Lettres d’une Péruvienne est un roman épistolaire et sentimental écrit par Françoise de Graffigny et paru dans sa première version en 1747.

L'œuvre relate la vie de Zilia, jeune femme inca, séparée de son fiancé, Aza, lorsqu’elle est enlevée par des conquistadors espagnols avant d’être ramenée de force en Europe. Elle est rachetée par un officier français, Déterville, qui la prend sous son aile. Elle apprend, petit à petit, à se faire une certaine place au sein de la société française, sans pour autant manquer de critiquer celle-ci. Le roman se clôt par une conclusion pour le moins surprenante pour l’époque, alors que Zilia refuse le statut traditionnel de soumission de la femme à un homme. Elle fait à ce moment-là le choix de ne plus dépendre d'aucune sorte de captivité. Cette fin vaudra à l’œuvre de Graffigny un nombre considérable de réactions austères et de commentaires sévères de la part de ses contemporains, mais également l’intérêt de la critique littéraire féministe à partir des années 1960. ..

Le roman de Graffigny procède à une rude critique de la société française, permise par le décalage entre l’étrangère et sa société d’accueil. L’autrice s’attaque à la religion, à l’éducation, à la condition féminine et à la politique, pour ne nommer que quelques sujets. Martine Reid, critique littéraire française, ira même jusqu’à qualifier l’œuvre de Graffigny de « geste pré-féministe ».

Les Lettres d’une Péruvienne aura connu une aventure éditoriale hors du commun. Si une première édition du roman, dans sa version inachevée, paraît anonymement en 1747, ce n’est qu’en 1752 que paraîtra chez Duchesne une version définitive, signée par Françoise de GraffignyBernard Bray et Isabelle Landy-Houillon, « Notice », dans Lettres Portugaises, Lettres d’une péruvienne et autres romans d’amour par lettres, Paris, GF Flammarion, 1983, p.239., contenant trois lettres supplémentaires ainsi qu'une introduction historique. En cinquante ans, plus de quarante éditions voient le jour, et dès le , des traductions en italien et en anglais paraîtront. Lettres d’une Péruvienne est un si grand succès que les femmes de l’époque se font peindre « à la péruvienne » et que le roman fait naître une mode vestimentaire, si bien que l’œuvre sera rétrospectivement considérée comme un des premiers best-sellers de la littérature française.

Résumé Ce roman est écrit du point de vue d’une jeune Péruvienne nommée Zilia que les Espagnols viennent d’enlever de son pays. Elle communique avec son amant Aza par l’entremise de quipos, c’est-à-dire de cordons noués qui tiennent lieu d’écriture chez les IncasLaffont Robert, Romans de Femmes du , Éditions Robert Laffont, Paris, 1996. .. Dans ses lettres, elle décrit les tourments qu’elle doit endurer lors de son voyage vers l’Europe. Le bateau espagnol sur lequel elle voyage est vaincu dans un combat naval avec un navire français. C’est à ce moment qu’elle rencontre Déterville, le capitaine du navire français, qui s’éprend d’elle. Il lui enseigne quelques mots de français, sans qu’elle ne les comprenne tout à fait ; il parvient cependant à la rassurer en communiquant avec elle par des regards et des gestes. Croyant que le bateau la porte vers une province lointaine de l’empire Inca, Zilia espère que son nouvel ami l’aidera à retrouver son chemin vers le Pérou.

Une fois arrivée en France, elle se rend compte que son séjour en Europe sera beaucoup plus difficile qu’elle ne l’avait imaginé. En apprenant à maîtriser la langue des Français, Zilia comprend que les gens ne sont pas toujours ce qu’ils semblent être, que souvent lorsque l’on dit quelque chose, l’intention est d’en dire une autre. C’est ce qu’elle explique d’ailleurs dans sa lettre à Aza : « […] en général je soupçonne cette nation de n’être point ce qu’elle paraît ; l’affectation me paraît son caractère dominantFrançoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne, The Modern Language Association of America, New York, 1993. .. »

Alors que Zilia tente de trouver un moyen de retourner chez elle, Déterville lui avoue soudainement qu’il est amoureux d’elle. Cela complique sa situation, mais elle demeure fidèle à Aza.

L’histoire se termine après que Zilia a appris que son amant lui a été infidèle. À présent propriétaire d’une petite terre et d’une maison, elle décide de rester en France pour poursuivre son éducation personnelle, tranquille et paisible. Elle conserve une relation d’amitié avec Déterville et garde à jamais Aza dans son cœur, malgré sa trahison.

Le roman épistolaire

Les deux vagues du roman épistolaire au Le roman épistolaire est le genre le plus populaire en France au . Les Lettres d’une Péruvienne s’inscrivent dans la deuxième vague narrative épistolaire du siècle. La première, dite « classique », se définissait en offrant « un espace relativement limité sur les plans géographiques, sociaux et nationaux, dépassant rarement, voire jamais, le milieu de la noblesse française, plus particulièrement parisienne, et ses environs immédiats, celle-ci constituant à la fois le sujet et le lieu de l'action du récit. ». Le deuxième type narratif avait comme moyen de « représenter les préoccupations nationales, patriotiques ou interculturelles, le plus souvent par un étranger visitant la France et curieux d'y observer les coutumes et les mœurs; dans ces romans, la nouveauté et la naïveté du regard, en maintenant l'intérêt du lecteur, sont une façon spirituelle, plaisante — et bien du — d'afficher un point de vue critique. Ainsi, Lettres d’une Péruvienne s’inscrit dans le second type de lettres, dites « exotiques ».

