Le Manifeste du parti communiste (en ) est un essai politico-philosophique commandé par la Ligue des communistes (ancienne Ligue des justes), et rédigé en allemand par Karl Marx (qui intègre dans le texte certains passages écrits antérieurement par Friedrich Engels).
Écrit fin 1847 et début 1848 et publié en , il a été diffusé à l'origine sous le titre Manifest der kommunistischen Partei (Manifeste du parti communiste, bien qu'il n'existât alors aucun Parti communiste ; le terme « parti » désignait à l'époque l'ensemble des courants partisans du communisme), et il a ensuite été republié sous le titre Manifeste communiste.
Contexte et portée Une commande de la Ligue des communistes À la fin des années 1840, la Ligue des justes représente la principale organisation du mouvement ouvrier. Si son évolution témoigne d'un dépassement des conceptions ouvriéristes des débuts et d'un besoin d'une conception scientifique de la révolution, sa doctrine demeure surtout inspirée par la philosophie allemande et un socialisme abstrait, ne fournissant pas de compréhension solide des structures économiques. En 1846, un Comité de correspondance communiste est créé à Bruxelles, notamment par Marx et Engels, afin d'établir un lien entre les différents groupes et de propager la conception matérialiste de l'histoire.. Il finit par remporter l'adhésion de la majorité de la Ligue des justes. Lors du congrès tenu du 2 au , l'ancienne organisation se transforme en Ligue des communistes et adopte comme devise la future exhortation finale du Manifeste, À l'issue de ce premier rassemblement, la Ligue ne rallie pas encore entièrement le socialisme scientifique mais encourage à la propagation des idées communistes, ce qui tranche avec les pratiques conspiratrices antérieures..
Au sortir du congrès de juin, la Ligue diffuse un Projet d'une profession de foi qui prend la forme de 22 questions-réponses et invite les membres à en discuter. À la suite d'une proposition édulcorée de Moses Hess, Engels rédige un brouillon qui prend la forme d’une véritable profession de foi, Principes du communisme, dans lequel il expose plusieurs idées reprises dans le Manifeste, comme la conception du prolétariat et les conséquences de la révolution industrielle. Dans une lettre du 23- adressée à Marx, il suggère d'abandonner la forme catéchistique et propose le terme de manifeste.. Lors du second congrès de la Ligue, qui se tient à Londres du au , Marx et Engels emportent l'adhésion générale et sont chargés de la rédaction. Engels n'étant pas présent en même temps que Marx à Bruxelles, c'est surtout ce dernier qui élabore le texte. Néanmoins, au regard de leur collaboration, il est admis qu'ils en sont tous deux auteurs.. Il paraît de manière anonyme durant le mois de février 1848, dans le contexte des mouvements révolutionnaires à Paris, après l'interdiction d'un banquet républicain le . Les auteurs en reconnaissent la paternité dans une réédition de 1872, sous le titre Manifeste communiste.
Devenir de l'œuvre Bien que considérant plusieurs aspects du texte dépassés, notamment du fait des leçons à tirer de la Commune de 1871., Marx et Engels écrivaient en 1872 : (préface du Manifeste communiste, 1872). Le Manifeste, de par son internationalisme, préfigure la création de l'Association internationale des travailleurs (AIT) en 1864.. Après sa réédition de 1872, l'ouvrage a eu un retentissement important, il est traduit de l'allemand vers de nombreuses langues et dépasse même les frontières de l'Europe, puisqu'il est publié aux États-Unis en 1871..
En , le manuscrit du Manifeste du parti communiste est inscrit dans le registre Mémoire du monde de l'UNESCOManifest der Kommunistischen Partei, page brouillon manuscrite.
Résumé et analyse vignette|Une page manuscrite conservée du Manifeste communiste de Karl Marx.
L'histoire comme lutte des classes Le Manifeste du parti communiste peut être vu comme un résumé, sous commande, de la pensée « marxiste »Le mot est cependant largement postérieur à la rédaction de l'ouvrage, et Marx ne s'est jamais déclaré marxiste. qui en se qualifiant de communiste cherche à se différencier du reste du socialisme de l'époque, considéré comme utopique. Par cette œuvre, la Ligue des communistes veut montrer que le « socialisme » devient trop respectable, trop proche du mutuellisme. La Ligue veut un renouveau, plus contestataire mais qui ne soit pas utopique. Son principe est de rendre manifeste au monde ce qu’est le projet communiste qui, comme le souligne le texte, est combattu par la classe dirigeante dans toute l'Europe – incipit du livre.. En effet, le Manifeste communiste n'est pas l'œuvre annonciatrice du communisme, mais l'affirmation d'un mouvement déjà existant.
Le texte commence par exprimer l'importance de la lutte des classes, qui oppose . Selon Marx, . Mais la lutte des classes moderne est spécifique en ce sens qu’elle se résume à un antagonisme simplifié : bourgeois contre prolétaires.
Le texte constate ensuite la formation d’un marché mondial : . L'existence du capitalisme est un progrès par rapport à la période précédente, mais elle doit s'achever lorsque le prolétariat mettra fin au règne de la bourgeoisie. .
Marx écrit que Estimant que , il s'agit de mettre fin au règne du capital partout dans le monde.
La définition du communisme Le texte énonce que . Cela s'explique de la façon suivante : .
Dans le texte, Marx s’adresse directement aux bourgeois en réfutant chacune de leurs objections possibles contre le communisme : sur l'abolition de la propriété privée, de l'héritage et du travail des enfants, sur la liberté, sur la famille, sur l'impôt progressif et l'éducation publique gratuite pour tous les enfants, etc. Le changement de régime passe par la rupture avec l'idéologie bourgeoise, et par l'union internationale des prolétaires.
