Les Mystères d'Osiris sont des festivités religieuses célébrées en Égypte antique en commémoration du meurtre et de la régénération d'Osiris. Le déroulement des cérémonies est attesté par des sources écrites variées, mais le document majeur est le Rituel des mystères d'Osiris au mois de Khoiak, une compilation de textes du Moyen Empire gravés durant la période ptolémaïque dans une chapelle haute du temple de Dendérah. Dans la religion égyptienne, sacré et secret sont intimement liés. De ce fait, les pratiques rituelles sont hors d'atteinte des profanes, car réservées aux prêtres, seuls habilités à pénétrer dans les sanctuaires divins. Le mystère théologique le plus insondable, le plus empreint de précautions solennelles, est la dépouille d'Osiris. D'après le mythe osirien, cette momie est conservée au plus profond de la Douât, le monde souterrain des morts. Chaque nuit, durant son voyage nocturne, Rê le dieu solaire vient s'y régénérer en s'unissant momentanément à Osiris sous la forme d'une âme unique.
Après l'effondrement de l'Ancien Empire, la ville d'Abydos devient le haut-lieu de la croyance osirienne. Chaque année s'y tient alors un ensemble de processions publiques et de rituels secrets mimant la passion d'Osiris et ordonnés selon les rituels funéraires royaux memphites. Durant le premier millénaire avant notre ère, les pratiques d'Abydos se diffusent dans les principales villes du pays (Thèbes, Memphis, Saïs, Coptos, Dendérah, etc.) Sous les Lagides, chaque ville réclame de posséder un lambeau de la sainte dépouille ou, à défaut, les lymphes qui s'en sont écoulées. Les Mystères se fondent sur la légende du dépiècement du cadavre d'Osiris par Seth et sur la dissémination de ses membres à travers toutes les régions du territoire égyptien. Retrouvés un à un par Isis, les membres disjoints sont rassemblés en une momie dotée d'une puissante force vitale.
La régénération de la dépouille osirienne par Isis-Chentayt, la « veuve éplorée », est pratiquée chaque année durant le mois de Khoiak, le quatrième du calendrier nilotique (situé à cheval sur nos mois d'octobre et de novembre). Au sein des temples, les officiants s’attellent à fabriquer de petites figurines momiformes, appelées « Osiris végétants », destinées à être pieusement conservées durant toute une année. Ces substituts du corps osirien sont ensuite inhumés dans des nécropoles spécialement dédiées, les Osiréions ou « Tombeaux d'Osiris ». Les Mystères sont observés durant l'amorce de la décrue du Nil, quelques semaines avant que les champs puissent à nouveau être ensemencés par les paysans. Chaque ingrédient entrant dans la composition des figurines (orge, terre, eau, dattes, minéraux, aromates) est doté d'un fort symbolisme, en relation avec les principaux cycles cosmiques (révolution solaire, phases lunaires, crue nilotique, germination). Leur mélange et leur moulage sous la forme du corps d'Osiris ont pour but d'invoquer les forces divines assurant le renouvellement de la vie, la renaissance de la végétation ainsi que la résurrection des morts.
L’égyptosophie européenne vignette|alt=gravure ancienne|Projet de modification du panthéon parisien en pyramide, vers 1798.
Durant l'Antiquité, des auteurs de culture grecque tels Hérodote, Diodore de Sicile, Plutarque et Jamblique ont développé l'idée que l'Égypte, du fait de l'ancienneté de sa civilisation, est le berceau originel de tous les savoirs théologiques, mythologiques et rituéliques. Cette vision est parfois qualifiée d'« égyptosophie », un mot-valise forgé à partir des termes « Égypte » et « philosophie ». Depuis la Renaissance, cette manière d'appréhender l'histoire des religions a grandement marqué la culture occidentale. Son influence est plus particulièrement manifeste auprès d'individus engagés dans les voies de l'hermétisme, de l'ésotérisme et de la pseudo-scienceL'influence de l'égyptosophie sur la culture occidentale a été étudiée par l'égyptologue suisse Erik Hornung dans son ouvrage . L'égyptosophie a ainsi influencé des courants spirituels plus ou moins occultes comme l'alchimie, la Rose-Croix, la Franc-maçonnerie ou la théosophie. Depuis la décolonisation de l'Afrique, cette idée est aussi devenue la pierre d'angle des théoriciens afrocentristes et kémitistes ; ces derniers étant en quête d'une « renaissance africaine » basée sur un retour aux antiques enseignements égyptiens.
