Les Seize Royaumes (), nommés par les Chinois seize pays/royaumes des Cinq barbares (), sont un ensemble de royaumes à la durée de vie très courte qui ont été fondés en Chine du Nord de 304 à 439, entre la retraite de la dynastie Jin vers le Sud et l’établissement de la dynastie des Wei du Nord, qui marque le passage dans la période des dynasties du Nord et du Sud (420-589).

À l’origine, le terme vient de la compilation historique aujourd’hui perdue Shiliuguo Chunqiu (Annales des Printemps et des Automnes des Seize Royaumes), de Cui Hong, qui ne présentait que seize royaumes. Le terme a par la suite été élargi pour inclure l’ensemble des royaumes de Chine du Nord de l’époque 304-439, qui sont en fait une vingtaine. L'histoire de cette période est avant tout reconstituée par le Livre des Jin (Jin Shu), rédigé par les historiens officiels de la dynastie Tang au . Ceux-ci considèrent que les royaumes de cette époque, vus comme « barbares », sont illégitimes, la seule dynastie légitime de l'époque à leurs yeux étant celle des Jin, alors représentée par les Jin de l'Est, qui dominent le Sud de la Chine. Pratiquement tous les dirigeants de ces royaumes, appelés tantôt « rois » tantôt « empereurs », appartenaient à des ethnies non chinoises, « Barbares » (désignées globalement par le terme Wu Hu, « les cinq barbares » par la tradition chinoise). Les Chinois han fondèrent les États du Liang occidental, du Liang postérieur et du . Les deuxième et dernier empereurs du Yan septentrional étaient han.

Cette période se situe à une époque où l'ancien empire Han s'étant fragmenté, on assiste à plus de trois siècles de séparation entre la Chine du Nord et la Chine du Sud. Au cours de cette époque mouvementéeLes dates et le découpage de cette époque reposent sur les chronologies établies dans : Titre original : China, A New History, 1992, 1996, 2006 Harvard College, page 118, et : , pages 355 et 356. Une carte des « Trois Royaumes » se trouve dans Elisseeff, 2008, page 81. Dans : : De la dynastie Qin à la période des Six Dynasties, page 321, se trouve une carte des « Six Dynasties » et le détail de ces dynasties : page 323., la période des Trois Royaumes (220-265 : ) est suivie de la dynastie des Jin occidentaux ou Jin antérieurs (265-316 : , capitale Luoyang), de la dynastie des Jin orientaux en Chine du Sud (317-420 : ) et de l'époque des « Six Dynasties » (316-589) au Sud, tandis qu'au même moment, en Chine du Nord, la période des « Seize Royaumes » voit s'affronter ces seize royaumes de 304 à 439, soit . Cette longue période de fragmentation se poursuit durant l'époque des « dynasties du Nord et du Sud » (420-589 : ). Elle s'achève avec la réunification entreprise sous les Sui et achevée sous les Tang.

La période des Seize Royaumes est une ère très troublée, marquée par de nombreux conflits entre différents royaumes qui ne parviennent pas à subsister durablement : fondés par des généraux après une série de victoires, ils s'éteignent généralement après deux ou trois générations, quand un autre chef de guerre victorieux s'en empare. Les conséquences politiques et sociales de cet état de guerre continuel sont importantes : absence de structures administratives solides, importantes migrations de populations, notamment en direction du Sud, repli des communautés sur des habitats fortifiés, déclin des villes et de l'économie. La vie culturelle de la période est généralement considérée comme peu brillante en dehors de la présence de penseurs bouddhistes importants, mais elle est très mal connue car peu de textes de cette période sont parvenus jusqu'à nos jours. Les découvertes archéologiques et artistiques sont également limitées pour cette époque. Elle s'inscrit néanmoins dans une période cruciale de l'histoire de la Chine médiévale, durant laquelle s'amorce une hybridation entre Chinois et non-Chinois, qui triomphe surtout sous les Wei du Nord, unificateurs de la Chine du Nord durant la première moitié du .

