L'hôpital de la Charité de Senlis (Oise) est un ancien hospice fondé en 1668 par une congrégation religieuse et fermé en 1838. Ce fut le seul établissement religieux de la ville à ne pas être supprimé à la Révolution pour son utilité indéniable.

Historique Les préliminaires de la fondation

La fondation de l'hôpital de la Charité de Senlis était un vœu formulé par Jacques Joly, prêtre et avocat en Parlement originaire de Senlis, en signant un acte de donation devant notaires au Châtelet de Paris, le . La même personne est par ailleurs à l'origine de la première bibliothèque publique de Senlis, en laissant sa collection personnelle de livres à la ville, sous la condition de les rendre accessibles. La salle de conférences de la bibliothèque municipale porte ainsi le nom de Jacques Joly afin de perpétuer son souvenir. Le généreux prêtre n'a pas pu voir son projet d'hôpital se réaliser, car son don était insuffisant. Il mourut le à l'âge de soixante-seize ans. Ce ne fut que deux ans plus tard que les religieux de la Charité de Paris, de l'ordre des hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu, achetèrent un immeuble à Senlis en vue d'y installer provisoirement l'hôpital. Mais en raison de différents problèmes juridiques et du manque de moyens, l'établissement était encore loin de pouvoir ouvrir.

Ce furent les échevins qui avaient conseillé l'achat de l'hôtel du Paon, en taisant malencontreusement le fait qu'il était dans la censive de l'abbaye de Chaalis. Le vendeur n'en fut donc pas le réel propriétaire, seulement son dernier occupant, et les religieux de la Charité de Paris se sont ainsi fait escroquer. De surcroît, l'abbaye de Chaalis se serait opposée au développement d'activités d'une autre congrégation religieuse dans l'une de ses possessions. Les hospitaliers ont dû s'engager dans une longue procédure en justice pour pouvoir se défaire le hôtel du Paon et être remboursés. Mais il y avait également des problèmes avec les deux maisons et les rentes que Joly leur avait laissé. Les deux maisons, situées à Paris, étaient en si mauvais état qu'elles n'apportaient aucun revenu et durent être démolies. Les religieux ont vendu l'un des terrains contre une rente foncière perpétuelle. L'autre a été rachetée par la Charité de Paris afin de permettre aux frères de Senlis de rembourser leurs emprunts. En ce qui concerne les rentes, les personnes devant les verser se sont avérées insolvables. Une rente avait été versée par Joly à un chanoine parisien, qui l'avait vendue ; ici, il fallut également un recours en justice afin que les hospitaliers puissent récupérer cette rente dont le bénéficiaire avait en réalité perdu ses droits avec le décès de Joly.

En 1663, soit seize ans après la donation, le projet de la création du nouvel hôpital à Senlis n'avait toujours pas avancé. Le maire et les échevins ne croyaient plus en sa réalisation, et sachant que les donations sont généralement soumises à des conditions, ont espéré pouvoir confisquer l'héritage de Jacques Joly. Par deux reprises, la ville de Senlis posa un délai aux hospitaliers, dans lequel ils étaient censés ouvrir impérativement l'hôpital. Rien ne fut fait. Début mars 1667, la ville de Senlis obtint la condamnation des religieux de rembourser l'ensemble des revenus touchés depuis la donation. Mais la ville de Senlis ne connaissait évidemment pas les termes de l'acte de donation, qui, de toute façon, ne la concernait pas. Il stipulait qu'en cas d'empêchement d'ouvrir l'hôpital à Senlis, le legs reviendrait à la Charité de Paris. La condamnation demeura donc sans effet, d'autant plus que l'ordre de Saint-Jean-de-Dieu fût toujours bien en vue auprès du gouvernement royal. Finalement les oppositions s'effondrèrent à Senlis, et le , les lettres patentes du roi permirent la création officielle de l'hôpital de la Charité de Senlis. Il fallut toutefois encore accomplir un certain nombre d'autres formalités qui en découlaient, la dernière étant le consentement de l'évêque de Senlis le .

Les débuts de l'hôpital de la Charité

Deux jours après le consentement de l'évêque, les premières deux maisons furent acquises, rue de Meaux. Deux maisons situées rue du Temple suivirent au mois de mars. L'ouverture solennelle de l'hôpital fut célébrée un an plus tard, le , avec l'installation des premiers cinq lits fondés par Jacques Joly et dix autres donateurs. En effet, pour les donations envers des hôpitaux, souvent effectuées sous la forme de rentes foncières, l'usage était de les exprimer en nombre de lits. Il pouvait aussi s'agir d'un demi-lit ou de deux tiers de lit, selon la fortune du donateur. Ensuite, les acquisitions immobilières allaient bon train : une maison en 1672, une en 1676, une en 1679, une en 1684, une en 1685 et une en 1688, soit au total dix maisons, nombre qui allait encore s'agrandir ultérieurement. Parallèlement, suivaient de temps en temps des fondations de lits.

La première chapelle fut bénie dès le et dédiée à Denys l'Aréopagite ; il a dû s'agir d'une chapelle provisoire aménagée dans l'une des maisons, car les actes ne parlent d'aucune construction neuve avant 1687. Dans un premier temps, furent accueillis les malades et les pauvres, qui étaient tous soignés gratuitement. Dès 1672, l'hôpital proposait également des chambres pour accueillir des pensionnaires, qui réglaient leur séjour ou dont le séjour était payé par un tiers parti. Il s'agissait plus particulièrement des malades mentaux, des « libertins » et des autres personnes internées d'office par le gouvernement. thumb|upright|L'infirmerie de 1708 côté jardin, et le chevet de l'église, où se situait le cimetière.

