thumb|Affiche danoise du film L'Ange bleu de Josef von Sternberg, avec Marlene Dietrich (1930). La condition féminine sous la république de Weimar concerne la place des femmes dans la société allemande entre 1919 et 1933. Elle se caractérise par l'obtention de nouveaux droits politiques (vote et éligibilité), une meilleure insertion sur le marché du travail et une relative libération par rapport à l'époque impériale, malgré de nombreuses difficultés et la persistance de fortes différences avec les hommes. Ces acquis sont balayés dès le début du régime nazi.

Les femmes à la sortie de la Première Guerre mondiale thumb|upright|Les féministes Lore Agnes, Clara Zetkin et Mathilde Wurm devant le Reichstag à Berlin, 1919.

Lors de la Première Guerre mondiale, à l’arrière, les femmes comme les hommes prennent part à l’effort de guerre : elles occupent de nombreux emplois laissés vacants par les hommes partis se battre et participent psychologiquement à la cohésion nationale. femmes ont travaillé à la Croix-Rouge et dans le (« Service national féminin ») et ont été infirmières ou aides-soignantes, représentant 40 % du personnel médicalAndreas Thier & Lea Schwab, 1914, VDF, Zurich, 2014, p. 311 .. À la fin du conflit, celles qui souhaitent conserver leur emploi sont critiquées, alors que les hommes reviennent du front et souhaitent reprendre leur place.

Le , le gouvernement intérimaire mis en place après l’abdication de l’empereur Guillaume II leur accorde le droit de vote (parmi d’autres grandes réformes sociales). La Constitution de Weimar du (dont l’Assemblée constituante compte plusieurs femmes parmi ses députés, comme Gertrud Bäumer) proclame le droit de vote et d'éligibilité des femmes (articles 17 et 22), l'égalité des sexes en matière civique (art. 109), la non-discrimination des fonctionnaires de sexe féminin (art. 128), la protection de la maternité (art. 19) et l'égalité des époux dans le mariage (art. 119). À l'instar de Linda Gustava Heymann, certaines féministes saluent ces avancées mais ne les considèrent que comme un jalon mineur dans leur combat face à l’« oppression millénaire » masculine. L'Allemagne compte alors plusieurs organisations féminines ou féministes. Les femmes de la bourgeoisie sont regroupées dans la Bund Deutscher Frauenvereine (Union des organisations féministes allemandes) et défendent l’octroi de nouveaux droits pour les femmes. Celles issues du SPD n'ont pas d'organisation distincte, même s'il existe une Internationale socialiste des femmes ; depuis 1890, le programme du parti social-démocrate réclamait l'égalité entre les sexes. Les bourgeoises considèrent que l’égalité se gagnera d’abord par les leviers politiques et juridiques, alors que les socialistes mettent au premier plan l'égalité économique. Les associations bourgeoises pâtissent de leur conservatisme grandissant et de la sur-représentation de féministes âgées parmi ses membres. Linda Gustava Heymann et Anita Augspurg font partie de la jeune génération critique à leur égard. Il existe enfin la Ligue pour la protection de la maternité d’Helene Stöcker, associée à Magnus Hirschfeld et à des médecins ou sexologues, qui séduit un certain nombre d'hommes et de femmes, à droite comme à gauche. Prônant une forme de révolution sexuelle, l'association revendique abonnés à sa revue.

