Nicolas de Gilley (mort le à Tarragone), gentilhomme de la maison de l’Empereur et ambassadeur de Charles Quint, est le premier baron de Franquemont et du Saint-Empire. Il appartient à la famille de Gilley, originaire de Salins (Jura)

Les conditions d’ascension de Nicolas de Gilley L’anoblissement de Jean II de Gilley permet à son fils, Guillaume, de prétendre désormais à des fonctions importantes auprès de l’archiduchesse douairière Marguerite d’Autriche, maîtresse du comté de Bourgogne à partir de 1509 (donation viagère de son père, l’empereur Maximilien). On sait, par exemple, qu’en 1515 Guillaume VI est receveur spécial pour le comté de BourgogneArch. Dep. du Doubs, Série B. 254., dépendant pour les affaires fiscales de la Chambre des Comptes située aux Pays-Bas depuis 1473B. Schnerb, L’Etat bourguignon, Paris, 2005, pp. 252-257.. Grâce à ses charges, Guillaume VI de Gilley augmente son patrimoine des seigneuries d’Andelot, de Port et du Chatelay et de Port-Lesney (en plus de celles d’Aiglepierre et de Marnoz, héritées de son père).

Nicolas de Gilley et le service de Charles Quint

En 1495, Guillaume VI de Gilley épouse Adrienne de Saint-Mauris-Crilla (d’une ancienne famille noble du comté de Bourgogne, issue de la maison de Crilla et établie à Saint-Mauris de Salins au début du )Ch.-E.-P. de Saint-Mauris-Chatenois, Généalogie historique de la maison de Saint-Mauris, du comté de Bourgogne, Vesoul, 1830, p. XIII.. De ce mariage naissent, à des dates encore inconnues, deux fils : Nicolas (dont il est question ici), puis François.

Les premières mentions de Nicolas de Gilley, dans les sources, ne le distinguent pas du parcours de ses grand-père et père. Il sert d’abord parmi la noblesse du bailliage d’Aval : le , à Salins, à l’occasion d’une revue de la noblesse par l’archiduchesse douairière Marguerite d’Autriche, à qui il prête serment de fidélité à la place de son pèreGilbert Cousin, La Franche-Comté au milieu du XVIe siècle : ou, Description de la Haute-Bourgogne connue sous le nom de Comté, 1553, trad. du latin par E. Monot, Lons-le-Saunier, 1907, p. 187, n. 1.. Cinq ans plus tard, le , il épouse Jeanne de Marnix, dame de Crilla et de Lemuy, dont le père, Jean, est un protégé de Marguerite d’Autriche et son premier secrétaire et notaire impérial aux Pays-Bas espagnols ; toutefois, la famille de Marnix, d’origine bressane, est installée dans le comté de Bourgogne depuis le début du L. Febvre, « Frans van Kalken et les Marnix », in Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, , , 1954, p. 201-209 ; sur les origines de la famille cf. spécialement p. 203.. Cette union confirme alors l’implantation des Gilley dans le comté (grâce à Jean II) et aux Pays-Bas (grâce à Guillaume VI). Jeanne de Marnix apporte aux Gilley les seigneuries de Crilla, de Trétu, et de Saint-Maurice (pour moitié), qui ne sont la pleine possession de son époux qu’en 1527, et enfin celle de Lemuy (24 janv. 1538)A. Rousset, Dictionnaire géographique, historique et statistique, des communes de Franche-Comté, t. 3, 1854, art. « Saint-Maurice ». Puis, à la suite de son père, Nicolas sert Marguerite d’Autriche en tant qu’écuyer et échanson (lettres de Malines du ). Lui incombe ainsi la charge, le , de transmettre aux autorités de Salins les lettres signées par Charles Quint (datée à Malines le ) annonçant officiellement la mort de Marguerite d’Autriche, ordonnant les offices funèbres à célébrer pour l’occasion, et par lesquelles sont maintenus dans leurs charges le pardessus et les officiers des salinesArchives Départementales du Doubs, Série B. 191. Les lettres impériales sont contre-signées par P. Des Barres..

