Dans le contexte de la fin de la guerre d'Algérie, une petite partie des anciens harkis et de leurs familles, menacés en Algérie, ont été rapatriés en France à partir de l'été 1962. C'est l'armée française qui a été chargée de leur transfert, de l'hébergement et de l'encadrement de l'ensemble des opérations. Pour cela, elle a utilisé différentes structures (dont certaines ont fonctionné successivement, d'autres simultanément) appelées généralement camp de transit et de reclassement, au nombre de six : Bias (Lot-et-Garonne), Bourg-Lastic (Puy-de-Dôme), La Rye - Le Vigeant (Vienne), Larzac-La Cavalerie (Aveyron), Saint-Maurice-l'Ardoise (Gard), Rivesaltes (Pyrénées-Orientales)Besnaci-Lancou et Manceron , p. 134-135..
Plusieurs de ces structures avaient servi de lieux d'internement ou d'assignation pour différentes personnes : réfugiés espagnols républicains, juifs, tziganes, prisonniers de guerre allemands, Algériens suspectés d'appartenir au FLN, rapatriés asiatiques ou eurasiens d'Indochine…
Le « rapatriement » des harkis
Selon Pierre Messmer, ministre des Armées en 1962 qui a alors tenté d'interdire l'arrivée des Harkis en FranceBesnaci-Lancou et Manceron , p. 97., harkis et leur famille sont accueillis dans les camps en 1962, en 1963, en 1964 et 1965, soit au total. La France n’avait pas prévu de structures d’accueil idoines, et les anciens supplétifs et leur famille seront accueillis dans des conditions très difficiles, souvent dans des lieux qui ont auparavant servi de lieu de regroupements.
Rôle des camps
Il n'a été précisé officiellement qu'en , par une note du ministre des Rapatriés qui précise : « Le camp doit répondre à un double but :
1) Hébergement temporaire des familles en attendant leur dispersion vers une destination définitive ;
2) Triage des nouveaux débarqués en instance d'acheminement vers d'autres lieux. »
La note précise : « On devra donc se borner à faire des travaux qui assurent la vie communautaire (en chambrées), à l'exclusion de tout aménagement visant à la création de logements familiaux. »
Ouverture (et fermeture) des deux premiers camps
Les premiers camps ouverts au cours du mois de seront ceux du Larzac (Aveyron), puis de Bourg-Lastic (Puy-de-Dôme). Dans un premier temps, entre le 20 et le , personnes sont accueillies dans le camp du Larzac, le seront en juillet, soit au total entre juin et septembre. Chacun de ces deux camps est composé de centaines de tentes, chacune comprenant une à trois familles, soit six à quinze personnes sur 20 .
Choisis dans la précipitation, surchargés, situés dans des zones où un hiver rigoureux rend très difficile leur utilisation, ces deux camps sont fermés en . Les populations sont transférées au camp Joffre de Rivesaltes pour les résidents du camp du Larzac et au camp de Saint-Maurice-l’Ardoise pour les résidents du camp de Bourg-Lastic. Cependant, dans certains cas, ce transfert se fait en séparant les familles.
Les autres camps : vers des fonctions distinctes
Parmi Rivesaltes, la Rye, Saint-Maurice-l'Ardoise et Bias, certains camps d’accueil vont rapidement obéir à des fonctions distinctes :
Le camp de La Rye ouvre douze sections de formation professionnelle pour adulte ainsi qu’un internat de 200 lits accueillant des jeunes garçons, enfants de harkis, âgés de 16 à 17 ans. Un rapport du gouvernement de 1965 indique que plus de 700 rapatriés sont passés par ces stages de formation en 1963-1964. 600 d’entre eux ont reçu, à l’issue du stage, un « certificat de formation pratique, qui par la suite, a beaucoup facilité leur reclassement dans les grandes entreprises du bâtiment ».
Le camp de Bias, désigné officiellement « Centre d’Accueil des Rapatriés d’Algérie (CARA) », est rapidement destiné à accueillir les personnes jugées « incapables » par l’administration : il s'agit des infirmes, des invalides, des personnes âgées et des veuves, pour lesquels il est indispensable de prodiguer des soins et de fournir un accompagnement médico-social.
