneau de chêne mesurant , ce tableau représente en perspective légèrement accélérée deux figures dans un intérieur partiellement voûté que domine un escalier en colimaçon représenté en une volée. Le peintre compose l’architectonique de cet espace en nous montrant, comme matériaux, de la pierre (dallage), des briques et du bois, ainsi que des éléments tels des arches (fenêtre, voûtain, portes) qui donnent à l'ensemble une impression de monumentalité. Sur la gauche, en pleine lumière, on voit la figure d’un vieillard assis à une table devant une fenêtre, la tête baissée et les mains jointes. La deuxième figure se trouve dans l'obscurité du coin inférieur droit et représente une femme en train d’attiser le feu dans un âtre. Une troisième figure, également de femme, debout dans l'escalier est visible dans les reproductions gravées de ce tableau aux s mais invisible dans le tableau dans son état actuel (il y a un embu à cet endroit)On en voit un exemple dans la gravure de Devilliers l'aîné in : Joseph Lavallée, Galerie du musée de France, tome 8, Filhol, Paris, 1814, pl. III. La troisième figure ne se voit plus dans la gravure de Timothy Cole in : John Charles Van Dyke, Timothy Cole, Old Dutch and Flemish Masters Engraved by Timothy Cole With Critical Notes by John C. Van Dyke and Comments by the Engraver, The Century Co., New York, 1901, .. En effet le tableau aujourd'hui présente un aspect très obscur dû à l'opacification des vernisErnst van de Wetering et al., A Corpus of Rembrandt Paintings, vol. V, The Small History Paintings, Springer, Dordrecht, 2011, . Van de Wetering évoque l'examen du tableau en 1968, « les couches picturales étaient recouvertes d'une couche extrêmement épaisse de vernis jaunis, qui rendait difficile l'observation de ses qualités picturales » (trad.)..

vignette|300px|Reproduction gravée par Devilliers l'aîné d'après le Philosophe en méditation de Rembrandt (1814).

La signature Le panneau est signé « RHL-van Rijn 163(*) » en bas et un peu à gauche du centre, presque à l'aplomb de la figure de vieillard. La signature a été tracée au pinceau fin en pigment clair sur fond obscur et est effectivement difficile à observer, voire impossible à reproduire en photographie. Le dernier chiffre est écrasé, mais sa taille, forme et son placement suggèrent soit un « 0 », un « 1 » ou un « 2 »Jean-Marie Clarke, « Le Philosophe en méditation du Louvre: un tableau signé "RHL-van Rijn' et daté '1632' », Revue du Louvre, 3, 1990, 193-94. Une version anglaise se trouve sur le Rembrandt Database: https://rkd.nl/en/explore/technical/5007260.. Le type de signature - le monogramme RHL plus le patronyme « van Rijn » - indique la date de 1632, car le maître n'utilise cette signature qu'au cours de cette même annéeHorst Gerson, Rembrandt Paintings, Artabras Books, Harrison House, N.Y., 1968: « On a toujours cru que la date était 1633 mais le dernier chiffre pourrait tout aussi bien se lire comme 1 ou 2, ce qui s'accorde mieux avec le style de ce tableau tout en douceur », 492 (trad.).. Cela ne veut pas dire que le tableau ait forcément été peint en 1632 ou même à Amsterdam, où Rembrandt s'installe en cette année : il clôt vraisemblablement sa période leydoise. La forme de cette signature étant rare et associée à une année précise, son caractère autographe peut être considéré comme probableCorpus, II, 641 : les membres du RRP qui ont examiné le tableau en 1968 n'ont pas repéré la signature. Des examens ultérieurs effectués par Jacques Foucart (1982) et Jean-Marie Clarke (1990) en ont confirmé la présence..

Provenance Un examen attentif de la provenance connue nous aidera à comprendre comment une scène de domesticité biblique est devenue une image de méditation philosophique. Dans ce processus, le prétendu pendant (voir ci-dessous), compagnon de ce tableau durant deux siècles et également attribué à Rembrandt, a joué un rôle déterminant. Dans les inventaires néerlandais du , les mentions sommaires d'un "Escalier tournant avec vieillard assis" peuvent s'appliquer à n'importe lequel des deux panneauxVoir le Corpus, II, , pour la provenance ancienne.. Ainsi la première référence au tableau sans ambiguïté se trouve dans le catalogue de vente de la collection du comte de Fraula à Bruxelles en 1738. Le catalogue donne les dimensions exactes du panneau et cette description : Une Ordonnance avec Tobie & un escalier tournant, par RimbrantCatalogue d'un grand et très beau cabinet ... (de) feu le comte de Fraula, Bruxelles, 21ff juillet 1738 (Lugt 488), lot no. 136 (cf. Hoet, I, , lot no. 135)..

