Trotski (titre original ) est une biographie de Léon Trotski écrite par l'historien britannique Robert Service, publiée en 2009 dans sa langue originale et traduite en français en 2011. Elle a également été traduite en espagnol et en allemand.

Robert Service enseigne l'histoire de la Russie à l'université d'Oxford et a déjà écrit des biographies de Staline et de Lénine. Son Trotski reçoit d'abord un accueil critique enthousiaste aussi bien de la part de la presse que de celle des historiens, qui considèrent que cet ouvrage apporte un éclairage nouveau sur le révolutionnaire russe et mettrait à bas une certaine légende dorée du personnage aussi bien pour son rôle politique que dans sa vie privée. Cette unanimité est rompue par la publication d'une recension publiée dans par l'historien américain Bertrand Patenaude, qui relève de nombreuses erreurs dans le livre et accuse Robert Service de .

Contexte historiographique

Léon Trotski a fait l'objet d'intenses recherches historiques et de nombreuses biographies. Il a lui-même écrit durant son exil une autobiographie, Ma vie, d'abord parue en langue allemande chez S. Fischer Verlag en 1929 puis traduite dès l'année suivante en anglais et en français. La première biographie est celle de l'historien polonais et militant communiste anti-stalinien Isaac Deutscher. Cette œuvre de trois volumes, publiée en 1954, s'appuie sur des archives personnelles conservées à l'université Harvard. Plusieurs compagnons de route de Trotski ont publié des essais ou des mémoires comme Vie et mort de Trotski de Victor Serge (1951). Pierre Broué, historien français et membre de l'Organisation communiste internationaliste, parti d'obédience trotskiste, publie en 1988 une biographie considérée à sa sortie comme une nouvelle référence..

Si Robert Service salue leur travail et loue le de Deutscher, il les considère plus comme des hagiographes que comme des historiens. Il déclare avoir utilisé les deux biographies écrites après la dislocation de l'URSS en 1991 par des chercheurs russes : celle de Nicolaï Vasetskii (), non traduite, et celle de Dimitri Volkogonov (), traduite en anglais en 2007. Il affirme que, si elles ont mis au jour de nouvelles archives, elles n'ont pas apporté d'interprétations originales10.. Contrairement à Deutscher et Broué, Volkogonov est très hostile à la figure historique de Trotski.

Ian Thatcher, enseignant à l’université de Leicester, et Geoffrey Swain, professeur à l'université de Glasgow, ont tous deux publié une biographie intitulée , respectivement en 2002 et en 2006. Peu médiatisées, elles sont considérées comme plus neutres et académiques.

La biographie de Robert Service est publiée par Macmillan Publishers au Royaume-Uni et Harvard University Press aux États-Unis en 2009, traduite en espagnol par Ediciones B en 2010, en français par Perrin en 2011 et en allemand par Suhrkamp Verlag en 2012.

Composition de la biographie Plan et structure thumb|upright|Léon Trotski en 1920.|alt=Photographie de Trotski en 1920

Le livre se compose de 52 chapitres regroupés en quatre parties. Celles-ci suivent un plan chronologique assez classique : de 1879 à 1913, Service étudie la jeunesse de Trotski, sa politisation et son emprisonnement au goulag tsariste ; de 1914 à 1919, son rôle dans la fin du régime tsariste en Russie ; de 1920 à 1928, sa participation à la guerre civile russe et au pouvoir soviétique ; et enfin, de 1929 à 1940, son exil, la création de la Quatrième Internationale, son assassinat et la naissance des trotskistes et du trotskisme qu'il surnomme dans le dernier chapitre les .

Au cours de cet exposé chronologique, Robert Service entrecoupe son récit événementiel d'analyses plus détaillées de tel ou tel aspect de son objet d'étude. Deux chapitres sont entièrement consacrés à la vie privée de Trotski : le , intitulé « La vie avec Trotski »379., et le , « Trotski et ses femmes »490.. Le s'interroge sur son rapport à la religion (Léon Trotski est né juif et sa première union fut célébrée par un rabbin) et aux Juifs, aussi bien en Russie que dans le monde. Plusieurs chapitres développent l'analyse de sa pensée politique (, , ) et de son œuvre d'écrivain ().

En fin d'ouvrage, en sus des traditionnelles références, d'un index et d'une bibliographie sélective, on trouve des cartes de son exil sibérien, de son évasion du goulag et de la villa où il fut assassiné. Un cahier central présente 30 photographies.

Objectif Dans sa préface, Robert Service revendique avoir écrit la . Il souligne que Trotski a construit avec soin son personnage, écrivant une autobiographie habile lui donnant le beau rôle et qu'il a su filtrer les informations sur sa vie, créant une légende positive qui grandit au fur et à mesure que la réputation de son grand ennemi, Staline, s'assombrissait ; Service indique clairement que . L'historien a eu accès à des archives russes et soviétiques inexploitéesAux Archives nationales russes d'histoire politique et sociale, aux Archives d'État militaires de Russie et aux Archives centrales du service fédéral de sécurité.8.. Grâce à cette objectivité inédite et ces documents nouveaux, il souhaite apporter un .

En opposition avec une opinion relativement répandue qui voit en Trotski une alternative possible à la terreur stalinienne, il avance que , précisant que, au cas où Trotski l'aurait emporté, . Dans sa présentation de Trotski, Service explique ses échecs successifs face à Staline par sa personnalité narcissique, qui préfère la ferveur des discours à l'exercice du pouvoir.

