L'Homme aux quarante écus est un conte philosophique de Voltaire, paru anonymement en 1768.
Contenu Un vieillard s'inquiète que la France ne soit plus aussi riche que sous Henri IV. En cause, le manque d'attirance pour le travail de la terre, au bénéfice de l'artisanat ; la révocation de l'édit de Nantes, ; l'augmentation du nombre de religieux, improductifs ; le coût des produits exotiques importés ; et le coût des emprunts souscrits pour financer des guerres. L'auteur supposé de l'ouvrage veut y réfléchir.
Il possède une terre qui lui procure un revenu de quarante écus, mais le gouvernement, venant de se déclarer de toutes les terres, lui en réclame la moitié, au lieu des quatre écus qu'il payait auparavant. Ne pouvant s'acquitter de cette taxe, il est mis en prison. Quand il en sort, il rencontre un personnage se vantant de ses quatre cent mille livres de renteDans le conte de Voltaire, 3 livres sont égales à 1 écu., mais aussi de ne payer aucun impôt, tous ses revenus provenant du commerce et non de la terre, et n'étant donc pas taxés :
Lors d'un long entretien avec un géomètreQue le Dictionnaire général de Voltaire identifie comme Antoine Deparcieux, auteur de l'Essai sur les probabilités de la durée de la vie humaine., le narrateur apprend que ses quarante écus correspondent au revenu moyen que toucherait chaque habitant du Royaume si les revenus étaient également distribués. Mais il serait alors
Affamé, le héros sonne à la porte d'un magnifique couvent pour demander à dîner, et se voit répondre : Heureusement le Contrôleur général accepte d'écouter son histoire et le dispense à vie de la taille.
Un propriétaire lui écrit et lui conseille de se défier toute sa vie , mais aussi des écrivains Par exemple ceux qui prétendent que jadis la mer recouvrait tout le globeBenoît de Maillet, tenant de cette théorie, est attaqué nommément, ainsi que Needham, apôtre de la génération spontanée..
Plus tard, l'homme aux quarante écus se marie, et questionne le géomètre à propos de la génération. Celui-ci lui expose les systèmes d'Harvey, de Leeuwenhoek, se moque des hypothèses de Maupertuis, mais se déclare incapable à répondre à des questions sur l'origine de l'âme et de la pensée.
Après la naissance de son premier enfant, l'homme aux quarante écus raisonne sur le fait que les moines n'en aient pas : ces qui vivent privent l'État de citoyens utiles. D'ailleurs, la peine de mort en fait autant : il vaudrait mieux Ainsi que le pensait Beccaria, il faut mettre de la proportion entre les délits et les peinesVoltaire publie en 1766 un Commentaire sur le livre Des délits et des peines, œuvre majeure de Beccaria. Texte sur Wikisource.. Voltaire en profite pour rappeler l'affaire Calas, l'affaire Sirven, et transpose en Orient celle du chevalier de La Barre.
Suivent des digressions sur l'histoire et le traitement de la vérole, sur la damnation de l'empereur romain Marc Antoine, mort sans confession, et sur le Chaudon, auteur d'un Dictionnaire antiphilosophique.
Maintenant l'homme aux quarante écus, devenu Monsieur André, , dans laquelle, Histoire éditoriale La lecture de L'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques de Le Mercier de la Rivière a mis Voltaire « de mauvaise humeurLettre à Damilaville, 16 octobre 1767, D14490. Citée par les Œuvres complètes de Voltaire, volume 66, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 236. ». En réponse, il compose en moins de trois mois L'Homme aux quarante écus, qui paraît anonymement à Genève le Œuvres complètes de Voltaire, volume 66, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 240..
Bien que Voltaire ne reconnaisse cette œuvre comme sienne qu’en Lettre au Comte de Milly, 25 novembre 1773, D18648. Citée dans Œuvres complètes de Voltaire, volume 66, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 243., il en est immédiatement considéré comme l'auteur. Le Mercure de France en publie des extraits – expurgés – en , et l'ouvrage est un succès de librairie avec de nombreuses rééditions et traductions. Mais le Parlement de Paris le condamne au bûcher le , et il est mis à l'Index le Œuvres complètes de Voltaire, volume 66, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 243, 244 et 246..
