Une théocratie est, au sens premier, un gouvernement dans lequel une ou plusieurs divinités sont reconnues comme autorités suprêmes, ou, au sens dérivé, un régime politique fondé sur des principes religieux ou gouverné par des religieux. Le terme vient du grec , formé à partir des mots grecs « », « Dieu », et « », « pouvoir ».

Inventé par Flavius Josèphe, le terme désigne dans son acception première l'idée que Dieu gouverne, afin de justifier un désintérêt des croyants pour la politiqueFlavius Josèphe, Contre Apion, II, 164-165.. En ce sens, l'idée de théocratie implique que Rémi Brague, La loi de Dieu, Histoire philosophique d'une alliance, Paris, Gallimard, 2008, , mais ne correspond à aucune forme de gouvernement humain.

Depuis le , le terme « théocratie » est le plus souvent employé pour désigner des régimes politiques fondés sur des principes religieux ou gouvernés par des religieux. Dans ce cas, certains auteurs préfèrent parler de « hiérocratie » (du , hierós, « sacré »), terme proposé par Max Weber et qui désigne spécifiquement le gouvernement des religieuxMax Weber, Économie et société, tome 1 : Les Catégories de la sociologie, Paris, Plon, 1971, , réed. Éditions de l'Atelier/éditions ouvrières, coll. Pocket, Paris, 2003 . Cependant, l'usage le plus répandu est de parler de théocratie dès qu'il y a confusion entre politique et religion.

Introduction Évolution du sens du terme « théocratie » au cours de l'histoire thumb|alt=alternative de l'image à compléter|Moïse recevant les Tables de la Loi et les donnant au peuple (Daniele da Volterra). Chez Flavius Josèphe (env.37-100) la théocratie est pensée à partir du don de la Loi (Thora) par DieuFlavius Josèphe, ibidem.. Chez Lactance (env. 250-325), le gouvernement de Dieu est pensé à partir de l'idée que Dieu dirige l'histoire par sa ProvidenceLactance, Les Institutions divines; De la Colère de Dieu.. Chez l'un et l'autre, l'idée que Dieu gouverne permet de distinguer clairement le pouvoir de Dieu du pouvoir politique qui est à l'époque celui des Romains. Elle justifie ainsi un désengagement des religieux de la politique. La théocratie est en ce sens apolitique.

Au cours de l'Histoire, l'idée que Dieu gouverne a cependant joué un rôle dans l'élaboration de théories politiques et la mise en place de différentes formes de gouvernements civils. Des théories politiques théocratiques sont identifiables à l'époque hellénistique, selon Marie-Françoise Baslez et Christian-Georges Schwentzel : en Judée sous la dynastie des Hasmonéens ; en Sicile lors de la révolte d'Eunus (ou Eunous) ; en Commagène sous le règne d'Antiochos Théos (vers 69-36 av. J.-C.). On trouverait aussi l'expression d'un « théocratisme » dans le discours officiel d'Alexandre le Grand, à partir de son passage en Égypte, et dans le texte d'une stèle de Ptolémée IV Philopator (stèle dite « de Raphia » datant de 216 av. J.-C. ; le roi y est présenté comme l'instrument terrestre des dieux qui « le font agir »). Dans l'œuvre de Plutarque (Vie d'Alexandre, 27), la réflexion sur le gouvernement divin est attribuée à un philosophe égyptien, Psammon, qui aurait joué, auprès d'Alexandre, le rôle de conseiller politique et de théoricien de la monarchie de droit divin. Il affirmait que « le pouvoir est divin ». Le souverain théocrate affirme qu'il se soumet en tout point à la volonté divine, ce qui lui sert de légitimation pour son pouvoir ; à l'inverse, ceux qui s'opposent à lui sont désignés comme des « ennemis de Dieu ». On trouve notamment cette idée dans le deuxième livre des Maccabées où le contraire du théocrate est le « théomachos », c'est-à-dire « celui qui combat contre Dieu » (2 Mac 7, 19).