À partir de la seconde moitié du , le cliché de « l'Égypte, pays des mystères » se diffuse dans l'Europe des Lumières. Ce lieu commun s'expose le plus parfaitement dans l'opéra La Flûte enchantée de W. Mozart et E. Schikaneder, créé en 1791. Au milieu de l'œuvre, les initiés Tamino et Pamina voient leur vision du monde bouleversée par leur initiation aux Secrets par Sarastro, grand-prêtre du Royaume de la Lumière et adorateur des dieux Isis et Osiris. À la même époque, les francs-maçons croient déceler dans les « mystères égyptiens » l'existence d'une religion double. Au sein d'une fausse religion polythéiste réservée au peuple, aurait existé une vraie religion monothéiste réservée à un cercle restreint d'initiés. Pour la masse des incultes, la religion est axée sur la piété, les fêtes et les sacrifices aux divinités. Il ne s'agirait là que de simples coutumes destinées à maintenir la paix sociale et la pérennité de l'État. En parallèle, dans la pénombre souterraine des cryptes, sous les temples et les pyramides, les prêtres égyptiens auraient dispensé aux élites en quête de vérité, des formations morales, intellectuelles et spirituelles, lors de cérémonies initiatiquesLa place de l'Égypte antique et de sa prétendue double religion dans la pensée des francs-maçons a été étudiée par l'égyptologue Jan Assmann dans deux de ses ouvrages :.
Les Mystères face à la science égyptologique
Sources textuelles vignette|alt=photo noir et blanc|Portrait d'Émile Chassinat (1868-1948), égyptologue français.
Depuis les années 1960, la connaissance scientifique des mystères égyptiens a considérablement progressé grâce à l'étude attentive d'inscriptions laissées sur des papyrus ou sur des parois de temples et tombeaux. De nombreux apports philologiques et archéologiques ont mis à mal les clichés européens sur les « Mystères d'Osiris », en révélant la nature véritable des rituels et les pratiques effectives des prêtres égyptiens. Dans les années 1960, la communauté égyptologique a porté à la connaissance générale plusieurs textes majeurs ; d'abord, la traduction en langue française, par Émile Chassinat, du Rituel des mystères d'Osiris au mois de Khoiak, une compilation d'inscriptions tentyrites (ce travail remonte aux années 1940 mais n'est paru à titre posthume qu'en 1966 et 1968, en deux volumes, sous les presses de l'IFAO) ; ensuite les importantes publications du Papyrus N.3176 du Louvre par Paul Barguet en 1962, du Papyrus Salt 825 par Philippe Derchain en 1964-1965 et du Cérémonial de glorification (Louvre .3079) par Jean-Claude Goyon en 1967. Ces travaux ont depuis été augmentés d'ouvrages plus récents comme la publication exhaustive des textes des chapelles osiriennes de Dendérah par Sylvie Cauville en 1997, , par la thèse de Catherine Graindorge sur le dieu Sokaris à Thèbes en 1994 et les apports de Laure Pantalacci (1981), de Horst Beinlich (1984) et de Jan Assmann (2000) sur les reliques osiriennes. Parallèlement, l'archéologie des vestiges liés au culte d'Osiris a enrichi la connaissance des espaces dédiés aux rituels des mystères telles les catacombes de Karnak et d'Oxyrhynque.
Rituel des mystères de l’Osiréion de Dendérah
vignette|gauche|alt=photographie de hiéroglyphes|Texte et illustration du Rituel des mystères (colonnes 106 à 121), temple de Dendérah.