Au fur et à mesure que les religieux trouvaient les moyens d'agrandir l'établissement, les maisons furent démolies l'une après l'autre, jusqu'à l'ouverture du dernier bâtiment vers le milieu du . Le premier nouveau bâtiment fut construit en 1687 et agrandi en 1690, affecté à l'accueil des « insensés ». Les archives ne précisent pas où ce nouveau bâtiment est situé ; il doit s'agir du bâtiment de « la Force » rue de la Poterne, ou d'un bâtiment rue du Temple, la date de construction des autres ailes étant connue. La première pierre de l'église a été posée le , alors que les travaux étaient déjà bien avancés. Elle a ainsi pu être bénite dès le de l'année suivante. Un cimetière fut aménagé derrière (au sud) du chœur en 1708. Le bâtiment de l'infirmerie rue de Meaux, à droite de l'église, a probablement été terminé en cette même année. Par infirmerie, il faut entendre l'hôpital proprement dit, par distinction avec les services psychiatriques.

Cependant, la joie sur l'inauguration de la nouvelle chapelle fut de courte durée. Très rapidement, il s'avéra que le défunt entrepreneur Girault de Paris s'était rendu coupable de malfaçon : cinq ans après son achèvement, elle menaçait ruine et risquait de s'effondrer. Seule la façade sur la rue de Meaux paraissait solide. La veuve de Girault et ses enfants étaient garants pendant dix ans, et les religieux trouvèrent un arrangement avec elle pour éviter un procès en justice. L'église de la Charité a été démolie, à l'exclusion de la façade avec le portail, à partir du , jusqu'au fondement. La reconstruction se fit sous la direction du frère François-Xavier Constant, de l'ordre de Saint-Jean-de-Dieu et prit trois ans. La consécration eut lieu le . L'église ne fut pas seulement dédiée à saint Denys, mais également à saint Firmin, saint Didier, sainte Praxeille (une martyre), saint Mathieu et sainte Julie, sa sœur.

Le fonctionnement de l'hôpital Généralités

La particularité des hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu fut de ne soigner que des hommes, ce qui leur imposait le vœu de chasteté, bien que d'autres ordres hospitaliers prenaient en charge les personnes des deux sexes. L'hôpital de la Charité était le quatrième hôpital de Senlis, à côté de l'hôpital général (ancienne maladrerie Saint-Lazare devenu le centre hospitalier actuel), l'Hôtel-Dieu et l'hôpital des Carmes. De ce fait, une spécialisation dans la psychiatrie évitait de faire double emploi avec les autres établissements. L'hôpital général et l'Hôtel-dieu s'étaient déjà partagés les tâches pendant une certaine période, l'un accueillant les pauvres (les indigents), l'autre les malades et blessés. Suivant les préceptes de l'ordre de Saint-Jean-de-Dieu, la Charité maintint toujours son infirmerie, mais son importance était moindre. Les religieux signèrent dès 1672 un accord avec l'Hôtel-dieu, que l'on pourrait aujourd'hui qualifier de contrat de délégation de service.

La Charité s'engageait d'accepter les hommes et garçons malades ou blessés orientés dans un premier temps vers l'Hôtel-dieu, et de ne jamais refuser personne, sauf les incurables, les personnes atteintes de maladies vénériennes et les patients fortement contagieux. Les patients devaient être gardés jusqu'au terme de leur convalescence. En contrepartie, la Charité touchait une indemnité journalière de huit sols par patient, et bénéficia d'un versement unique de cinq cents livres pour l'achat de mobilier, de lits et de linge. Cet accord est quelque peu surprenant, étant donné que des malades pouvaient aussi bien se présenter directement à la Charité, sans avoir rien à payer, et que l'hôpital n'était alors pas indemnisé (sauf pour les soldats, dont le séjour fut payé par le Trésor royal).

Capacité de lits et personnel thumb|upright|L'aile sud rue du Temple, façade nord sur le jardin, bâtiment pour le régime de semi-liberté.

Au début, le nombre de lits dans l'infirmerie n'augmenta que modérément, passant successivement à onze lits en 1691, encore dans les anciennes maisons de ville bientôt remplacés par des bâtiments neufs, à quatorze lits en 1708 puis à dix-huit lits en 1722. Le chiffre est ramené à quatorze par la suite, chiffre valable jusqu'à la Révolution. Dix à douze lits étaient d'habitude occupés par des malades ou blessés, les autres servant surtout pendant des épidémies (maladies populaires selon le terme contemporain). En cas de besoin urgent, des lits supplémentaires étaient ajoutés provisoirement. Mais les habitants pouvaient aussi venir se faire soigner ou panser à l'hôpital, et des soins à domicile étaient également dispensés. Dans ce cas, l'hôpital fournissait aux malades les draps et le linge. Quant aux pensionnaires, leur nombre était en constante augmentation, atteignant les quarante-sept en 1764 et les soixante-dix à quatre-vingt pendant les dernières années de l'Ancien Régime. Il y avait alors trente-huit chambres dans le bâtiment de « la Force », rue de la Poterne, et vingt-cinq chambres pour le régime de semi-liberté, plus dix lits dans l'ancien réfectoire. S'y ajoutait finalement un service de semi-liberté destiné aux « officiers invalides » avec onze lits en deux salles, pour des blessés de guerre ayant subi des traumatismes psychologiques. Temporairement, des soldats étaient accueillis à partir de 1778, généralement vingt-cinq, dans une salle spéciale tenant lieu d'hôpital militaire. Il dépendait du camp de Verberie ouvert en 1769.