Son entrée au service de Marguerite d’Autriche permet donc à Nicolas de Gilley d’accéder à l’entourage impérial, devenant chevalier et Gentilhomme de la Maison de l’Empereur le (lettres établies à Rome). Puis, dès 1537, il remplit plusieurs missions d’ambassadeur pour le compte de l’empereur Charles QuintP. Delsalle, La Franche-Comté au temps de Charles Quint, Besançon, 2004, p. 225. : de 1537 à 1542, il traite avec les Suisses, dont dépend en grande partie la défense du comté de Bourgogne (grâce à un acte d’alliance réciproque, conclu par l’empereur Maximilien en 1511 et tourné contre la FranceL. Febvre, Philippe II et la Franche-Comté, Paris, 2009, pp. 52-60. Cette neutralité de la Comté coûte à Maximilien 200 florins du Rhin par an à chaque canton, plus 100 à Saint-Gall et 100 à Appenzell.), et parmi lesquels l’adoption de la Réforme, qui a beaucoup de succès, est aussi, par-delà ses aspects religieux, un moyen d’opposition à certains éléments de la politique impériale K. von Greyerz, « Switzerland », in B. Scribner, R. Porter, M. Teich (dir.), The Reformation in National Context, Cambridge, 1994, pp. 30-46. ; en 1540, à la cour de Charles III de SavoieGirod de Novillars, Essai historique sur quelques gens de lettres nés dans le comté de Bourgogne, avec une notice de leurs écrits, Besançon, 1806, p. 91. ; en 1541, alors qu’il est capitaine de la ville de Salins, en un temps où le comté de Bourgogne sert de zone tampon entre le royaume de France et l'Empire, il est envoyé à la cour de François M. Prinet, François et le Comté de Bourgogne, Besançon, 1908, p. 18., pour renouveler avec Philippe Chabot, Amiral de France, le traité de neutralité des Deux-Bourgognes (1542 ; le premier traité date de 1522)F.-F. Lanza, « La imagen de Espana en el Imperio Otomana a través de los embajadores de Carlos V », in L’Empire ottoman dans l'Europe de la Renaissance : idées et imaginaires d’intellectuels, de diplomates et de l’opinion publique dans les Anciens Pays-Bas et le monde hispanique aux , et début du s : actes du programme organisé par l’Instituto Cervantes de Bruxelles, Bruxelles, novembre-décembre 2003, p. 167-189..

Malgré cette ascension, il se peut que les faveurs impériales aient eu raison de Nicolas de Gilley. En effet, comme le constate L. Febvre, il aurait eu des difficultés à gérer sa soudaine fortune, accumulant les seigneuries au point de s’endetter et d’être « forcé de céder ses rentes, ses terres, à sa mort adjugées par décret… »L. Febvre, Philippe II et la Franche-Comté, Paris, 2009, p. 223. Il faut ici signaler que l’auteur ne fait pas mention de la haute ascendance noble de la famille de Gilley, parce qu’il analyse, à ce moment de son étude, les schémas d’ascension de la bourgeoisie franc-comtoise dans la seconde moitié du .. Il est vrai qu’en plus de celles que lui apportent mariage et héritages, Nicolas de Gilley acquiert les seigneuries de Villers-Farlay, de Belmont, de Pagnoz, d’Aigle (11 sept. 1529), de Franquemont (), de Mouchard (1541) et des Assures (1545). Il faut toutefois observer que, grâce à son parcours, Nicolas de Gilley offre à sa famille une assise sociale et un prestige qu’elle n’avait jamais eus auparavant ; en témoigne l’érection de la seigneurie de Franquemont en baronnie souveraine d’Empire (12 nov. 1538, lettres établies à Tolède)Archives de l'évêché de Bâle, État de Berne, Franquemont, Section I, .. Cette assise sociale et ce prestige ne se démentiront pas aux générations suivantes. Aussi, Nicolas de Gilley poursuit-il dans la voie tracée par Jean II et Guillaume VI, qui consiste, une fois la famille à nouveau noble, à maintenir le patrimoine hérité, sinon à l’accroître, répondant ainsi à l’idéal nobiliaire de l’époqueAr. Jouanna (et alii), Histoire et dictionnaire des guerres de Religion, Paris, 1998, pp. 1231-1232..

