Didier Fassin, né le , est un anthropologue, sociologue et médecin français. Il est professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines » et professeur de sciences sociales à l'Institute for Advanced Study de Princeton. Il occupe également une direction d’études à l'École des hautes études en sciences sociales. Il est élu à l’Académie de l’Europe en 2021 et à l’American Philosophical Society en 2022.

Biographie

Famille Didier Fassin est le fils d'un électronicien et d'une secrétaire. Il est le frère du sociologue Éric Fassin et grandit en banlieue parisienne.

Parcours universitaire Après des études de médecine, il devient chef de clinique assistant des Hôpitaux de Paris, spécialisé en médecine interne et maladies infectieuses à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière au début de l’épidémie de sida. Un séjour à Calcutta, où il travaille comme médecin responsable du mouroir, l’expose à la double réalité de l’inégalité extrême et de la différence culturelle, réorientant sa carrière d’abord vers la santé publique puis vers les sciences sociales.. Pendant son service civil en Tunisie, il développe un programme régional de prise en charge du rhumatisme articulaire aigu et de ses complications cardiaques qui représentent alors la première cause de mortalité chez les jeunes..

Titulaire d’un master d’épidémiologie et de santé publique, il enseigne ensuite ces disciplines à la faculté de médecine de l’université Pierre-et-Marie-Curie. C’est au Sénégal, dans le cadre d’un programme de l’Institut de recherche pour le développement qu’il conduit de 1984 à 1986 sa première étude anthropologique, qui porte sur les relations entre thérapeutes et malades en milieu urbain et dont il tire la matière de sa thèse de doctoratWords and Worlds: A Lexicon for Dark Times. En 1989, il part en Équateur à l’Institut français d’études andines pour y étudier avec la sociologue Anne-Claire Defossez, les processus rendant compte des disparités de mortalité maternelle et de santé reproductive, notamment parmi les populations indiennesPage-Barbour Lectures History. À partir de l’année 2000, il dirige un programme sur les enjeux politiques, historiques et mémoriels du sida en Afrique du Sud, pays du monde le plus touché par l’épidémie.

Parallèlement, il s’intéresse de manière croissante aux questions morales et politiques posées par la prise en charge de personnes confrontées à des situations de précarité ou de domination : pauvres, chômeurs, migrants, réfugiés, orphelins du sida en Afrique, victimes de catastrophe au Venezuela, populations opprimées en Palestine.. S’appuyant sur de longues enquêtes de terrain – quinze mois avec des brigades anticriminalité et quatre ans dans une maison d’arrêt – ses recherches portent, d’un côté, sur le développement de logiques compassionnelles et de pratiques humanitaires, de l’autre, sur le déploiement de politiques répressives à travers la police, la justice et la prison. Il les réalise grâce à la bourse « Ideas » du Conseil européen de la recherche dont il est lauréat en 2008..

Professeur de sociologie à l’université Sorbonne-Paris- Nord en 1997 puis directeur d’études en anthropologie politique et morale à l'École des hautes études en sciences sociales en 1999, il y crée le Cresp, Centre de recherche sur la santé, le social et le politique, puis, avec Alban Bensa, l’Iris, Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux, qui dépend du CNRS et de l’Inserm et qu’il dirige jusqu’en 2010Les mondes de la santé publique: excursions anthropologiques. Entre 2002 et 2009, il est directeur adjoint de la Maison des sciences de l'homme Paris Nord. En 2009, il est nommé professeur à la chaire de sciences sociales James D. Wolfensohn de l’Institute for Advanced Study de Princeton, où il succède à Clifford Geertz.. En tant que membre du Committee of World Anthropology de l’American Anthropological Association de 2010 à 2013, il participe aux échanges internationaux en anthropologie impliquant les pays du Sud. Il crée en 2015 une école d’été en sciences sociales avec des cycles de deux ans pour des jeunes chercheurs de pays d’Amérique latine, du Moyen-Orient et d’Afrique.

En 2016, il reçoit du roi de Suède la médaille d'or de la Société suédoise d’anthropologie et de géographie décernée tous les trois ans à un anthropologueSciences sociales par temps de crise. La même année, il prononce les Tanner Lectures on Human Values à l’université de Californie, Berkeley, sur la question du châtiment et les Adorno Lectures à l’université de Francfort sur le thème de la vie..

En 2018, il est le premier chercheur en sciences sociales à se voir décerner la Nomis Distinguished Scientist AwardVoir sur nomisfoundation.ch., pour un programme de recherche sur les crisesKelly Devine Thomas, , Retrieved .. Dans ce cadre, il développe avec Axel Honneth un programme international sur la crise et la critique, dirige avec Veena Das un ouvrage scientifique autour des mots de la crise et donne les Page-Barbour Lectures sur « Crisis : Elements of a Critique » à l’Université de Virginie. Parallèlement, il conduit avec Anne-Claire Defossez une ethnographie de la frontière entre l’Italie et la France, dans les Alpes, à partir de laquelle ils reconstituent les périples et les expériences d’exilés. En 2024, succédant à Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss, Louis Dumont, Pierre Bourdieu et Maurice Godelier, il est le sixième chercheur en sciences sociales français à avoir été distingué par la Huxley Memorial Medal de la Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland.

