L'Illusion politique est un essai de Jacques Ellul paru en 1965 qui pose le problème de l'exercice politique dans la société technicienne.
Éditions Paris, Robert Laffont, 1965 augmentée d'une postface : Pluriel / Livre de poche, 1977 : La Table Ronde / La petite vermillon, préface de Daniel Compagnon, 2004 : La Table Ronde / La petite vermillon, préface de Daniel Compagnon, 2012 : La Table Ronde / La petite vermillon, préface de Daniel Compagnon, 2018
Présentation de l'œuvre L'homme du est persuadé que la politique peut résoudre tous ses problèmes. Le citoyen charge la politique d'organiser la société pour que celle-ci devienne idéale. La politique est efficace en matière d'organisation de la vie sociale : bureaucratie, administration, économie... mais la politique ne permet pas de répondre aux besoins profonds de l'Homme, à savoir : le problème moral, le problème éthique, le problème du sens de la vie ou celui de la responsabilité devant la liberté... Jacques Ellul montre que c'est parce que nous refusons de prendre nos responsabilités personnelles devant la liberté (et, finalement, parce que nous ne voulons pas vraiment être libres) que nous demandons à l'État de nous donner ce que nous voulons. C'est parce que nous ne voulons pas faire l'effort de chercher ce qu'est le bien, le vrai et le juste que nous demandons à l'administration de le chercher pour nous. L'homme préfère être le serviteur du « plus froid des monstres froids » F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, in Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 9,Société du Mercure de France, 1903 [sixième édition], p. 66. . plutôt que d'assumer pleinement sa liberté. Il se déshumanise au profit de l'État, plaçant sa foi dans la politique, qui, au bout du compte, n'a pas le pouvoir de ses ambitions.
L'illusion est définie comme suit : perception fausse, jugement erroné, opinion fausse, apparence trompeuse, en dehors de la réalitéVoir https://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/illusion/. Le politique serait Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, Plon, 1959, p.112. Ce qu'on appelle 'politique' serait donc la capacité de gérer la question humaine dans la société. Insinuer l'illusion politique, c'est remettre en question la possibilité effective pour la politique de répondre aux besoins de l'homme. Le livre se compose de huit parties et commence par une introduction. Ellul avait fait une courte expérience politique : Patrick Troude-Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, Paris, La Table Ronde, 1994, p.42, 68-69, 124-125.. Il doit alors signer trente lettres par jour, sur des questions qu’il ne maîtrise pas, et dont la décision est orientée par les rapports des cabinets des techniciens. On peut donc imaginer la situation d’un ministre du gouvernement qui doit signer trois cents lettres par jour…Jacques Ellul, L'illusion politique, La Table Ronde / La petite vermillon, 2004, p.101Patrick Troude-Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, Paris, La Table Ronde, 1994, p.68-69.. C’est ainsi qu’il prend conscience de « l’illusion politique », à laquelle il consacrera un livre portant ce titre, sacrilège à l’époque du 'tout politique'Frédéric Rognon, La politique dans la société technicienne : la grande illusion, in Jacques Ellul. Une pensée en dialogue, Genève, Labor et Fides (coll. Le Champ éthique, n°48), 2007, p. 41.. C'est à ce moment qu'Ellul se retire de la vie politique, au sens total du terme : il ne mettra plus les pieds dans un bureau de votePatrick Troude-Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, Paris, La Table Ronde, 1994, p.130-131..
Ce livre s'inscrit dans la critique de la société technicienne, car pour Ellul, c'est la technique qui réduit le politique au spectacleJacques Ellul, Propagandes, Paris, Economica, 1990, p.276, note 2. Ellul employa le terme 'spectacle' dans son ouvrage Propagandes, en 1962, soit cinq ans avant qu'elle n'apparaisse chez Guy Debord (La société du spectacle, Paris, Buchet/Chastel, 1967).
Destin de l'œuvre Le texte fut publié la première fois en 1965, c'est pourquoi Ellul fait souvent référence à des évènements de la vie politique des années 1950-1960 pour illustrer son propos. Marcel Merle écrit en 1965 dans la Revue française de science politique pour réagir au livre d'Ellul : Marcel Merle, Sur un livre de Jacques Ellul : L'illusion politique, in Revue française de science politique, PUF, août 1965, vol. XV, n° 21, p. 767-779 . En effet, ce qui est ici reproché à Ellul, c'est sa foi, et on soupçonne Ellul de dénigrer le monde pour justifier son christianismeFérédic Rognon, Jacques Ellul. Une pensée en dialogue, éd. Labor et Fides, 2007, p.13. À cet article, Ellul répondra dans la même revueJacques Ellul, Réponse à M. Merle au sujet de L’Illusion politique, in Revue française de science politique, PUF, février 1966, vol. XVI, n° 1, p. 87-100 en livrant une argumentation, considérant qu'on lui fait un mauvais procès en le taxant de pessimiste. "En premier lieu, sa vie entière contredit cette légende; lui qui s'est engagé pour nombre de causes justes, de la Résistance anti-nazie à la prévention de la délinquance juvénile, en passant par l'écologie (...) Certes, la "dépolitisation" qu'il appelle de ses vœux à la fin de l'ouvrage pourrait faire naître quelques malentendus. Ce dont il s'agit, ce n'est pas de désintérêt pour la chose publique - cet apolitisme que beaucoup déplorent chez nos contemporains et dans lequel Ellul ne voit que "paresse", "lâcheté" et "mensonge" - mais bien désintoxication idéologique, de "démythisation" du politique, pour mieux penser et agirDaniel Compagnon, Préface in Jacques Ellul, L'illusion politique, La Table Ronde / La petite vermillon, 2004, p.25.