Baron de Franquemont et du Saint-Empire C’est d’abord par achat que la seigneurie de Franquemont entre dans la famille de Gilley. Le , Gérard d’Aroz (dont la famille est surtout possessionnée dans l’actuelle Haute-Saône) la vend à Nicolas pour 900 écus d’or au coin du soleilArchives de l’Évêché de Bâle, État de Berne, Franquemont, Section I, .. À cette date, la seigneurie de Franquemont est, sans ambiguïté possible, dans la dépendance de l’évêché de Bâle. Un hommage de vassalité est donc rendu, le , à Philippe de Gundelsheim, prince-évêque de Bâle, par Mercurin de Jaillon au nom de Nicolas de Gilley, retenu à LucerneActe daté de Lucerne, le 28 mars 1538.. L’investiture est donnée le jour suivant. Mais, le , la situation change, car Charles Quint érige la seigneurie de Franquemont en baronnie souveraine d’Empire et lie indéfectiblement cette qualité à la famille de Gilley : le titre de « baron souverain de Franquemont et du Saint Empire » n’est dès lors transmissible que dans la descendance masculine et féminine de Nicolas de Gilley, qu’elle soit ou non en possession du territoire initialement attaché au titreBibl. de Besançon, Mss. 1202, fol. 22..

À partir de ce moment, Nicolas de Gilley agit souverainement dans sa baronnie, en s’attribuant au moins deux droits régaliens : peut-être dès , il fait admettre à ses nouveaux sujets que les appels de justice se font désormais devant lui uniquement, sans délégation possible, et non plus à la cour de l’évêque de BâleA. Robert, La Seigneurie de Franquemont, Londres, 1905, p. 5. ; entre 1538 et 1557, il fait battre monnaie à son nom, des demi-carolus, des blancs (portant un buste lauré à gauche sur l’avers et l’écu des Gilley posé sur une croix sur le revers) et des liards (portant l’écu des Gilley sur l’avers et une croix sur le revers), imitation des liards de Dole frappés sous Charles QuintSur la monnaie de Franquemont en général : A. Engel, R. Serrure, Traité de numismatique moderne et contemporaine, Paris, 1897-1899, p. 355 ; A. Blanchet, A. Dieudoné, Manuel de numismatique française, 4, Monnaies féodales françaises (A. Dieudonné), Paris, 1936, pp. 296-297 ; A. De Barthélémy, « Explication de quelques monnaies baronales », Revue numismatique, 1843, pp. 35-51 ; Dayet, « Descriptif sommaire des monnaies franc-comtoises », Cahiers numismatiques, 1968, pp. 556-557. Sur les carolus et les liards : J. Rouyer, « Notes sur quelques monnaies baronnales : Franquemont, Arches, Orange, Cugnon », Revue numismatique, 1854, pp. 56-63. Sur la question de l’imitation monétaire : A. Draux, et M. Dhénin, « Une monnaie inédite de Franquemont (Jura) », Gazette numismatique suisse, 1977, p. 51-52.. Dans les deux cas, l’évêché de Bâle conteste à Nicolas de Gilley l’utilisation de tels droits, même si c'est parfois de manière tardive (l’usage du droit de justice n’est contestée par le prince-évêque de Bâle, Melchior de Lichtenfels, qu’en 1554). À chaque fois, Nicolas de Gilley reproche au prince-évêque de Bâle (dont l’évêché est terre d’Empire) de remettre en cause une décision impériale ; aussi, continue-t-il d’user de ses droits et ne rend-il plus hommage au prince-évêque de BâleArchives de l’Ancien Évêché de Bâle, Sect. B. 207 (Grenzen, Land- und Bannsausmarkungen)..