Abû Bakr Muḥammad Ibn At Ṭayyib Al Bâqillânî (en ), parfois appelé al-Bakilani, est un théologien ash'arite, un juriste malikite, un spécialiste des Usūl al-Dīn et des hadiths.
Il naquit à Bassora vers 950 (338 H.) mais vécut la majeure partie de sa vie à Bagdad. Il étudia auprès des plus grands disciples de l'imâm Abul Hasan Al Ash'arî, dont l'imâm et . Il fut également qadi malikite du Califat de l'époque dans la ville de Karkh ou Ukbarah puis à Bagdad.
Il fut célèbre pour sa participation à des débats théologiques : membre de la délégation envoyée par Adhud ad-Dawla à Byzance., c'est lui qui fut chargé, en 982, de défendre la théologie sunnite face aux théologiens chrétiens auprès de l'empereur Basile II. Sa notoriété est due aussi à ses assemblées de science extrêmement suivies, aussi bien par des savants que des étudiants. Il y forma notamment les célèbres imâms , , Abul Qâsim Al Qushayrî et Abû Bakr Al Bayhaqî. Certains l'ont désigné comme le mujaddid du de l'Hégire. Il fut le précepteur du fils d'Aḍud al-Dawla à Chiraz avant de partir pour Bagdad vers 975David Richard Thomas, ..
Il mourut le (403 H.) dans la ville de Bagdad où il fut enterré auprès de l'imam Ahmad Ibn Hanbal.
Croyance : les attributs divins L'imam Al-Bâqillâni a laissé beaucoup d’œuvres précieuses traitant de la croyance des musulmans sunnites, comme son livre Al-Insâf dans lequel il prend position contre la lecture littérale des versets anthropomorphiques du Coran. Dans l'Al-Insâf, il dit : « Il est un devoir de savoir que le Seigneur ta’âlâ est exempt de tout ce qui indique l’entrée en existence ou un quelconque défaut. Ainsi, Il est exempt, ta’âlâ, de la caractérisation par les directions, d’être qualifié par les caractéristiques de ce qui entre en existence, Il n’est pas caractérisé non plus par le changement et le déplacement, ni la position debout, ni la position assise en raison de Sa parole ta’âlâ : {لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ} (layça kamithlihî chay) [soûrat Ach-Choûrâ / 11] qui signifie : « Rien n’est tel que Lui » et en raison de Sa parole : {وَلَمْ يَكُن لَّهُ كُفُواً أَحَدٌ} (wa lam yakoun lahou koufouwan ‘ahad) [sourat Al-Ikhlâs/4] qui signifie : « Il n’a point d’équivalent ». Car les attributs précédemment cités indiquent l’entrée en existence et Allâh ta’âlâ est exempt de tout cela ». La notion de corps (jism) implique l'idée de parties (membres et organes) et donc de composition. Or, Dieu est un. Elle implique aussi l'idée de limitation et de faiblesse. C'est pourquoi Baqillani préfère utiliser le mot chay' (chose, étant) pour parler de Dieu, plutôt que jism : le premier est plus général et ne comporte pas d'idée de composition.
Il y dit également : « Nous ne disons pas que le Trône est un lieu d’établissement ou un endroit pour Allâh car Allâh ta’âlâ existe de toute éternité alors qu’il n’y a pas d’endroit de toute éternité. Lorsque les endroits ont été créés par Lui, Il n’a pas changé par rapport à ce qu’Il est de toute éternité ». Al-Bâqillânî fait référence au verset XX, 4 du Coran, qui parle du « Miséricordieux qui siège sur le trône » (trad. Kasimirski). Une lecture de ce verset à la lettre conduit à attribuer à Dieu un corps, et à le limiter à une localisation, ce qui semble en contradiction avec l'idée de sa toute-puissance. Le texte doit plutôt être interprété comme une métaphore de la puissance de Dieu.