Politique thumb|Frauen ! Gleiche Rechte Gleiche Pflichten. Wählt sozialdemokratisch ! (« Femmes ! Mêmes droits, mêmes devoirs. Votez social-démocrate »), affiche social-démocrate (1919). Sous la république de Weimar, la condition des femmes allemandes est l’une des plus avancées d'Europe. Clara Zetkin, figure de proue du mouvement féministe allemand, est députée au Reichstag de 1920 à 1933 et préside même un moment l'assemblée en qualité de doyenne. Entre 1919 et 1932, 112 députées ont siégé au Reichstag (soit entre 7 et 10 % des élus) et, dans les années 1920, entre sont élues au niveau local et national (notamment dans les parlements régionaux). Ces femmes politiques sont aussi souvent pétries d’idéalisme, la députée conservatrice Katharine von Oheimb déclarant par exemple son souhait d’. Au Reichstag, elles sont membres de groupes parlementaires différents et défendent les idées de leur parti : la religion pour les catholiques, la patrie pour les conservatrices et la lutte des classes pour les socialistes et les communistes. Le vote féminin penche plutôt à droite ou au centre qu'à gauche : aux élections de 1920, 37 % des électeurs du Parti communiste et 43 % de ceux du Parti social-démocrate sont des femmes contre plus de 50 % pour les Nationaux-Allemands, les Nationaux-libéraux et le Zentrum catholiqueReinhard Kühnl, Die Weimarer Republik, Distel, 1993, p. 87.. Par ailleurs, des associations féminines influencent le débat politique : l'une d'elles appelle par exemple à l’.

L'historienne Marie-Bénédicte Vincent souligne cependant que ). Les femmes politiques sont aussi difficilement audibles. Des députées lancèrent par exemple des débats parlementaires à la suite d'une polémique impliquant la Reichspost. Cette entreprise, qui comptait de nombreuses employées, avait licencié des salariées enceintes alors que la loi leur garantissait pourtant l’octroi d’allocations familiales et le droit de conserver leur emploi : la querelle fut vive et la question fut soumise à un comité parlementaire, qui ne donna pas suite et laissa donc la Poste allemande poursuivre ce type de licenciements. Les deux seules réelles mesures qu’arrivent à faire adopter une partie des députées concernent la protection des travailleuses à domicile et la lutte contre les maladies vénériennes ; cela reste bien peu au vu de tous les projets de lois qu’elles préparèrent (notamment sur le divorce, l’éducation ou la moralité publique). Et une députée libérale de déclarer : .

Emploi Avec l'émergence de la société de consommation, les entreprises et les administrations ont besoin de plus en plus de main d'œuvre ; si le travail devient une voie d'émancipation pour les femmes, elles sont souvent cantonnées à des postes de secrétaire ou de vendeuse et, généralement payées de 10 à 20 % de moins que les hommes, sous divers prétextes, comme leur connaissance des tâches domestiques, qui les dédouanerait de certains frais ménagers.

Regard des différents partis politiques sur la question féminine SPD Le SPD défend depuis les années 1890 l’égalité juridique entre les hommes et les femmes, et accueille avec enthousiasme les réformes de 1919, que le parti a grandement participé à mettre en œuvre. Un tiers des membres du SPD sont des femmes. Certaines siègent dans les commissions du parti ayant trait aux femmes et pouvaient occuper des responsabilités. L'historienne Claudia Koonz souligne cependant que . Une socialiste déclarait ainsi en 1924 : .

NSDAP Depuis janvier 1921, la doctrine du NSDAP est claire et ne fait pas mystère de sa volonté d'exclure les femmes de la vie politique allemande.. Elles le sont déjà dans plusieurs organes du parti nazi, notamment aux postes de direction. Si le NSDAP déclare qu', p. 515., cela ne l'empêche pas de compter de nombreuses Allemandes parmi ses membres. Certaines participent à l’organisation de réunions publiques ou d’œuvres de charité au nom du parti. La doctrine nationale-socialiste met en avant le rôle de l'homme allemand, insistant sur ses qualités guerrières. Selon lui, les femmes doivent enfanter et s'occuper de leur foyer. Alors que la plupart des autres partis de la république de Weimar présentent des candidates aux élections et en font élire, le NSDAP s'y refuse : on compte ainsi des députées communistes, socialistes, catholiques et parfois nationalistes mais aucune nationale-socialiste. En 1933, Joseph Goebbels justifie cette position en expliquant qu'. Au début de la dictature nazie, après les élections législatives de novembre 1933, le Reichstag passe de 37 élues (sur ) à zéro.