Position des Lettres par rapport aux caractéristiques traditionnelles du roman épistolaire Cette section exposera les caractéristiques générales du genre épistolaire, et en quoi Lettres d’une Péruvienne répond ou non à ces caractéristiques. Déterminer si un ouvrage répond au genre épistolaire est, selon Laurent Versini dans sa recherche Le roman épistolaire, une tâche ardue.. Il soutient que « la question est [aujourd’hui] d’autant plus embrouillée qu’à l’origine, et pendant longtemps, la démarcation se fait mal entre lettres fictives, lettres authentiques […], lettres morales et lettres en vers ». Parmi ses questionnements, figurent les suivants : « Faut-il que les lettres soient en prose, aient un expéditeur […], et un destinataire identifiés ? Retiendra-t-on seulement les romans tout entiers composés de lettres, ou majoritairement ? ». Pour aider à répondre à ces questions, Versini, comme plusieurs autres chercheurs, adoptent la définition de Robert Adams Day. Un roman épistolaire serait selon ce dernier . Grâce à cette définition préliminaire, le roman Lettres d’une Péruvienne s’inscrit dans son genre de manière générale.

Cependant, il est possible de se pencher sur des caractéristiques plus spécifiques pour voir que le roman ne correspond pas en tout point au genre épistolaire traditionnel. D’abord, la forme narrative du roman épistolaire offre normalement des balises temporelles et spatiales explicitement indiquées. « Le roman épistolaire est une forme narrative où se posent de façon particulière les questions du temps et de l'espace, ne serait-ce que parce que toutes deux apparaissent inévitablement dans le paratexte, l'en-tête des lettres proprement dites, avant d'être thématisées dans le texte même». Ainsi, le paratexte, représentant les éléments périphériques à la lettre comme l’expéditeur (dans le vocabulaire de l’époque), le destinataire ou encore la date et la ville, devient presque aussi important que le contenu de la lettre elle-même. Or, aucun de ces éléments ne sont retrouvés en paratexte dans les Lettres d’une Péruvienne. Bien qu’on découvre que c’est le personnage de Zilia qui écrit à son amoureux Aza, par le contenu des lettres, aucune d’entre elles n’est signée. De plus, le destinataire n’est indiqué en en-tête que dans quatre des quarante-et-une lettres, soit les lettres XXXVII, XXXVIII, XXXIX, XL et XLI., lorsqu’elles sont adressées à un destinataire différent, soit le Chevalier Déterville. Il en va de même pour les références spatiales, qui sont mentionnées sous le nom de Déterville, dans les cinq lettres qui lui sont adressées. Cependant, les lettres présentent leur destination plutôt que leur provenance. Les trois premières lettres adressées au chevalier ont pour destination Malte, et l’ultime lettre, Paris. La quatrième n’a pas de destination explicite. Finalement, aucune lettre n’est datée, rendant difficile de savoir avec précision sur combien de temps se déroule l’action. Ainsi, Françoise de Graffigny joue avec plusieurs des règles du genre épistolaire, ne cadrant pas tout à fait dans le courant littéraire principal du siècle.

Le propre du genre épistolaire du est d’offrir une multiplicité de points de vue, dans une narration polyphoniqueFrançoise Simonet-Tenant, « Aperçu historique de l'écriture épistolaire : du social à l'intime », Le français aujourd'hui, vol. 147, no. 4, 2004, pp. 35-42. Une fois de plus, Mme de Graffigny vient briser les normes. Son roman est écrit sous forme monodique. Cette écriture à une seule voix a pour effet de restreindre le point de vue à celui d’un seul personnage. L’absence des réponses d’Aza dans le livre– l’histoire ne dit pas s’il les reçoit, s’il y répond, ou même si Zilia les envoie réellement – rend l’échange unidirectionnel, venant briser les paradigmes du genre.

Finalement, l’autrice s’inscrit dans les traditions du genre au niveau du métadiscours. Le roman fut initialement publié anonymement en 1747, pour que le nom de l’autrice fût finalement divulgué en 1752 lors de l’édition définitive, grâce au privilège accordé par l’imprimeur seulement après une réception critique positive.. Il s’agit d’ailleurs de l’une des premières fois où une femme publie un roman épistolaire et non une compilation d’échanges de lettresKatharin Jensen, Writing Love: Women, and the Novel in France, 1605-1776, Southern Illinois University Press, 1995. p. 92.. Cependant, Françoise de Graffigny n’échappe pas au métadiscours traditionnel de l’époque, dans lequel les préfaciers prétendent ne pas être les auteurs des textes auxquels ils apposent leur nom.. C’est d’ailleurs ce qu’on pourra un peu plus tard observer dans Les liaisons dangereuses de Laclos, souvent cité comme symbole de la forme romanesque épistolaire. De cette façon, Graffigny écrit dans l’avertissement que les lettres auraient été écrites et traduites par Zilia elle-même, et que les quelques corrections donnant « une tournure plus intelligible à de certains traits métaphysiques », seraient « la seule part que l’on ait à ce singulier ouvrage.. ». Cela a pour effet de dissocier la romancière des propos évoqués.

Les préjugés sur le genre épistolaire