Il a dit également : « Allâh ta’âlâ n’est pas attribué par les directions, et certes Il n’est pas dans une direction ». En effet, les attributs de Dieu, du point de vue acharite, sont réels et éternels. Par conséquent, le mouvement et la direction, qui impliquent un commencement et une limitation, ne peuvent être des attributs de Dieu. Pourtant, dans le Kitab al-tamhid, Baqillani n'hésitait pas à attribuer à Dieu des sentiments tels que la colère et la satisfaction. Il admettait l'idée que Dieu ne soit pas partout, mais localisé en un lieu, à savoir sur son Trône, et il citait à l'appui de cette opinion le verset : «À lui montent les bonnes paroles »(XXXV, 10). Mais le Kitab al-tamhid est une œuvre de jeunesse, composée vers 970Jan Thiele. « Between Cordoba and Nisabur : The Emergence and Consolidation of Ashʿarism », in The Oxford handbook of islamic theology, 2016, p. 6. En ligne.. Il semble que la pensée de Baqillani ait évolué.
Cependant, al-Baqillani n'a pas l'audace qu'aura al-Juwayni de proposer une interprétation des versets anthropomorphiques. Il en reste à la position d'al-Ash'ari : bi lâ kayfa (pas de : comment ?), c'est-à-dire : Allah a des attributs qui ne sont pas semblables à ceux de ses créatures, mais on ne s'aventure pas à les caractériser davantage.
Influence et originalité Louis Gardet cite Bâqillânî comme représentatif de la première étape du développement de la théologie acharite. La pensée d'al-Bâqillâni a eu une influence sur celle d'un autre maître du kalâm ash'arite : l'imâm al-Juwaynî, désigné comme la deuxième étape importante dans l'évolution de l'acharisme. On retrouve chez ce dernier une condamnation semblable de la lecture littéraliste des versets sur les attributs anthropomorphiques de Dieu, mais il propose une interprétation allégorique de ces versets.
Apports
La parole de Dieu L'un de ces attributs divins, la parole, a conduit al-Juwaynî à une position originale, différente de celle de son maître al-Ash'ari. Cette thèse est cependant préfigurée dans l'œuvre d'Al-Bâqillânî, qui proposait déjà une distinction entre la Parole intérieure ou l'essence de la Parole, et la parole inscrite matériellement dans des signes sonores ou écrits. Dans Al-insaf, il distingue en effet la parole de Dieu (kalâm Allah), qui est éternelle, incréée, de son expression au moyen de lettres, de mots et de sons. Cette dernière est créée. Il en veut pour preuve le fait que les mots et phrases se suivent, se succèdent les uns les autres, de façon séquentielle. Or, ce qui est successif est temporel, non éternel. La parole divine, c'est le sens des mots. Les prophètes se sont adressés à divers peuples dans leur propre langue. Les mots changent, mais le message est chaque fois le même. La parole divine reste inchangée, même si elle peut prendre des formes différentes, selon qu'elle est exprimée en hébreu, en syriaque, ou en arabe.
Théorie des modes Il adopte aussi, à la suite du mu'tazilite al-Jubba'ī, la théorie du ḥal (état ou mode) qui sera reprise par Al-Juwaynī. Il reprend le concept de mode pour tenter de penser la relation entre la puissance humaine d'agir, engendrée par Dieu, et le résultat de l'action, afin de dépasser la difficulté, laissée en l'état par Achari, quant à la responsabilité de l'homme. Dans Hidāyat al-mustarshidīn, il met en avant le fait que, si notre échec à réaliser notre intention révèle notre absence de pouvoir sur nos actes, inversement, dans tous les cas où notre action se réalise conformément à notre intention, cela témoigne d'une puissance de notre volontéJan Thiele. « Between Cordoba and Nisabur : The Emergence and Consolidation of Ashʿarism », in The Oxford handbook of islamic theology, 2016, p.9.. Il propose une comparaison avec la perception sensible : bien que les objets de nos sens ne soient pas créés par nous, il n'empêche que la perception que nous en avons est bien nôtre ; de même, bien que notre puissance soit créée par Dieu, nos actes nous appartiennent cependant, de sorte que nous pouvons en répondre.