En 2019, il est élu au Collège de France sur la chaire annuelle de santé publique Voir sur college-de-france.fr.Anne Chemin, , Le Monde, . puis en 2022 il est nommé professeur titulaire de la chaire permanente « Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines ».

Professeur invité dans les universités de Hong Kong, Johannesburg, Buenos Aires, Bruxelles, Cambridge et Princeton, il a été membre des Conseils scientifiques de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale et de la Ville de Paris et membre des Comités d’éthique de l’Institut national de recherche agronomique et de l’Institut Pasteur. Il a été nommé par décret, en 2022, au Comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé sur proposition du président de l'Union nationale des associations agréées d'usagers du système de santé.

Collège de France Didier Fassin est élu au Collège de France en 2019 sur la chaire annuelle de santé publique et donne sa leçon inaugurale sur « L’inégalité des vies »Collège de France, voir les vidéos en ligne. En 2022, il est nommé sur la chaire permanente « Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines » et donne une seconde leçon inaugurale intitulée « Sciences sociales par temps de crise ».

Il a animé à date cinq cycles annuels de conférences thématiques: 2020-2021 : Les mondes de la santé publique : excursions anthropologiques ; 2022-2023 : Les épreuves de la frontière ; 2023-2024 : La faculté de punir ; 2024-2025 : Les formes de la violence ; 2025-2026 : Présences de Foucault ; 2026-2027 : Lexique du désordre (à venir).

Engagements En 1996, Didier Fassin fonde et dirige l’Unité Villermé pour les malades sans protection sociale ou titre de séjour à l’hôpital Avicenne de Bobigny. Administrateur puis vice-président de Médecins sans frontières de 1999 à 2003, il devient en 2006 le président du Comité pour la santé des exilésSite du Comede. (Comede), organisation non gouvernementale qui assure la prise en charge des personnes étrangères en situation irrégulière.

Il est, de 2017 à 2021, membre du conseil scientifique du Contrôleur général des lieux de privation de liberté, autorité indépendante chargée de l’évaluation des prisons et autres institutions d’enfermement. Il est invité 2018, à participer à la Commission de réforme du système pénal et pénitentiaire de l’État du New Jersey., qui est chargée par le gouverneur de produire des recommandations pour le législateur.

En 2024, il participe à un manuel anti-Rassemblement national intitulé Extrême droite : la résistible ascension publié par l’Institut La Boétie, un think tank proche du parti de la gauche radicale La France insoumise, dans lequel il donne un entretien sur la police.

Il contribue régulièrement aux quotidiens Le Monde et Libération, ainsi qu’au site AOC, Analyse-Opinion-Critique, et occasionnellement aux périodiques Politis et L’Obs. Il a publié également des articles dans The London Review of Books, The Guardian, The New York Times, The Atlantic, The New Statesman, Frankfurter Allgemeine Zeitung, The Berlin Review. Depuis 2022, il a une chronique dans la revue Alternatives économiques.

Travaux Anthropologie politique de la santé Dès ses premières recherches, Didier Fassin se démarque des deux grandes approches françaises de la médecine et de la maladie dans les années 1980 : l’ethnomédecine, qui vise à colliger les savoirs thérapeutiques traditionnels, et l’anthropologie de la maladie, qui en théorise les aspects symboliques et magico-religieux. Il s’efforce plutôt de saisir les dimensions politiques de la santé, les disparités en matière de soins, les rapports de pouvoir autour de la médecine, les interprétations ordinaires de la maladie. Il développe cette approche dans ses études sur la santé urbaine au Sénégal, la santé maternelle en Équateur, l’épidémie de sida au Congo et le saturnisme infantile en France. Il la théorise dans un ouvrage, L’Espace politique de la santé. Essai de généalogie, et dans le cadre de sa direction d’études à l’EHESS : « Anthropologie politique de la santé ».

La question des inégalités est centrale dans l’ensemble de ces travaux. Il l’explore ethnographiquement dans la recherche sur le sida en Afrique du Sud qui donne lieu à la publication du livre Quand les corps se souviennent. Montrant comment la crise épidémiologique et politique suscitée par l’épidémie révèle le poids d’un passé toujours présent de l’apartheid, il propose le concept d’incorporation de l’inégalité qui se manifeste de deux façons : objectivement, dans la manière dont la précarité et la violence héritées des politiques raciales se traduisent dans les corps ; subjectivement, dans la façon dont la mémoire de la domination s’exprime à travers les interprétations de la maladie, entre suspicion et ressentiment.

Élargissant sa réflexion à la question de la vie dans les sociétés contemporaines, il réévalue les concepts de biopouvoir et de biopolitiques proposés par Michel Foucault. Tout autant que de biopouvoir, pouvoir sur la vie, il faut penser la « biolégitimité », reconnaissance de la vie comme bien suprême. En plus des biopolitiques, qui concernent les technologies gouvernant les populations, il faut analyser les « politiques de la vie », qui révèlent comment on traite les êtres humains. Il s’agit donc de révéler la contradiction entre la valeur supérieure de la vie comme principe et l’inégalité de l’évaluation concrète des vies.

Anthropologie politique et morale