Le camp de Saint-Maurice-l’Ardoise, ouvert entre 1962 et 1976, connaît une évolution similaire à celle du camp de Bias. S'il fut l'un des principaux « centres de transit » et qu'il vit arriver et repartir, au cours des premiers mois, près de personnes, passé cette phase de transit, le camp ne regroupe plus, au début de l'année 1965, que ceux que l'administration du camp juge « incasables », notion qui mélange l'inaptitude au travail, le manque de ressources et l'incapacité à vivre « en milieu ouvert » sans assistance sociale et sanitaire. Ainsi, au cours des 10 années qui suivront, le camp va abriter une population stabilisée autour de 800 personnes, composée essentiellement d'infirmes et de blessés de guerre, de veuves et de personnes âgées, de malades souffrant de troubles physiques ou psychologiques, la plupart accompagnés de leurs familles. Lors de l'été 1975, une violente révolte menée par les jeunes qui ont grandi dans le camp entraînera sa fermeture.
Les conditions de vie dans les camps
L’organisation de la vie familiale s'est heurtée à d’importantes contraintes matérielles : promiscuité du fait de l'occupation des tentes par plusieurs familles ou de la superficie insuffisante des logements attribués, insalubrité, WC extérieurs collectifs dépourvus d'eau courante, douches collectives peu accessibles, manque de couchage mais aussi de chaises pour toute la famille. Et surtout, certaines familles souffrent de déséquilibres alimentaires.
Les témoignages concernant le camp de Bias (par exemple celui de Patrick Jammes, médecin du campLe docteur Jammes a été pendant près de trente ans le médecin du camp de Bias. Il découvre, lorsqu’il prend ses fonctions au début des années 70, des baraques insalubres, la promiscuité des familles, les conflits récurrents avec l’administration et des gens totalement désemparés qui ne parlaient pas le français. Selon le docteur Jammes, à Bias, tout était fait pour que les harkis n’aillent pas travailler : voitures interdites, pas de contact avec la population extérieure du camp.) ou celui de Saint-Maurice l'ArdoiseLe rapport que fait le directeur de cabinet du préfet du Gard, en mai 1975, sur la situation du camp de Saint-Maurice-l’Ardoise est particulièrement éloquent sur les conditions de vie misérables des résidents du camp : « les conditions sanitaires sont anormalement défectueuses : WC extérieurs collectifs sans eau courante et dans un état de délabrement avancé, douches collectives extérieures, également très dégradées et mises à la disposition de l’ensemble des habitants une seule fois par semaine, petits appartements mal entretenus de deux ou trois pièces contenant, grâce à des lits superposés, des familles de 10 à 12 personnes ». décrivent une situation très dégradée. L'ancien délégué interministériel aux rapatriés, Guy Forzy, souligne, plus généralement, que les camps d’accueil « sont des camps militaires très sévères avec un couvre-feu à 22 heures. Les enfants ne sont pas scolarisés dans les écoles du village ».