Réception critique et universitaire Un accueil critique enthousiaste thumb|Robert Service en 2011.|alt=Photographie de Robert Service en 2011

L'accueil critique de la biographie est dans un premier temps exceptionnellement bon. Le journal britannique vante sa vision critique et sans concession qui ne tombe pas pour autant dans le . Pour le journal américain , l'approche de Service est et son livre est sans conteste la meilleure biographie du révolutionnaire russe.. Pour l'historien Simon Sebag Montefiore dans , elle est même .. se félicite que, contrairement aux biographies précédentes sur Trotski, celle-ci soit écrite par un historien et pas par un idéologue.. Le quotidien espagnol juge quant à lui que Service allie une prose de qualité et une grande rigueur historique.. L’œuvre est jugée magistrale par La Libre Belgique. et la revue Lire l'élit « meilleur livre d'histoire 2011 ».. Au Royaume-Uni, il reçoit le .. Rares sont ceux qui émettent des réserves, comme le magazine français Marianne, qui loue la démarche et la problématique de Service mais regrette qu'il ne .

Pour la presse, bien que Robert Service soit objectif, la biographie est jugée sévère pour Trotski et son action politique : la revue anglaise considère qu'elle dévoile un homme , alors que pour Marianne Trotski est même . Pour Lire, elle a mis au jour .. Robert Service démontrerait l’orgueil confinant à la mégalomanie, l'absence d'humanité et une politique totalitaire quand il fut au pouvoir qui le rendent finalement très proche de son ennemi Staline, ce que résume avec humour en écrivant que même s'il a pu être brillant sur certains plans, Trotski n'était pas un homme . Cette proximité avec Staline rendrait au passage caduque toute l'histoire du trotskisme et de la Quatrième Internationale.

Remise en cause L'accueil des historiens, chercheurs et universitaires est lui aussi tout d'abord plutôt favorable. Ainsi, l'historien français et ancien trotskiste Benjamin Stora en recommande la lecture dans les colonnes du Monde pour l'importance de ses apports et la pertinence de son questionnement. Il relève cependant un certain nombre d'erreurs, dues selon lui aux : Trotski n'a ainsi pas abandonné sa première épouse Alexandra Sokolovskaïa et ses deux enfants au moment de sa rencontre avec Natalia Sedova comme le prétend Robert Service. Ils sont au contraire restés proches jusqu'à ce qu'ils soient victimes de la Terreur stalinienne..

Le compte-rendu de Bertrand M. Patenaude, chercheur américain de l'université Stanford et spécialiste de l'histoire de la Russie, constitue une rupture. En , Patenaude publie un article dans la principale revue d'histoire universitaire américaine et résume ainsi la biographie : Service a voulu prouver que Trotski était égoïste, égocentrique, arrogant, un tueur de masse terroriste mais aussi un mauvais fils, père, mari et camarade, un intellectuel médiocre dont le seul talent fut de réécrire son rôle dans la révolution et de duper des générations entières de lecteurs, mystification perpétuée par son hagiographe Isaac Deutscher. Le problème est que, pour ce faire, Service aurait commis .

Patenaude relève ainsi une cinquantaine d'erreurs : mélange des noms des fils de Trotski, erreurs dans le déroulement de l'histoire politique russe, confusion entre plusieurs personnages historiques, antidates, contresens, informations fabriquées de toutes pièces, comme la réhabilitation opérée par Mikhaïl Gorbatchev en 1988 qui n'a jamais eu lieu. Impair significatif relevé par Patenaude : contrairement à ce qu'il prétend, Service n'est absolument pas le premier biographe non russe et apolitique de Trotski puisque ses confrères Ian Thatcher en 2002 et Geoffrey Swain, en 2006, s'y sont déjà essayés. Patenaude juge que cet oubli est d'autant plus étrange que, bien que non mentionnés dans sa préface consacrée aux travaux de ses prédécesseurs, il les a inclus dans sa bibliographie604.. Patenaude pointe aussi les relations très chaleureuses entretenues par Trotski avec sa famille et ses amis durant toute sa vie, aux antipodes de la situation décrite par Service.

Interrogé sur cet article à charge par le journaliste Scott McLemee, Patenaude affirme qu'il a rencontré Service à la et que l'avait au départ chargé d'écrire une critique élogieuse, ce qu'il était tout disposé à faire mais que la lecture du livre l'avait profondément scandalisé :

De son côté, Robert Service se défend de n'avoir laissé passer que quelques , corrigées lors des réimpressions de l'ouvrage. Selon lui, Patenaude fait partie de ces . En 2009, Robert Service avait recensé dans The Guardian le livre de Bertrand M. Patenaude Stalin's Nemesis : The Exile and Murder of Leon Trotsky et, tout en reconnaissant les qualités de l'ouvrage, lui avait alors reproché de passer sous silence les crimes commis par Trotski.. Toujours selon lui, les travaux de Patenaude sur les dernières années de Trotski au Mexique en font un . Pour Scott McLemee, les objections faites au travail de Service ne portent pas sur quelques petites erreurs mais montrent qu'il a déformé les faits et les sources : au-delà d'un certain nombre, les , et il serait trop facile de renvoyer dans le camp des trotskistes tous ses détracteurs.

Le point de vue trotskiste La biographie de Service suscite de vives critiques de la part des intellectuels trotskistes. La plus élaborée provient de David North, secrétaire national du Parti de l'égalité socialiste des États-Unis et président du comité de rédaction international du . En 2010, il publie Défense de Léon Trotsky ().