La société communiste est caractérisée comme suit : .
Le socialisme utopique et le programme de la classe ouvrière Le troisième chapitre examine et critique les divers courants « socialistes » de l'époque. Marx s'emploie à les critiquer avec vigueur et accumule les sarcasmes à leur égard. Il qualifie par exemple Proudhon de , le socialisme bourgeois n'atteignant
Enfin, le dernier chapitre s'attache à dégager des perspectives immédiates pour les communistes, dans l'Europe d'avant les révolutions de 1848. Les communistes , et . Le texte s'achève par le célèbre slogan :
La question du « Parti » : une notion bifide La notion de parti, et de parti communiste chez Marx et Engels, enveloppe un aspect particulier, trouvable dans la distinction du « parti historique et du parti formel ».
Pour Marx et Engels, le « parti » au sens historique ne se réduirait pas à une bureaucratie ou à un sigle organisationnel. Les organisations (les partis formels) peuvent disparaître, se tromper ou être dissoutes (comme la Ligue des communistes ou la Première Internationale), mais le courant de fond (le parti historique) continue d'évoluer à travers les luttes de classes. Il s'agit d'une distinction nécessaire et méthodologique, que l'on retrouve dans le Manifeste communiste, et surtout dans la correspondance de Marx et Engels.
Cette distinction émane d'une relation dialectique particulière : le parti formel est la forme embryonnaire, souvent hésitante, par laquelle le parti historique cherche à s'incarner et à intervenir dans la réalité politique immédiate (pour préparer l'avenir ou arracher des victoires partielles), tout en risquant toujours de s'en écarter.
Bien que les termes exacts « formel » et « historique » n'apparaissent pas encore ainsi dans le Manifeste du parti communiste, l'idée y est déjà entièrement formalisée au Chapitre II (« Prolétaires et Communistes »). Ils écrivent :« Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n'ont point d'intérêts qui diffèrent des intérêts du prolétariat en général. Ils n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier. »Ainsi :
Le parti historique : Il désigne le mouvement historique global et permanent de la classe ouvrière tendant à la révolution et à l'abolition du capitalisme. C'est le prolétariat en tant que sujet historique conscient de sa mission émancipatrice, au-delà des divisions de chapelles ou des défaites temporaires. Le parti formel : Il s'agit de l'organisation politique concrète, empirique et immédiate (le groupe, la ligue, le comité ou le parti politique légal ou illégal existant à un moment donné). Souvent marqué par les faiblesses, les compromis ou les divisions de son époque, il est un outil contingent et partiel.
En 1851, au moment du procès des communistes de Cologne, Engels insiste pour se séparer de ce que font les ânes du parti, et du « prétendu parti révolutionnaire lui-même » qui est devenu dans la défaite « une pépinière de scandales et de bassesses ».
Marx dit :« Je te ferai d’abord observer qu’après que sur ma demande, la Ligue eût été dissoute en novembre 1852, je n’ai appartenu ni n’appartiens à aucune organisation secrète ou publique ; autrement dit, le parti dans le sens tout à fait éphémère du terme a cessé d’exister pour moi depuis huit ans… Egalement :En outre, j’ai essayé d’écarter ce malentendu qui ferait comprendre par “parti” une ligue morte depuis huit ans ou une rédaction de journal dissoute depuis douze ans. Lorsque je parle cependant du parti, j’entends le terme parti dans son sens large, historique. » (Lettre à Freiligrath, 1859).Marx n’hésite pas à décerner le titre de Parti, « dans sa large acceptation historique », de ce Parti « qui naît spontanément du sol de la société moderne » :J’ai essayé d’écarter ce malentendu, qui me ferait comprendre par « parti » une Ligue morte depuis huit ans, ou une rédaction de journal dissoute depuis douze. J’entends le terme « parti » dans sa large acception historique.Marx explique ici que même une structure officielle (le "parti formel") a été dissoute en 1852 (exemple historique de la Ligue des communistes), le parti réel (le parti historique) continuant d'exister et de grandir organiquement à travers la critique, les luttes de classes et le développement du capitalisme.
Le communisme n'est pas une étiquette ou une structure politique ou bureaucratique concurrente (un parti formel fermé). Il est la fraction la plus résolue et la plus consciente du mouvement ouvrier total en marche (le parti historique).
Citations « On entend par bourgeoisie la classe des capitalistes modernes qui sont propriétaires des moyens sociaux de production et emploient du travail salarié. On entend par prolétaires la classe des ouvriers salariés modernes qui, ne possédant en propre aucun moyen de production, en sont réduits à vendre leur force de travail pour pouvoir vivre. » (note d'Engels de 1888) « UN SPECTRE HANTE L'EUROPE ; […] Il est grand temps que les communistes exposent ouvertement à la face du monde entier leur manière de voir, leurs buts et leurs tendances et opposent aux légendes du spectre communiste un manifeste du parti lui-même. » « Les pouvoirs publics modernes ne sont qu'un comité qui administre les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.. » « Les rapports bourgeois de production et d'échange, les rapports bourgeois de propriété, la société bourgeoise moderne qui a fait naître comme par enchantement des moyens de production et d'échange aussi puissants ressemble au sorcier qui ne peut plus maîtriser les puissances infernales qu'il a évoquéesKarl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, traduction de Corinne Lyotard, Le Livre de poche, 1973, p. 12. Allusion évidente au poème L'Apprenti sorcier (1797) de Johann Wolfgang von Goethe.. »
« Un spectre hante l'Europe - le spectre du communisme. » « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte des classes. »