Le Dictionnaire historique et critique est une œuvre de Pierre Bayle publiée en 1697. Sa structure est originale et sa démarche préfigure l'Encyclopédie. Préparation L'intention initiale de Pierre Bayle est de compléter et corriger le Grand Dictionnaire historique de Moréri, paru en 1674. Son exemplaire de travail est la cinquième édition, publiée à Lyon en 1688Voir sur Gallica, à partir duquel il prend de nombreuses notes.
En 1692, Bayle publie le Projet et fragmens d'un dictionnaire critique, constitué d'une longue Épitre dédicatoire et de 22 articles à l'état d' L'accueil du public, qui attendait un ouvrage de raisonnement plutôt que de compilation, est très frais.
Leibniz résume les critiques :
Rédaction En 1692, le conseil municipal de la ville de Rotterdam passe du côté orangiste. S'appuyant sur la condamnation par le consistoire de l'Église flamande de Rotterdam des Pensées diverses sur la comète, le maire Jacob van Zuylen van Nijevelt destitue Bayle de son poste à l'École illustre, et lui interdit d'enseigner en privé. Il est sauvé par l'éditeur de son Projet, Reinier Leers, qui lui offre une pension pendant la rédaction et la composition du Dictionnaire historique et critique.
Bayle exploite les Recueils qu'il tient depuis 1672, dans lesquels il empile références et citations, et sollicite le premier cercle de ses correspondants : Vincent MinutoliFiche sur le Dictionnaire des journalistes, Jacques Du Rondel, Theodoor Jansson van Almeloveen. À Paris, il est en relation avec François JaniçonVoir ses lettres à Bayle, et par son intermédiaire avec Claude Nicaise, Étienne Baluze, Antoine Galland, Bernard de La Monnoye, Henri Basnage de Beauval, Jean-Baptiste Dubos ou Daniel de Larroque. Pour la deuxième édition s'y ajoutent entre autres Jean-Paul Bignon et Mathieu Marais.
Certains de ces correspondants fournissent même des articles complets, que Bayle leur attribue comme il se doit :
Tous travaillent dans l'esprit de La République des Lettres, œuvrant à la construction de la certitude dans le domaine de l'historiographie, fondée sur la convergence de témoignages vraisemblables.
Structure Le Dictionnaire historique et critique a une structure unique qui se compose, pour chaque article :
d'une partie historique, souvent assez courte, constituée de simples faits, sur une colonne, avec des appels de notes en majuscules d'une partie critique, fort longue, située juste en dessous, présentée sur deux colonnes en plus petits caractères, avec éventuellement des citations en italiques. de références bibliographiques, de renvois et parfois de petites remarques, en marges et en lecture directe. Les articles, de longueur très inégale sont complétés par notes marginales accompagnant les articles, et de notes marginales rapportées aux remarques, citée par .
Cette recherche de lisibilité immédiate ressemble à une mise en scène du texte. Ses différentes parties, faciles à distinguer, permettent de manière aisée l'orientation et la navigation sur les pages.
Ce texte à plusieurs entrées, dépendantes les unes des autres, mais en même temps autonomes, compose un espace à la fois hiérarchisé, contraint et libre, dans lequel les remarques, par leur masse, leur nature et leur destination, sont en position centrale. Elles sont conçues pour apporter les sources du texte, et pour examiner de façon critique les informations transmises par d’autres auteurs, historiens, érudits, penseurs et théologiens. Ces remarques représentent l’outil principal pour remettre en question des aspects énoncés dans la partie historique.
Les renvois permettent de disperser le savoir entre plusieurs articles, et de créer un lien stable entre eux dans un réseau élaboré, reflétant la complexité de la connaissance. Le choix des renvois appartient à l'auteur, qui peut ainsi cacher des informations délicates et sensibles. Ce qui peut donner lieu à polémique, à critique voire à censure est moins facilement accessible dans un labyrinthe dont seul Bayle connait le plan.