Le tableau est acheté par Jacques de Roore, un courtier agissant pour le compte de Willem Lormier, collectionneur et marchand d'art à La HayeLe sceau de Lormier se trouve toujours au dos du panneau. Voir Clarke, 1990, fig. 11, .. Le , Lormier vend le panneau pour 525 florins au collectionneur français Marc-René Voyer, marquis d'ArgensonVoir la page de la liste manuscrite des ventes de Lormier reproduite in Everhard Korthals Altes, 2001, 289 (l'année n'est pas indiquée clairement: 1746 ou 1748?). Korthals Altes, 2001, , fixe la date de vente au 21 juin 1748, tandis qu'Anne Leclair, 2006, 38, cite le 26 mai 1748. On retient la lecture de la date sur le Rembrandt Database.. Sur la liste manuscrite des 17 tableaux qu'il vend à Voyer à cette occasion, Lormier décrit le sujet comme Mannetje en wenteltrap (Vieillard et escalier tournant). L'oubli du sujet de Tobie cité dans le catalogue de Fraula s'expliquerait par le fait que Lormier n'a pas assisté à la vente et qu'il n'en possédait pas le catalogueKorthals Altes, 2001, , note 32, qui indique les catalogues de ventes possédés par Lormier..

Voyer serait ainsi à l'origine de la vocation philosophique du vieillard, inspiré sans doute par le pendant présumé qu'il possédait également et qui représente clairement un savant à l'étude. Vers 1750. il rédige une note qui identifie les figures comme étant des "philosophes". De nos jours ce pendant imaginaire porte le titre de Philosophe au livre ouvert et est attribué à Salomon KoninckLe marquis d'Argenson fut le premier auteur du regroupement de ces deux panneaux qu'il exposait 'en regard'. Leclair, 2006, .. Jusqu'en 1982, les deux tableaux étaient supposés avoir eu la même provenance depuis au moins 1734, mais cette hypothèse a été remise en question par le Rembrandt Research ProjectFoucart, 1983, et 98, et Corpus, II, 1986, . Lormier et le marquis d'Argenson ne figurent pas dans la rubrique Provenance des vols. II (C51) ou VI (A86) du Corpus. Voir la provenance mise à jour par Korthals Altes, 2001, , qui cite aussi une longue note de Voyer.. Korthals Altes affirme que Voyer possédait déjà le Koninck quand il a acquis le Rembrandt, mais sans étayer sa suppositionKorthals Altes, 2001, .. En fait, nous ne savons rien de la provenance antérieure du Koninck, ni lequel des deux tableaux Voyer aurait acquis en premierParmi les rares tableaux de Koninck cités par Gérard Hoet, on trouve celui paru dans une vente le 16 septembre 1736 à Amsterdam: "Een Philosooph, zittende in gepeinse, door Koning, zo goed als Rembrand" (Un philosophe assis en réflexion par Koninck, aussi bon que Rembrandt"), Hoet, I, p. 603... Croyant que c'était le Rembrandt, Anne Leclair note : "À une date inconnue, Voyer acheta un deuxième Philosophe qu'il jugea assez proche par le style et la taille pour en faire un pendant"Leclair, 2006, 38.. Dans des notes vantant le mérite de ses "pendants" rédigées vers 1750, Voyer fait remarquer que le "hasard" les a rassemblésLeclair, 2006, , pour une transcription de la note. La formulation du passage en question est lacunaire : "Le hasard qui les a rassemblés l'un est plus fin l'autre a plus de piquant..."..

Malgré son éloge des deux chefs-d’œuvre, qu'il dit "uniques", dès 1752 Voyer les vend à son ami Claude-Alexandre de Villeneuve, comte de Vence. Celui-ci les fait reproduire pour son catalogue par Louis Surugue affublés des titres de Philosophe en méditation (Koninck) et de Philosophe en contemplation (Rembrandt). Le graveur a reproduit le Koninck d'abord, l'exposant au Salon de 1753Ruth Bernard Yeazell, Picture Titles. How and Why Western Paintings Acquired their Titles, Princeton, 2015, ., tandis qu'il n'a reproduit le Rembrandt que l'année suivante pour ne l'exposer qu'au Salon de 1755 Michael Fried, Absorption and Theatricality. Painting and Beholder in the Age of Diderot, UCLA Press, 1980, 194, note 85.. C'était le début d'une longue série de reproductions gravées, en France et en Grande-Bretagne, qui répandirent la renommée des deux Philosophes tout en profitant de la vogue des pendants en gravure W. McAllister Johnson, The Rise and Fall of the Fine-Art Print in Eighteenth-Century France, U. of Toronto Press, voir le chap. « Pendants », 54-65..

Le comte de Vence décède en 1760, laissant un testament qui donne à Voyer le droit de choisir deux tableaux de sa collection. Au lieu de choisir les deux Philosophes, Voyer ne jette son dévolu que sur le Philosophe en contemplation (Rembrandt), séparant ainsi le couple qu'il avait lui-même réuniLeclair, 2006, et note 35.. À la vente de la collection du comte de Vence en 1761, le Philosophe en méditation (Koninck) est acquis pour par un parent du défunt, le marquis de Vence, qui le revend à ce même prix au duc de Choiseul, alors Secrétaire d'État à la Marine et à la GuerreLeclair, 2006, .. Voulant s'attirer les bonnes grâces de l'influent duc de Choiseul, Voyer offre de lui céder son précieux Rembrandt afin qu'il puisse jouir de la possession des deux Philosophes. Pour la somme de , les deux panneaux sont réunis en 1762, et ne seront séparés qu'en 1955.