Chaque camp d’accueil fonctionne de manière autonome, en autarcie, avec son règlement propre édicté par le directeur du camp. C’est ainsi que le règlement intérieur du camp de Bias impose aux familles la levée des couleurs et le couvre-feu à 18 heures (ou 22 heures selon les sources). La note de service du directeur du campNote de service du 6 août 1963 du directeur du camp de Bias• Police-discipline- à l’échelon bâtiments, la police et la discipline sont assurées par les chefs de bâtiments désignés ;- en cas de bagarre, ou rixe, il est prescrit d’agir immédiatement, de disperser tous les rassemblements, particulièrement des enfants et des femmes qui sont générateurs de désordre (utiliser garde) ;- alerter la gendarmerie, le médecin, s’il y a blessure grave, évacuer s’il y a lieu vers l’hôpital, aider la gendarmerie à l’établissement de l’enquête ou du constat.• Incendie - Circulation intérieure du centre : - toute circulation des véhicules étrangère au centre est interdite ;- sont autorisés ceux du personnel, du cadre enseignant ;- sont tolérés dans la journée les véhicules du boucher, du boulanger, du limonadier, afin de ravitailler la population ; - les véhicules des visiteurs seront garés au parc auto, à côté des bureaux administratifs, après autorisation, et ceci pour la journée.Fermeture des grilles : Les grilles seront fermées à 21 heures et rouvertes le lendemain à 7 heures. Les véhicules des personnels sont seuls autorisés à pénétrer au centre. Pour ce faire appeler le concierge. Propreté du centre : Un nettoyage général du centre, des maisons et abords, avec l’aide des chefs de bâtiments, sera fait chaque samedi matin. Éclairage : Afin d’éviter le gaspillage d’électricité, le courant sera coupé aux heures suivantes :- matin : de 12 heures à 14 heures ;- soirée : de 18 heures à 7 heures. La coupure de courant sera faite par le concierge.• Consignes particulières: Ces consignes seront données par le directeur du centre, et peuvent être de tout ordre.- Exemple : arrivée ex-supplétif : a)- prendre l’intéressé en gare; b)- lui fournir les clés du logement - Exemple : départ ex-supplétif : a)- l’intéressé, en possession du bon de transport, de la fiche de départ, sera transporté jusqu’à la gare de Penne. Le Directeur (Source : Archives personnelles du Docteur Jammes, médecin au camp de Bias de 1970 à 2000), donne un aperçu d’une situation qui reste exceptionnelle. L’administration contrôle également le courrier et les colis qui sont ouverts. L’usage des douches est aussi réglementé, limitées à une fois par semaine et facturées .
Sur le plan social, les familles bénéficient de prestations sociales mais elles ne les touchent pas : en fait, le ministère des Rapatriés les réaffecte au financement de dépenses de fonctionnement des camps. Ainsi les allocations familiales « étaient versées sur un compte spécial du service social nord-africain qui servit à financer les lieux de relégation ». La gestion des fonds est parfois opaqueUne inspection du camp de Bias, diligentée par le ministère des Rapatriés en avril 1963, épingle la gestion de ce camp où près de 2 millions d’€ débloqués pour l’accueil des harkis s’étaient volatilisés..
Ces conditions de vie misérables et oppressantes ont des conséquences sur l’état physique et moral des personnes : beaucoup, dont des enfants, deviennent dépressifs. C’est ainsi que certains, adultes et enfants, se retrouvent internés en hôpital psychiatrique. Souhaitant intégrer au mieux les familles de harkis, les animatrices de promotion sociale, affectées dans les camps, choisissent parfois des prénoms français pour les nouveau-nés. Certains directeurs de camps imposent également un prénom français aux enfants et si leurs parents refusent, ces derniers risquent des mesures de rétorsions.
Fermeture progressive et définitive des camps, reclassement et dispersion
Assez rapidement, certains anciens harkis ont pu s’établir à l'extérieur de ces camps, soit pour aller vers d'autres structures encadrées (les hameaux de forestage), soit pour s'établir en dehors de toute structure : par exemple dans le village de Saint-Valérien dans l’Yonne grâce à des initiatives privées et au soutien du ministère des Rapatriés en 1964. Dans la Somme, des familles kabyles, originaires de la commune d’Iflissen (Algérie), s’installent à Poix-de-Picardie sous la protection de la famille AbdellatifMohamed Abdellatif a été sénateur de 1959 à 1962. L’action conjuguée d’un lieutenant et de son sergent-chef a permis l’installation à Vic-le-Comte, dans le Puy-de-Dôme, d’une centaine de personnes originaires du même douarEssentiellement de Novi, dont le nom actuel est Sidi Ghilès.. Le jumelage de la commune de Château-Renault, en Indre-et-Loire, avec la commune d’Arris avant l’indépendance de l’Algérie ainsi que la possibilité de trouver un emploi dans l’industrie de la chaussure ont ici aussi aidé les familles de harkis à s’adapter plus facilement.