Les Gueonim, Gaonim ou ghe'onim (hébreu: גאונים, sing. Gaon גאון) sont, au sens strict, les autorités juives halakhiques faisant suite aux Savoraïm (Sages qui avaient fixé le Talmud de Babylone), et rashei yeshiva (directeurs) des deux grandes académies talmudiques de Babylonie, Soura et Poumbedita. Le titre pourrait cependant avoir été antérieur, et fut revendiqué par les dirigeants de la Yeshiva en terre d'Israël.
Le premier Gaon fut, selon la lettre de Sherira Gaon, Hanan d'Iskiya qui rouvrit la yeshiva de Poumbedita en 589 (4349 dans le calendrier hébraïque). On considère traditionnellement le décès de Haï Gaon, en 1038 (4798 dans le calendrier hébraïque), comme clôturant la période gaonique, bien qu'une académie talmudique ait subsisté à Bagdad. Comme cette période coïncide de près avec la première ère de domination musulmane du Moyen-Orient, certains historiens modernes étendent la période au , date effective de la fin de ladite domination musulmaneMoshe Gil, Jews in Islamic Countries in the Middle Ages, Brill 2004 ; Elinoar Bareket, The Gaonite Era, Jews Under Islamic Rule During 7-12 Centuries, Broadcasting University 2007.
Au cours de cette période, le Talmud de Babylone est érigé en norme, au terme d'une lutte âpre entre le puissant centre babylonien et l'antique centre palestinien du judaïsme ; les Gueonim de Babylone développent la littérature des responsa et décrètent des taqqanot (règles, mises au point) sur des sujets pour lesquelles aucune règle n'avait été établie du temps de leurs prédécesseurs, assurant la direction spirituelle de la diaspora juive dans sa quasi-entièreté ; l'école de Tibériade impose sa version du texte massorétique, mais la vocalisation tibérienne de l'hébreu se perd ; le caraïsme, un courant contestant la tradition rabbinique se lève, et prône un retour à la terre d'Israël, en vue de hâter la venue du Messie ; le judéo-araméen cède le pas au judéo-arabe, à la suite de quoi une littérature judéo-arabe, fortement influencée par la culture musulmane, se développe et aborde des sujets extérieurs à la tradition, dont la poésie et la philosophie ; les premiers livres de prière sont élaborés ; la communauté juive établie en terre d'Israël est massacrée, et le centre d'études détruit, au cours de la Première Croisade, qui ensanglante également le judaïsme européen.
Les débuts du gaonat
Bien que le titre de « gaon, » plus exactement « resh metivta gaon Ya'aqov » (scholarque fierté de Jacob, d'après Ps. 47:5), soit généralement associé aux directeurs des académies talmudiques babyloniennes de Soura et Poumbedita, on ignore à quel moment il entre en usage. Le Sifri (midrash sur le Lévitique de la période tannaïtique) l'attribue, au détour d'une exégèse, aux TannaïmSifri sur Be'houkotaï, ch. 5 (Lévitique 26:11). Sherira, sur le témoignage duquel est basé la séquence exacte des Gueonim, le considère également comme un titre ancien, et appelle Rav Achi (l'Amora qui amorça la compilation du Talmud de Babylone) « Gaon de Mata MeḥassyaLettre de Sherira, ed. Neubauer, i. 34 » . Cependant, Sherira lui-même ne commence à utiliser le titre de façon importante que vers la fin du , « à la fin de la domination persane, » lorsque les écoles de Soura et Poumbedita reprennent leurs activités, après une période d'interruption lors des persécutions de Hormizd IVS. Mendelsohn, Hanan of Iskiya, Jewish Encyclopedia, 1901-1906.