Dans le milieu académique de l'égyptologie, la connaissance des « Mystères d'Osiris » s'appuie principalement sur les inscriptions tardives des temples de la période gréco-romaine. Parmi ces données, les textes des six chapelles de l’Osiréion de Dendérah (situées sur le toit du temple d'Hathor) constituent la source majeure. La compréhension du rituel, de ses variantes locales et de son contexte religieux, s'appuie surtout sur le Rituel des mystères d'Osiris gravé à l'extrême fin de la période ptolémaïque. Cette source est riche en détails, mais se montre souvent confuse, car il s'agit d'une compilation de sept livres d'origines diverses (Busiris et Abydos) et d'époques différentes (Moyen Empire et période ptolémaïque). L'inscription se présente comme une succession de cent cinquante-neuf colonnes de hiéroglyphes disposées sur trois des quatre parois d'une cour à ciel ouvert (première chapelle orientale). La première traduction d'envergure en langue française est donnée en 1882 par Victor Loret, sous le titre Les fêtes d'Osiris au mois de Khoiak. Cependant, la traduction commentée d'Émile Chassinat, Le Mystère d'Osiris au mois de Khoiak (834 pages), publiée tardivement en 1966 et 1968, demeure l'ouvrage de référence. En 1997, cette traduction est modernisée, quoique presque inchangée, par Sylvie Cauville dans sa publication exhaustive et commentée des textes des chapelles osiriennes de Dendérah et .
Nature des mystères égyptiens
Rites secrets
vignette|alt=photo d'un mur en briques|Porte et mur d'enceinte du temple de Deir el-Médineh.
La civilisation égyptienne a indéniablement connu des rites secrets. La majeure partie des gestes cultuels exécutés par les prêtres sont accomplis derrière les murs des temples, en absence de tout public. Le peuple n'a généralement pas accès au temple. Les jours de fêtes, la foule est admise à entrer dans les avant-cours, mais jamais dans le saint des saints du sanctuaire. Dans la mentalité égyptienne, djeser le « sacré » et seshta le « secret » sont deux notions qui vont de pair. Le terme « sacré » signifie aussi « séparer » ou « tenir à l'écart ». Le sacré est donc, par essence, quelque chose que l'on doit tenir à l'écart du profane. La puissance divine n'est pas seulement cantonnée au Ciel ou à l'au-delà. Sa présence se manifeste aussi sur Terre parmi les humains. Les temples, pour les dieux, et les nécropoles, pour les ancêtres, sont des lieux où les prêtres exercent leurs rôles de médiateur entre le genre humain et les forces de l'invisible. Ce sont des lieux à part, tenus à l'écart de la majorité des vivants, leur accès étant soumis à des restrictions de toutes sortes comme la pureté corporelle, le jeûne, l'obligation de silence.
Cette nette distinction entre lieux sacrés et monde profane a conduit les anciens Égyptiens à doter la sacralité d'une forte obligation de secret. Les prêtres qui accomplissent les rites dans les temples sont donc soumis au silence. Ils ne doivent rien dire de ce qu'ils font. Dans le Livre des Morts, le prêtre défunt se félicite d'avoir participé aux cérémonies cultuelles dans les principales villes du pays et souligne qu'il n'a rien divulgué de ce qu'il a fait, vu et entendu.
Secrets cosmiques
Parcours solaire
Les deux plus grandes puissances divines, les plus secrètes et les plus inaccessibles, sont Rê, le dieu Soleil et Osiris d'Abydos, le souverain des morts. Dans son traité Les mystères d'Égypte, consacré aux religions égyptienne et babylonienne, le philosophe néoplatonicien Jamblique, résume en une courte formule les deux plus grands mystères de la croyance égyptienne :
vignette|gauche|alt=fresque égyptienne|Union de Rê en Osiris sous la protection de Nephtys et Isis (tombe de Néfertari).