Cette réflexion sur le « gouvernement de Dieu » est présente dans les écrits de Savonarole (1452-1498), Calvin (1509-1564), Spinoza (1632-1677) et, plus tard chez Joseph de Maistre, Félicité de la Mennais et Alexis de Tocqueville (1805-1859) ainsi que chez certains acteurs de l'élaboration d'un socialisme chrétien en Russie aux .

thumb|Selon Miguel Vatter, le trône vide peut symboliser une théocratie anarchiste.

Si l'on considère que tout le monde peut connaître la volonté de Dieu, le projet d'une théocratie peut déboucher sur une démocratie directe ou sur l'anarchie (absence de gouvernement): selon Miguel Vatter, c'est une tendance présente dans les traditions juives avec des penseuses comme Franz Rosenzweig, Hannah Arendt, Hermann Cohen, Simone Weil et Gershom Scholem. Si l'on considère qu'il existe une catégorie déterminée de personnes qui est autorisée à dire ce qu'est la volonté de Dieu, et que ce sont ceux-là qui doivent gouverner, le projet d'une théocratie peut déboucher sur une forme de régime totalitaire dirigé par des politiciens-religieux. Pour Savonarole, il n'y a pas de milieu entre l'anarchie et la dictature, il faut que ce soit l'un ou l'autreSavonarole, Sermons, écrits politiques et pièces du procès, Textes traduits de l'italien, présentés et annotés par Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, Paris, Seuil, 1993.. Pour Spinoza, la théocratie est au contraire le moyen d'éviter toute forme d'extrémisme politique. Chez Spinoza, l'idée de démocratie dans le sens d'un régime politique qui respecte les libertés est coextensive de celle de théocratieSpinoza, Traité Théologico-politique (TTP)..

Au cours des , des auteurs cherchant à interpréter les bouleversements historiques dont ils étaient les témoins, y ont vu les effets de la manière dont Dieu dirige le monde. Ainsi, Pour Joseph de Maistre la Révolution n'a pas été menée par des hommes mais elle est le résultat de l'action de Dieu qui détruit pour reconstruire. Pour Tocqueville, la démocratie qu'il voyait se mettre en place en Amérique est une forme de régime politique qui s'impose de lui-même dans l'histoire comme un effet de la Providence.

Cependant, à la même époque, sur fond des polémiques qui entourent les révolutions, la séparation de l'Église et de l'État, ainsi que la fin des États pontificaux, le terme théocratie commence à désigner, non plus le gouvernement de Dieu, mais celui des religieux. Il sert alors à traiter du rapport entre l'Église et le pouvoir civil. L'idée de théocratie comme gouvernement par des religieux devient alors complémentaire de celle de césaropapisme, notion elle-même élaborée à cette époque ; le césaropapisme désigne la volonté du pouvoir politique de maîtriser la religion tandis que la théocratie désigne la revendication d'une primauté des religieux sur la politique.

Puisque la théocratie pensée comme pouvoir des religieux n'est pas à proprement parler le « gouvernement de Dieu », Max Weber a remplacé le terme de « théocratie » par celui de « hiérocratie », la hiérocratie désignant chez lui un pouvoir de persuasion sans force physique. D'autres auteurs tels qu'Hannah Arendt parlent de « pure théocratie » pour désigner la théocratie comme gouvernement de Dieu et la distinguer de la théocratie comme gouvernement par des religieuxJulien Freund, « La hiérocratie selon Max Weber » dans Revue Européenne des Sciences Sociales, t. XIII, 1975, , ..

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Problème d’universalité du concept de théocratie La théocratie dans le sens d’un gouvernement de Dieu peut être envisagée dès lors qu’il est question de Dieu et de son activité dans le monde, soit qu’il révèle ses lois, soit qu’il agisse directement en dirigeant la vie des hommes et le cours des événements par sa Providence. À ce titre, la théocratie concerne plus particulièrement le judaïsme, le christianisme et l’islam.