Il est donc justifié de faire débuter l'ère des Gueonim à cette date, d'autant plus que la période des Savoraïm ne peut être étendue jusqu'à 689, comme le pense Abraham ibn Dawd dans son Sefer haḲabbalah. Selon une vieille déclaration assez bien authentifiée, Rav 'Ina et Rav Simouna, qui vécurent dans le premier tiers du , étaient les derniers SavoraïmCf. Halevy, Dorot ha-Rishonim, iii. 166 et suiv.. L'intervalle entre cette date et celle de la réouverture des écoles, peut être inclus dans la période des Savoraïm, et la période des Gueonim débute en 589, lorsque Mar Rav Ḥanan d'Isḳiya devint gaon de Poumbedita. Le premier gaon de Soura fut, selon Sherira, Mar Rav Mar, qui prit son poste en 609.
Le titre de Gaon est également repris, à une date indéterminée Yehoshoua Horvits, La Yeshiva au temps des Gueonim, Mahanaïm, 1963, par les scholarques de l'académie en terre d'Israël, dont la principale s'appelle d'ailleurs Gaon Ya'aqov R' Zeev Sultanovitch, la fin de l'époque des Gueonim. Les Gueonim de Babylonie s'adresseront cependant toujours à eux sous le titre de Rosh HaYeshiva ou 'Rosh Haḥavoura, leur refusant donc ce titre.
Fonctions des Gueonim
Les Gueonim babyloniens furent avant tout des scholarques, c'est-à-dire les directeurs des académies talmudiques, qui existaient déjà au temps de leurs prédécesseurs, les Amoraïm et Savoraïm. Ils entendaient poursuivre leur activité d'éducation du peuple juif. Cependant, si les Amoraïm avaient, par leur interprétation de la Mishna, élaboré le Talmud de Babylone, et que les Savoraïm lui avaient donné sa forme définitive, les Gueonim ne pouvaient plus, sauf cas extrêmement exceptionnels, ajouter à cet édifice ou le modifier.
Ils firent donc du Talmud un sujet d'étude et d'instruction, sur lequel il était indispensable de s'appuyer pour rendre des décisions religio-légales. Seuls les cas où la situation ne se prête plus aux enseignements du Talmud, peuvent donner lieu à des arrêts non conformes au Talmud : Mar Rav Houna, Gaon de Soura et Mar Rav Rabba de Poumbedita (aux alentours de 670) en donnent un exemple dans le cas d'une épouse réfractaire, leur arrêt étant plus indulgent que les prescriptions talmudiquesT.B. Ketoubot 62b. Une part de plus en plus importante de l'activité des Gueonim est dévolue à la résolution de questions envoyées dans leurs académies. Si les responsa sont, jusqu'en 750, généralement concis et spécifiques (car les questions sont posées par des gens familiarisés avec le Talmud, habitant relativement près de la Babylonie, et pouvant s'y rendre au cas où un sujet serait particulièrement complexe), les responsa postérieurs à la première moitié du se font plus discursifs, atteignant parfois la taille de véritables traités. Ils fournissent des réponses à des communautés éloignées du centre babylonien, peu au fait du Talmud et dans l'incapacité de se rendre dans les académies. Les réponses sont donc de véritables essais sur des thèmes talmudiques, en constituent les premiers commentaires, bien que peu organisés. Les Gueonim ne se limitent pas à la Mishna et au Talmud, incluant souvent dans leur réflexion l'opinion de Gueonim antérieurs, dont ils jugent l'autorité établie. Les sujets se diversifient: Ẓemaḥ ben Palṭoï rédige le premier dictionnaire talmudique, Amram Gaon fournit aux Juifs d'Espagne le premier rituel de prières organisé, Sherira Gaon retrace non seulement l'élaboration de la Mishna et du Talmud, mais aussi l'histoire de cette période.Ces changements semblent moins dus aux Gueonim eux-mêmes qu'au contexte historique : la Babylonie est devenue la capitale de l'empire abbasside, dont les califes se montrent tolérants envers les minorités non-musulmanes et bons administrateurs. La prospérité qui s'ensuit rejaillit alors sur les académies et leurs directeurs.