Chronologie politique de la période La période de division

+Période de désunion « Trois Royaumes » (220-280 : ) Chine du Nord : Wei à Luoyang Chine du Sud-Ouest : Shu, Chine du Sud-Est : Wu Brève réunification : Jin occidentaux à Luoyang (265-316 : ) Nouvelles fragmentations Au Nord : « Seize Royaumes » (304-439 : ) Au Sud : Jin orientaux (317-420 : ) « Dynasties du Nord » « Dynasties du Sud »Wei du Nord (386-534 : ) Liu Song (420-479 : ) Wei de l'Est (534-550 : ) Qi ou Qi du Sud (479-502 : )Wei de l'Ouest (535-556 : ) Liang (502-557 : )Qi du Nord (550-577 : ) Liang postérieurs, ou Liang du Sud (555-587 : )Zhou du Nord (557-581 : ) Chen (557-589 : )

Liste des Seize Royaumes proprement dits

Cheng Han (302-342) Zhao antérieur (304-329) Zhao postérieur (319-352) Liang antérieur (320-376) Liang postérieur (386-403) Liang occidental (400-431) Liang septentrional (397-439) Liang méridional (397-414) Qin antérieur (351-395) Qin postérieur (384-417) Qin occidental (385-431) Yan antérieur (348-370) Yan postérieur (384-409) Yan septentrional (398-410) Yan méridional (409-436) (407-431)

L'implantation des peuples non chinois dans les empires chinois

Depuis l'Antiquité, les royaumes chinois étaient en contact avec des peuples non chinois qu'ils considéraient comme « Barbares » (Hu), avec lesquels ils rentraient épisodiquement en conflits, en premier lieu les Xiongnu, peuple semi-nomade vivant dans les steppes du Nord, qui avaient constitué un adversaire coriace. D'abord menacés par les offensives de la dynastie Qin, ils avaient constitué sous les Han un royaume puissant, sans doute sous l'émulation des Chinois, qui avaient réussi à les vaincre après de rudes campagnes militaires ; N. Di Cosmo, Ancient China and Its Enemies: The Rise of Nomadic Power in East Asian History, Cambridge, 2002. D'autres épisodes violents impliquèrent les Qiang, peuple vivant au Nord-Ouest de l'empire Han.

Après ces victoires, des groupes de Xiongnu et d'autres peuples des steppes comme les Wuhuan et les Xianbei mais aussi les Qiang qui n'étaient pas un peuple semi-nomade avaient été intégrés dans l'armée des Han, tandis que d'autres étaient venus s'installer aux frontières après avoir demandé la protection de l'empire. En 90 de notre ère, étaient ainsi recensés Xiongnu installés pour la plupart dans le nord de l'actuel Shanxi, qui devait constituer leur base future. Ils furent notamment utilisés pour combattre les Xiongnu vivant dans les steppes du Nord, dont ils connaissaient bien les méthodes de combat. Durant la période des Trois Royaumes, cette politique fut poursuivie par Cao Cao, seigneur de guerre dominant le Nord, qui utilisa de nombreux guerriers de différents peuples non chinois. Les Jin occidentaux poursuivirent cette politique. À la fin du , plusieurs régions du Nord de la Chine comprenaient une large part de ces peuples dans leur population, en particulier le Shanxi avec les Xiongnu et les régions du Nord-Ouest autour de Chang'an avec les Qiang. On ne peut donc pas considérer qu'il y ait eu des « invasions barbares » en Chine à cette période. À l'image de ce qui se passe en Europe durant l'Antiquité tardive, il s'agit de peuples implantés depuis plusieurs générations dans l'empire et souvent déjà très influencés par la culture du centre, dont on prisait les qualités martiales, et qui prirent le pouvoir à la faveur du délitement des dynasties chinoises.