L'utilisation fréquente de citations permet également de sélectionner et de publier des textes qui ont fait polémique, tout en adoptant la position d'humble copiste. Mais le choix de ces citations est éloquent, et permet de reconstituer l'opinion de Bayle, soit qu'il utilise un passage d'autrui pour étayer son propre discours, soit qu'il le critique en démontrant ses défauts.
Bayle ne se contente pas d'établir la vérité historique, mais saisit la moindre occasion pour faire des digressions, raconter, interroger ou poser des questions rhétoriques. Par exemple, dans l'article David : Ou dans l'article Fronton : Bayle se sert de la dynamique de cette rhétorique afin de produire une atmosphère de suspense, de convivialité, de critique et de dialogue, tout en amenant le lecteur à la conclusion qu'il considère nécessaire et logique, comme dans la maïeutique de Socrate.
Cette dynamique est propre à Bayle, et ses continuateurs ne sont pas capables de l'imiter, ce qui provoque l'indignation de Voltaire :
Avec sa manière de stimuler la réflexion du lecteur afin d'en faire une personne critique capable de raisonner de façon autonome, Bayle est un prédécesseur des Lumières. Mais il ne cherche pas à faire des prosélytes. Son mode d’écriture témoigne d’un souci de préserver la liberté de conscience du lecteur. Ainsi ses erreurs, si erreurs il y a, seront sans conséquence.
La mise en page originelle est conservée jusqu'à l'édition de 1820, dans laquelle textes et remarques sont présentés sur deux colonnes, avec les références bibliographiques et les renvois en bas d'article.
Contenu
Histoire vignette|Portrait de Bayle dans l'édition de 1715 Le Dictionnaire comporte des articles sur des théologiens catholiques (Augustin, Jansénius), et réformés (Luther, Calvin, Bèze, Bucer, Amyraut), sur les hétérodoxes (Anabaptistes, Ochin, Socin, Alciat, Blandrata, Gentili, Coornhert) ainsi que sur une foule de sectes (Adamites, Picards, Turlupins). De longs articles sont consacrés aux grandes figures de la Bible (Abraham, Ève, David), à certains personnages mythologiques (Jupiter, Junon, Hélène, Ajax, Hercule). Ceux consacrés aux philosophes anciens (Démocrite, Épicure, Chrysippe, Leucippe, Pyrrhon) permettent d'examiner la cohérence de leurs doctrines et de les confronter aux systèmes modernes. Bayle cherche moins à faire l'histoire des systèmes philosophiques qu'à constituer le catalogue des points sur lesquels la doctrine chrétienne se heurte à la rationalité philosophique.
On cherche en vain des articles dédiés à Socrate, Platon, Montaigne, Richelieu, Mazarin, Descartes, Corneille ou Racine, mais ils sont cités dans de nombreux autres articles. Le but n'est pas de rédiger un dictionnaire complet, mais de corriger les erreurs et les lacunes des précédents compilateurs sur les sujets qu'ils avaient retenus. La présentation alphabétique donne une grande liberté. Bayle choisit les personnages sur lesquels il veut écrire un article et donc les sujets qu’il veut traiter, car il ne s’intéresse pas à l’histoire complète ou à l’ordre chronologique qui montrerait une chaîne de causes et d'effets. Sa conception de l'histoire accorde une place déterminante aux individus.
Religion Malgré son titre, ni l'histoire ni la critique ne représentent l'essentiel du Dictionnaire. La religion, et singulièrement le christianisme, occupe la première place. Si la conception qu'a Bayle de la religion est critique, sa vision reste avant tout religieuse. Il dirige ses attaques contre les fausses croyances qui dénaturent ou concurrencent le christianisme, mais ne le remet pas en cause frontalement. Si Bayle relève des contradictions entre religion d'une part, conduite morale et politique de l'autre, il considère qu'elles ne proviennent pas d'éventuelles insuffisances de la première. Lui qui, en tant que calviniste se fait une très haute idée de l'Évangile et une très basse de l'homme, en voit l'explication dans cette différence. Et s'il lui arrive de condamner l'attitude intolérante et absurde des Églises chrétiennes, c'est au nom de la religion même qu'elles prétendent pratiquer. Bayle estime qu'elles l'ont ramenée au niveau de l'homme et de ses faiblesses, si éloignées de la pureté du véritable service de Dieu.