Des décrets de ce genre étaient promulgués conjointement par les deux académies, qui firent aussi cause commune dans la controverse avec Ben Meïr au sujet de sa réforme du calendrier juifR.E.J. 42, . Comme les académies de Soura et de Poumbedita sont également investies d'une autorité judiciaire, les Gueonim officient simultanément en tant que juges suprêmes. L'organisation des académies rappelle en effet celle de l'ancien Sanhédrin: les responsa des Gueonim mentionnent les membres de l'école comme appartenant au « grand Sanhédrin » ou au « petit Sanhédrin, » et le second du Gaon est appelé av beit din.
Contexte historique
La période des Gueonim peut être divisée en deux époques, selon la nature des travaux qui nous en sont parvenus. La première époque, qui s'étend environ jusqu'à 750 EC, et se passe sous le régime des Omeyyades, est définie comme celle pendant laquelle seuls des responsa épars sont rédigés, tandis que la seconde, de 750 à 1050 EC, sous la domination abbasside, se caractérise par une relative abondance de livres, le judaïsme babylonien bénéficiant indirectement de l'installation de la capitale des Abbassides à Bagdad.
Pour des raisons pratiques et théologiques, il est autorisé aux Juifs de s'auto-administrer en tant que minorité « protégée. » L'exilarque, d'ascendance davidique supposée, est reçu avec grande pompe à la cour des califes. Il s'entoure de Nessi'im, qui administrent les affaires publiques, des Gueonim, qui occupent la fonction législative et judiciaire, et de banquiers juifs influents à la cour, comme la famille Netira. Ils manient en outre la possibilité d'excommunier les membres ne se pliant pas à leur autorité.Le nombre d'académies se réduit progressivement à deux: la yeshiva de Firouz Shabour est incluse dans celle de Nehardea, elle-même étant fermée après la mort de Yitzhaq Gaon, contemporain d'Ali ibn Abi Talib, pour être transférée à Poumbedita. La yeshiva de Soura, premier centre d'études talmudiques majeur de Babylonie, conserve sa prédominance sur Poumbedita. L'autorité des Gueonim, bien qu'étendue, n'est pas universelle: d'une part, les Juifs demeurés en terre d'Israël, desquels dépendent les communautés syriennes et égyptiennes, conservent leur indépendance, tant vis-à-vis de l'exilarque que des Gueonim, s'appuyant sur le Talmud de Jérusalem; de l'autre, ils sont contestés, en tant que tenants d'une tradition fausse, par les adeptes du karaïsme, un courant scripturaliste émergé au sous la houle d'Anan ben David, doté de ses propres institutions, et dont l'influence ne cesse de s'étendre dans le monde juif, jusqu'à la venue de Saadia ben Joseph, deux siècles plus tard.
C'est au cours de la période des Gueonim, bien que pas nécessairement à Babylone, que sont achevées des œuvres majeures du judaïsme, parmi lesquels une part importante de la littérature midrashique, la messora, le niqqoud, la cantillation, les anciens ouvrages kabbalistiques comme le Sefer Yetzira ou les Heikhalot, sans compter les réalisations des Gueonim eux-mêmes.
Travaux des Gueonim
À l'exception notable de Saadia Gaon, et des Gueonim après lui, la majeure partie de l'activité littéraire des Gueonim porte sur la détermination de la Loi et, plus accessoirement, de la liturgie juives. La forme privilégiée des Gueonim est le responsum, une épître plus ou moins longue envoyée en réponse à la question d'une communauté éloignée.Si les Gueonim n'ont pas inventé le genre du responsum, ils l'ont à tout le moins fortement popularisé, pour plusieurs raisons: le besoin de répondre à des communautés distantes, et connaissant peu le Talmud, la nécessité, face aux attaques des Karaïtes contre le Talmud, de donner une réponse claire et exclure les tentatives alternatives et objections. le besoin de financer leurs académies, les questions s'accompagnant souvent de dons monétaires.