Les femmes dans la société de l’Allemagne de Weimar thumb|upright|Das Parfum dieses Winters - Vogue (« Le parfum de cet hiver : Vogue »), affiche publicitaire, (v. 1926).

Émancipation sociale Bien qu'il soit caricatural de réduire la période de Weimar à la vie culturelle et artistique bouillonnante de Berlin, celle-ci révèle néanmoins les aspirations de la génération d’après-guerre, libérée des carcans traditionnels, religieux et moraux de l’Empire. Claudia Koonz note ainsi : .

Alors que les femmes travaillaient pendant la Première Guerre mondiale alors que leurs époux se battaient au front, l’immédiat après-guerre est marqué par une baisse du nombre de salariées, les hommes étant nombreux à revenir sur le marché du travail. Par la suite, lors des années 1920, on observe cependant une nouvelle hausse du nombre de femmes salariées. En 1929, l'Allemagne compte médecins, 300 avocates et ; 20 % des étudiants sont des jeunes filles. On embauche des femmes autant dans les usines que pour les postes de « cols blancs ». Pourtant, si les femmes travaillent, il ne faut pas occulter leurs difficultés : certaines sont certes désormais financièrement indépendantes, mais elles sont généralement sous-payées par rapport aux hommes, aliénées par un travail qui demande de la force physique et des horaires longs. Leur âge peut aussi poser problème : dès , elles sont souvent remplacées par des femmes plus jeunes, mais dès la scolarisation de leurs premiers enfants, les frais engendrés les obligent à reprendre un emploi. Leur déception est grande, d’autant plus que les clichés véhiculés par le cinéma (prostitution, pornographie, viols) mettent en avant le côté sombre des grands centres urbains, peu sécurisants pour les femmes.

thumb|280px|Dactylographe à la piscine, photographie satirique de Georg Pahl (1926).

Émancipation culturelle

Les femmes et la crise vignette|redresse|gauche|La crise réduit beaucoup de femmes à la prostitution : Morgengrauen (« Matin gris », toile de Hans Baluschek, 1930. L’hyperinflation de la république de Weimar conduit des milliers d'Allemandes à se prostituer pour subvenir à leurs besoins. Mais paradoxalement, cette crise économique participe à l’émancipation sociale des jeunes filles, dans la mesure où les dots familiales, autrefois indispensables aux mariages, ne valaient plus rien. Une Allemande témoigne ainsi : .

Une société toujours patriarcale

Le régime national-socialiste : fin d'une émancipation politique

thumb|350px|Le ministre de la Propagande Joseph Goebbels à l'ouverture de l'exposition « Die Frau, Frauenleben und -wirken in Familie, Haus und Beruf » (« La femme, la vie de la femme, son rôle en famille, à la maison et au travail »), sur le Kaiserdamm, le 18 mars 1933.

L'arrivée au pouvoir du chancelier Adolf Hitler met un terme à de nombreux droits pour les femmes, même si le NSDAP doit une partie de ses succès électoraux au vote féminin. Le retrait forcé des femmes de la vie publique, dans une société qui commençait à les considérer comme égales aux hommes, permet d'enrayer, pour les nazis, la décadence de la république de Weimar. En effet, ils considéraient ce régime aussi enjuivé qu'efféminé (l’émancipation féminine étant vue comme la résultante d’une « influence juive », tandis que la relative tolérance vis-à-vis de la vie homosexuelle à Berlin était vue comme l'antithèse de la virilité aryenne). Officiellement, le statut des femmes passe d'une « égalité de droit » () à une « équivalence » ()page 33.. L'historien Pierre Ayçoberry souligne que , p. 193.. Ces idées suscitent l'inquiétude de certaines militantes du parti nazi, qui craignent que ces mesures nuise aussi aux femmes diplômées, vivier nécessaire aux futures cadres du parti pour ses sections féminines.