Cependant, ses positions restent ambigües. Il doit assumer simultanément les conclusions philosophiques d’une pensée émancipée des normes dogmatiques, et les engagements religieux du chrétien qui revendique l’intégrité de sa foi. À la différence de la plupart de ses contemporains qui soit penchent d’un côté ou de l’autre, soit cherchent à réconcilier l’un et l’autre, Bayle refuse de renoncer à l’exercice de la raison dans son domaine, ou à celui de la foi dans le sien, en même temps qu’il prend acte de l’impossibilité dans laquelle l’homme se trouve d’opérer une synthèse entre son savoir et sa croyance.
Cette position ne peut que lui amener soupçon ou anathème.
Scepticisme Bayle est profondément pessimiste. Pour lui, l'histoire n'est qu'une succession d'essors et de décadences :
Il peut être qualifié de sceptique car, comme Montaigne ou Pyrrhon, il confronte par tous les moyens possibles opinions, arguments et faits qui se contredisent entre euxMarkus Wild, Montaigne als pyrrhonischer Skeptiker dans Carlos Spoerhase, Dirk Werle et Markus Wild (éds.), Unsicheres Wissen, Berlin, De Gruyter, 2009. Cité par . Ce qui peut l'amener à exposer lesdites contradictions : . La conséquence de cette attitude est la tolérance vis-à-vis des normes ou des valeurs des autres, qui induit la liberté de conscience.
Bayle reste, malgré cette attitude sceptique , profondément enraciné dans le protestantisme, et défend l’idée que la raison humaine est limitée, de sorte que la révélation divine est nécessaire à la connaissance de la vérité. Cependant, il ne donne pas son assentiment à un dogme religieux sans avoir étudié l’argumentation sur laquelle il s’est fondé, une attitude qui scandalise tant protestants que catholiques.
Réception La première édition du Dictionnaire est dénoncée au consistoire de l'église Wallonne par l'ennemi juré de Bayle, le pasteur Pierre Jurieu, qui l'avait déjà attaqué pour ses écrits précédentsComme Pensées sur la comète. Sont relevées L'article David , l'article Manichéens , de même que ceux sur Pyrrhon, les athées et les épicuriens.
Pour éviter la censure, Bayle s'engage à corriger ce qu'on lui reproche, mais ne fait que peu de changements dans les éditions suivantes, à l'exception de la réécriture de l'article David. Cependant la version initiale de l'article est placée en appendice de la seconde édition. Des Éclaircissements sont insérés au dernier tome de l’ouvrage, faisant office de justification de l’auteur par lui-même.
Le Dictionnaire est interdit en France, car
L'ouvrage est cependant un succès public, qui amène à de nombreuses éditons ainsi qu'à des traductions en anglais et en allemand. Sur 500 bibliothèques du , 288 possèdent le dictionnaire de Bayle.
Il y a plusieurs catégories de lecteurs. D'une part les érudits qui s'attachent surtout aux détails et aux corrections méticuleusement annotés, ainsi qu'aux remarques et aux discussions philosophiques qu'elles entrainent. D'autre part les lecteurs curieux avides de connaissance. Pour eux, Bayle ajoute souvent, après une citation en grec ou en latin, un bref résumé du contenu en français. Pour attirer davantage de lecteurs, il insère de temps à autre quelques histoires obscènes à propos d'aventures amoureuses de courtisanes ou de maitresses royales.
Voltaire, qui cite Bayle en permanence dans ses écrits, est enthousiaste. Pour lui, Bayle a écrit Même s'il critique son style, il admire la construction du Dictionnaire, et le génie inimitable de Bayle :
Certaines opinions du rejoignent celle de Voltaire :
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