Analyse Avant d'élargir son propos aux sciences et à la religion, Voltaire veut apporter la contradiction aux conceptions économiques et fiscales des physiocrates comme Le Mercier de la Rivière ou François Quesnay. Pour eux, qui considèrent que seule l’agriculture crée de la richesse – contrairement à l’industrie et au commerce, considérés comme des activités stériles –, il ne faut taxer que les produits de la terre, sous la forme d'un impôt unique.
Voltaire veut démontrer par l'absurde l'iniquité et la nocivité de ces conceptions. Il en profite pour critiquer tout système fermé, dont il se méfie depuis la Banqueroute de celui de LawŒuvres complètes de Voltaire, volume 66, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 213.. Il reproche également aux physiocrates leur mépris de la réalité, par exemple quand Le Mercier de la Rivière écrit dans son ouvrage vouloir « peindre les choses telles qu’elles doivent être essentiellement, sans consulter ce qu’elles sont ou ce qu’elles ont été, dans quelque pays que ce soiti, 194, cité par Œuvres complètes de Voltaire, volume 66, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 223.. »
Le débat est important, car les physiocrates influencent la politique économique du gouvernement, tout en rencontrant une forte opposition de Rousseau et de Grimm, mais aussi l'approbation enthousiaste de DiderotŒuvres complètes de Voltaire, volume 66, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 224 et 226..
Au delà du débat économique qui occupe les premiers chapitres, le texte, au caractère profondément subversif, est un panorama des principales préoccupations des philosophes : inégalité des fortunes et des conditions, espérance de vie limitée et politique de santé publique déficiente, charlatanerie et esprit de système chez les auteurs, iniquité de la justice et intolérance de l’Église. Il est aussi porteur de l’essentiel du message politique de Voltaire : ne succomber ni à la superstition ni à l’athéisme, refuser le dogmatisme en toutes matières, lutter contre les injustices sociales, fiscales et judiciairesRaymond Trousson, Jeroom Vercruysse [Dir], Dictionnaire général de Voltaire, Honoré Champion, 2020, p. 628..
L'histoire de M. André reflète aussi l’intérêt de Voltaire envers l’éducation universelle : de brave homme un peu naïf qu’il était au début, il s’élève peu à peu, par l’instruction, jusqu’à penser en philosophe.
Avec son absence de continuité narrative, son assemblage de dialogues, de commentaires et de récits, tantôt à la troisième, tantôt à la première personneEdward Ousselin, L'Homme aux quarante écus : Voltaire économiste, The French Review, Vol. 72, No. 3 (Feb., 1999), pp. 493-502., L'Homme aux quarante écus, se présente différemment des autres contes de VoltaireLe classement ou non du texte comme conte est discuté dans les Œuvres complètes de Voltaire, volume 66, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 256-263.. Mais, comme l'indique le texte lui-même, « c’est le sort de toutes les conversations de passer d’un sujet à l’autreRomans et contes, La Pochothèque, 1994, p. 951.. »
Extrait
Bibliographie
Œuvres complètes de Voltaire, volume 66, Oxford, Voltaire Foundation, 1999. Édition critique par Brenda M. Bloesch. (notice en anglais) Raymond Trousson, Jeroom Vercruysse [Dir], Dictionnaire général de Voltaire, Honoré Champion, 2020, p. 628-631. Notice de B. Bernard. Jean Goulemot, André Magnan, Didier Masseau, Inventaire Voltaire, Gallimard, collection Quarto, 1995, p. 671-673. Notice de Jean Goulemot. Edward Ousselin, L'Homme aux quarante écus : Voltaire économiste, The French Review, Vol. 72, No. 3 (Feb., 1999), pp. 493-502. Lire en ligne.
Notes et références Notes
Références
Catégorie:Œuvre de Voltaire Catégorie:Conte français Catégorie:Conte philosophique Catégorie:Littérature du XVIIIe siècle