Penser la théocratie comme confusion du politique et du religieux n’a de sens que si l'on considère préalablement ce qui permet de les distinguer. Cependant, la distinction entre politique et religion, ou bien, autrement dit, entre pouvoirs temporel et spirituel, n’est pas d’emblée universelle. Elle ne se pose pas de la même manière dans le judaïsme, le christianisme ou l'islam. Dans d’autres religions, telles que le bouddhisme ou l’hindouisme, ce peut être l’idée même de religion comme réalité distincte du politique qui n’a jamais été envisagée avant que ne commence la mondialisationDaniel Dubuisson, L'Occident et la religion, Bruxelles-Paris, éd. Complexe, coll. Mythes, science et idéologie, 1998 .

La théocratie comme gouvernement de Dieu dans l'Antiquité Flavius Josèphe Ce qu'il est convenu d'appeler à la suite de Flavius Josèphe la ne correspond à aucun projet politique, mais au contraire marque un désengagement du judaïsme de la politique selon Gershon WeilerGershon Weiler, Tentation théocratique, Israël, la loi et le politique, Calman Lévi, 1994.. Ce désengagement de la politique se justifie dans le sens où la Thora, c'est-à-dire la Loi, serait le moyen d'un gouvernement par Dieu qui surpasse toutes les formes possibles de régimes politiquesLa Thora comporte la Loi écrite et la Loi orale. Cette Loi orale s'apprend par cœur et se transmet de génération en génération. Elle a commencé à être consignée par écrit dans les écrits talmudiques à partir du ap. J.-C. La Thora écrite est formée au minimum des cinq premiers livres de la Bible aussi appelé Pentateuque. Ces livres ont été rédigés entre le et le s av. J.-C. Si la Thora écrite reprend des éléments de divers codes législatifs propres à Israël ou empruntés à ses voisins, elle ne constitue pas d'elle-même un code juridique cohérent qu'il serait possible d'appliquer comme loi civile en l'état. Pour les parallèles entre les codes bibliques et les codes législatifs des autres nations voir par exemple les études sur le Code de Hammurabi; Les codes bibliques se trouvent en : Ex 20,1-17 ; Ex 20,22-23,19 ; Ex 34,10-26 ; Lv 18,1–26,46 ; Dt 5,6-21 ; Dt 12,1–26,15. Le Talmud reflète des traditions d'interprétation de la Thora. L'un des écrits talmudiques identifie dans les textes bibliques 613 commandements, cf. Traité Makot 23b. Les livres d'Esdras et de Néhémie, rédigés vers 330, évoquent la remise en vigueur de la Loi en Israël. La valeur historique de ces livres est à prendre avec prudence. Ce sont cependant quasiment les seules sources qui permettent de penser qu'il y a eu une forme de théocratie en Israël. Cf. Philippe Abadie, in Thomas Roemer, Introduction à l'Ancien Testament, éd Labor et Fides, Paris, 2004, ss. et 634 ss., voir aussi Lapperouzas, in Semitica 32, 1982, , « Le régime théocratique juif a-t-il commencé à l'époque perse, ou seulement à l'époque hellénistique? ». Pour Flavius Josèphe, aucun régime politique ne peut atteindre la plénitude du gouvernement de Dieu, et aucune loi ne peut égaler la perfection de la Thora que Dieu a donnée à Moïse. Un régime politique, quel qu'il soit, n'a qu'une existence subalterne par rapport à la loi de Dieu. C'est donc au nom de la théocratie qu'il est possible d'accepter n'importe quelle souveraineté politique qui ne soit pas celle de Dieu, parce qu'au fond, cela n'a pas d'importanceAlain Diechoff, Revue française de sciences politiques, 1989, "Sionisme et judaïsme : la difficile et fragile autonomie du politique", .. Ainsi, chez Flavius Josèphe, plus qu'un système politique, la théocratie est une sorte d'idéal de gouvernement qui ne se traduit en aucune forme de régime politiqueFlavius Josephe, Contre Apion, II.. Au contraire, cet idéal dévoilant la défectuosité de toutes les formes de gouvernement humain, conduirait les Juifs à se désintéresser de la politique que mènent les autres :