Le concept de ḥal permet aussi de penser la relation des Attributs à l'essence de Dieu. « Être savant » et le « savoir » ne font pas référence à la même réalité : le savoir est une entité, tandis qu'être savant est un mode d'être. Le Kitab al-tamhid, sur lequel le chapitre de lHistoire de la philosophie en islam de Badawi consacré à Baqillanî est fondé, comporte au contraire une réfutation de la théorie des modes, ce qui confirme l'hypothèse d'une évolution des idées de Baqillani au cours de sa vie, puisqu'il reprend la théorie des modes à son compte dans la Hidāyat al-mustarshidīn. Dans le Tamhid, Baqillani ne cite pas les philosophes aristotéliciens. Pourtant, les concepts auxquels il fait appel (substance et accident, et surtout être nécessaire) dans Hidāyat révèlent une influence, au moins indirecte, des falasifaJan Thiele. « Between Cordoba and Nisabur : The Emergence and Consolidation of Ashʿarism », in The Oxford handbook of islamic theology, 2016, p. 7. En ligne..
Il s'écarte aussi de la théorie de son maître quant à l'attribut qu'est l'éternité : selon lui, l'éternité, au contraire des autres Attributs, n'est pas distincte de l'essence de Dieu.
Inimitabilité du Coran Son approche du dogme de l'inimitabilité du Coran (i'jâz), auquel il consacre un livre, est originale. Il rejette la théorie du mutazilite an-Nazzam, qui n'accorde pas de supériorité au style littéraire du Coran, mais seulement à son contenu, qui révèle des informations cachées aux simples mortels. Pour Baqillani, il faut prendre en compte aussi la composition littéraire du texte. Si l'on tient compte ces deux critères, le Coran est une œuvre inimitable dans la mesure où elle est unique en son genre. Nasr Hamid Abu Zayd explique en ces termes le point de vue de Baqillani : « Pour lui, le caractère unique du Coran réside précisément dans le fait qu’il n’est ni prose ni poésie ; c’est un genre littéraire en soi. »
Sous l'influence des mutazilites, dont il adopte la structure des traités, il introduit un type de plan, qui sera repris par ses successeurs, comme al-Juwaynī, al-Baghdadi et al-Shahrastani. Le Kitab al-tamhid commence par l'étude des conditions de la connaissance, pour examiner ensuite la preuve de l'existence de Dieu et la question de ses attributs ; il s'achève par un développement sur la question politique de l'imâmat.
Cependant, il reste délicat de distinguer les nouveautés des reprises dans l'œuvre d'al-Bâqillânî, dans la mesure où l'on dispose de peu de textes des premiers disciples d'al-Ach'ari.
Reprises En revanche, les autres aspects de la pensée d'al-Bâqillânî présentent peu d'originalité par rapport à celle du fondateur de l'école ash'arite. Cependant, cette fidélité présente l'avantage de nous permettre de mieux nous familiariser avec la théologie d'al-Ash'ari, dont nous avons une connaissance surtout indirecte.
Par exemple, la démonstration de l'existence de Dieu est empruntée à al-Ash'ari. Son raisonnement, c'est que tout ce qui est engendré a besoin d'un auteur. Le monde ne se suffit pas à lui-même. « Les formes du monde et les mouvements des sphères supposent un créateur » (K. al-Tamhid). Baqillani reprend d'al-Ach'ari la comparaison avec la fabrication humaine : pas de maison sans maçon, pas d'écriture sans un écrivain.
Également la démonstration de l'unicité de Dieu, par l'argument de l'empêchement mutuel (dalīl al-tamānu) : s'il y avait eu plusieurs dieux, ils se seraient empêchés mutuellement de créer ; or le monde existe, c'est donc qu'il y a un seul Dieu. Cet argument se trouve aussi sous la plume du mutazilite al-Jabbar. Aussi bien sa démonstration du dogme que rien n'est semblable à Dieu : si Dieu ressemblait à ses créatures, alors il serait créé lui aussi, ou bien c'est le monde qui serait éternel. Dieu est nécessairement éternel. S'il était créé, il faudrait lui supposer un créateur, ce qui nous entraînerait dans une régression à l'infini. Baqillani explique pourquoi une telle régression n'est pas logiquement acceptable : c'est que l'infini étant ce qui ne peut jamais être achevé, si l'existence du monde reposait sur une série infinie de causes, alors ce monde ne pourrait pas exister. Le constat de son existence est la preuve qu'il a un auteur éternel.
De même sa typologie des connaissances. Il distingue les connaissances « nécessaires » (empiriques, issues des cinq sens, mais aussi du sens interne ; et les lois de la raison comme le principe de non-contradiction ; elles sont nécessaires en ce sens qu'elles sont indéniables) des connaissances acquises (par le raisonnement).