Au début du , plusieurs peuples non chinois sont donc installés dans le Nord de la Chine, surtout sur ses marges. La tradition a retenu les « Cinq Barbares » (Wu Hu) qui formèrent la plupart des Seize Royaumes. Les Xiongnu, peuple originaire des steppes de Mongolie, étaient connus depuis l'Antiquité par les Chinois, qui avaient été divisés entre les Xiongnu du Nord, vivant en dehors de l'espace chinois et préservant leurs traditions nomades, et les Xiongnu du Sud, installés en Chine du Nord, surtout au Shanxi, mais aussi dans les provinces voisines (Gansu, Shaanxi). Les Xianbei, peuple turco-mongol vivant dans les régions du Nord-Est, d'abord identifiés dans les « Montagnes des Xianbei » en Mongolie Intérieure à l'époque des Han, avaient été divisés en plusieurs groupes à l'époque de leur plus puissant souverain Tan Shihuai (milieu du ), dont les deux plus importants étaient les Murong, actifs surtout en Mandchourie et au nord du Hebei, et les Tuoba (Tabgatch) qui évoluaient sur les marges nord de la Chine, entre le Hebei et le Gansu. Les régions occidentales étaient occupés par des peuples d'origine différente, sans doute apparentés aux peuples Tibétains : les Qiang qui étaient répartis dans le Gansu, le Qinghai et le Sichuan, et les Di qu'on trouvait dans le Shaanxi, le Gansu et le Sichuan.

Histoire politique et militaire

Le début du voit la constitution dans la Chine du Nord des premiers royaumes fondés par des peuples non chinois, les « Cinq Barbares » (Wu Hu). Pendant plus d'un siècle sont créés une vingtaine de ces royaumes, souvent de durée éphémère, dont la tradition a retenu seize qui ont donné le nom à cette période. L'histoire politique et militaire de cette période est donc très complexe, marquée par des conflits récurrents dont aucun État ne sort durablement vainqueur. De fait, aucune de ces dynasties n'a dominé la totalité de la Chine septentrionale. Les régions orientales, situées à l'« Est des Passes » (Guandong) qui séparent le cours moyen du fleuve Jaune du bassin de la rivière Wei, correspondant aux actuelles provinces du Henan, du Hebei, du Shanxi, du Shandong et du Liaoning, furent contrôlées par les Zhao postérieurs (fondés par des Jie), les Yan antérieurs, postérieurs puis méridionaux (fondés par des Xianbei de la tribu des Murong), et septentrionaux (fondés par un Han qui avait fait sa carrière chez les mêmes Murong). Les régions situées à l'ouest, à l'« Intérieur des Passes » (Guanzhong), centrées sur la vallée de la Wei, furent disputées entre des chefs de guerre Xiongnu (Zhao antérieurs, Xia), Di (Qin antérieurs), Qiang (Qin Postérieurs), et Murong (Yan occidentaux). Au début du , ce furent les Xianbei de la tribu des Tuoba, la dynastie des Wei du Nord, qui parvinrent à réunifier toute la Chine du Nord.

La chute des Jin occidentaux et la constitution des premiers royaumes « Barbares » thumb|Situation politique de la Chine du Nord en 327, au début de la période des Seize Royaumes.

Les troubles à la cour des Jin occidentaux entraînèrent en 300 la guerre des Huit Princes, qui virent le pouvoir central perdre définitivement le contrôle sur les provinces de l'empire. C'est dans ce contexte que les velléités des chefs de guerre non chinois qui avaient été installés dans les régions septentrionales de l'empire pour aider sa défense purent s'affirmer. Le premier à se rendre indépendant fut Liu Yuan, général Xiongnu qui avait sa base dans le Shanxi. Il se déclara « Prince de Han » en 304 à Pingyang, dont il fit sa capitale, puis commença à s'étendre grâce à ses troupes dont le cœur était formé par des soldats issus de son ethnie. Alors que la guerre des Huit Princes s'achevait, il poursuivit ses entreprises et se proclama empereur en 308, donnant le nom de Han à sa dynastie. En 311, son neveu Liu Yao s'empara de Luoyang, la capitale des Jin, et captura l'empereur Huaidi et sa cour, massacrant durant ses événements dignitaires et serviteurs des Jin. Huaidi fut mis à mort en 313 à l'initiative de Liu Cong, le fils et successeur de Liu Yuan. Un membre du clan impérial des Sima-Jin tenta d'assurer la continuité de la dynastie chinoise à Chang'an, la capitale occidentale, mais il fut vaincu et mis à mort par Liu Yao en 316, date retenue comme étant la fin des Jin occidentaux. Le flambeau fut repris dans le sud à Jiankang (Nankin) par Sima Rui, fondateur de la dynastie des Jin orientaux.