Face à une critique qui prétend qu'Ellul cherche à dépolitiser les hommes, Ellul au contraire veut
Introduction Tout est politique. Ou du moins le discours social nous dit tout le temps que tout est politique.
Les hommes et les femmes politiques se vantent de changer le monde, s'attribuent les mérites des changements opérés dans la société, alors que ces variations ne sont que des accidents circonstanciels. C'est oublier que "toute situation n'est que partiellement la conséquence des décisions qui visent à l'influencer [l'action politique]Christian Le Bart, Le système des attributions causales dans le discours des candidats à l'élection présidentielle de 1988, in: Revue française de science politique, , n°2, 1990. pp. 212-229. .
L'ennui, c'est que ce politique que l'on vante n'est pas objectif, il ne résulte pas de la liberté de l'homme, mais il résulte
Ellul veut donc redonner sa réalité au politique, c'est-à-dire lui enlever son caractère sacré (dépolitisation) pour le voir véritablement tel qu'il est (repolitisation), et ne pas lui donner plus de valeur qu'il n'en a.
Le nécessaire et l'éphémère Ellul démontre que le domaine du nécessaire appartient aux techniciens (ce sont eux qui décident de ce qu'il faut faire, par souci d'efficacité), tandis que le domaine de l'éphémère appartient au domaine du politique (les politiques font des discours et adoptent des orientations en fonction de l'actualité du moment). Exposant le fonctionnement de la technocratie, Jean Meynaud explique : Jean Meynaud, La technocratie. Mythe ou réalité? 1964, Un document produit en version numérique par Diane Brunet, Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web: https://classiques.uqam.ca/, p.33.
L'illusion est donc bien de croire que les hommes politiques décident encore quelque chose de fondamental, ou, comme le dit Andrée Michel : .
Puisque les hommes politiques sont interpellés tant sur le nécessaire que sur l'éphémère, et que les hommes politiques ne peuvent pas, matériellement, répondre à toutes les demandes, ils donnent aux techniciens carte blanche pour assurer le nécessaire, et signent les dossiers sans les approfondir (et parfois même sans les lire). . Inutile de remettre en question les études des techniciens, eux savent ce qui est le plus efficace. Si le politique s'attardait sur une question nécessaire, il faudrait qu'il étudie la question pendant de longs mois, se posant la question des fins avant celle des moyens. Or, l'urgence impose une décision rapide, donc technicienne. L'efficacité prime sur la raison et la réflexion. D'ailleurs, « plus les problèmes sont sérieux et importants, plus on cherche à les résoudre par la voie technique ».
L'autonomie du politique Lorsque l'on parle de valeurs morales, telles que la justice, ou la liberté, par exemple, celles-ci deviennent plutôt floues dès qu'elles font irruption dans le domaine politique. François Chatelet, dans la revue Arguments, écrivait : . En effet, ces valeurs deviennent des slogans vidés de tout contenu et ne peuvent nullement s'incarner. Si les valeurs morales sont invoquées, c'est uniquement à dessein de servir les ambitions politiques. À ce titre, le politique est autonome à l'égard de la morale (ou des valeurs) : il s'en sert, mais comme d'une justification pour avoir belle façade et remporter des élections. Ou plutôt, il existe une valeur politique, et une seule : .
Cette 'valeur' de l'efficacité par-dessus tout est une marque de la société technicienne et de sa sacralisation : .
Enfin, dans l'univers technicien, tout est verrouillé, ce qui ne permet pas au politique de prendre des décisions : .
Si l'homme décide de servir le politique, qu'il le fasse, mais en gardant ses distances avec l'engagement politique (esprit partisan), parce que l'organe politique se comportera comme une machine envers l'homme qui ne pourra que le servir et être utilisé par luiJacques Ellul, L'illusion politique, La Table Ronde / La petite vermillon, 2004, p.142.
Le politique dans le monde des images D'une part le politique n'a pas de pouvoir (il est lié à un domaine d'action très superficiel), d'autre part le politique est autonome (notamment par rapport à la morale). S'ajoute à ceci le fait qu'une action politique suppose l'adhésion de l'opinion publique. Les auteurs qui étudient les conditions à remplir pour que l'information soit efficace, c'est-à-dire qu'elle atteigne le public et modifie l'opinion, en arrivent très vite à décrire la propagandeVoir notamment Leonard William Doob, Public opinion and propaganda, New York, H. Holt, 1948, p.127; voir aussi Jacques Ellul, Propagandes, Paris, Economica, 1990.. Le politique va donc chercher à manipuler l'opinion publique par la propagande, afin que "cette opinion ne bouleverse pas sans cesse le travail politique entrepris"Jacques Ellul, L'illusion politique, La Table Ronde / La petite vermillon, 2004, p.143. Marie-Noëlle Sarget indique que .
D'abord, le politique prétend n'axer son action que sur les faits. Or, les faits sont peu pris en compte, seul compte en réalité le fait traduit pour l'opinion publique. Le citoyen considère souvent les discours de l'État comme étant des mensonges, cependant il y croitAlfred Sauvy, La nature sociale; introduction a la psychologie politique, Paris, A. Colin, 1957, p.282 et suivantes. Voir aussi William Albig, Modern Public Opinions, New York, McGraw-Hill, 1956, p.363, qui décrit comment l'homme moyen préfèrera en général les rumeurs aux informations officielles.. La connaissance du fait devient alors une question de croyance.