David Golder est un roman d'Irène Némirovsky (1903-1942) paru en 1929 et dont le succès l'a révélée comme écrivaine.
Issu d'un ghetto de la Zone de résidence de l'Empire russe, le héros éponyme a émigré en France, où il a amassé une fortune considérable grâce à sa vénalité et en se montrant implacable dans des spéculations financières parfois douteuses. Il fait faillite alors que des problèmes cardiaques l'obligent à se ménager. À bout de forces, ce n'est pas pour lui-même, ni même pour sa femme cupide, mais pour leur fille, frivole et égoïste, qu'il part négocier un important contrat pétrolier en Union soviétique, où son destin est scellé.
Inspiré à Némirovsky par sa propre détestation des milieux de parvenus que fréquentent ses parents, ce roman de mœurs contemporaines qui vire au drame existentiel séduit, lors de sa publication, pour la peinture sévère et sans concession qu'il fait de l'ordre bourgeois et du règne de l'argent.
Des critiques visent en revanche sa représentation des Juifs, empreinte de stéréotypes, même si l'auteure est elle-même juive et affirme s'être fondée sur des observations personnelles, loin de toute généralisation antisémite. La polémique a ressurgi aux États-Unis, dans les années 1990 et 2000, quand les livres d'Irène Némirovsky, qui étaient tombés dans l'oubli après sa mort en 1942 au camp d'extermination d'Auschwitz, ont été redécouverts et lui ont acquis une seconde notoriété. Certains journalistes anglo-saxons, s'appuyant en particulier sur les traits moraux des personnages de David Golder, ont cru pouvoir faire de l'auteure un parangon de la haine de soi juive.
Cependant, en rappelant que ce roman est antérieur à la victoire du nazisme en Allemagne et à la Shoah, les commentateurs de l'œuvre de Némirovsky se montrent plus nuancés dans l'analyse de ses rapports avec la judéité, des rapports qui, tout en faisant place à une dimension interrogatrice ou morale, voire accusatoire, sont loin d'être univoques, et s'avèrent fondés davantage sur des condamnations individuelles que sur une essentialisation collective.
Genèse et rédaction vignette|upright=1.1|alt=Photo couleur d'une grille ouvragée ouvrant sur un espace qui mène à un grand bâtiment rouge orné de jaune |L'hôtel du Palais, où les Némirovsky sont plusieurs fois descendus.
Irène Némirovsky travaille environ quatre ans au manuscrit de David Golder tout en publiant quelques textes courts.
L'idée lui en serait venue en 1925 au cours de ses dernières vacances de jeune fille avec ses parents, dans un palace de Biarritz : si elle n'y a peut-être pas croisé personnellement Alexandre Stavisky, elle a pu contempler, écrira-t-elle, le .
Voulant décrire le milieu des hommes d'affaires juifs d'origine russe qu'elle côtoie depuis sa petite enfance, elle songe à son père, banquier qui ne fait plus que spéculer à court terme, et au couple factice qu'il forme avec sa mère : celle-ci fuit la vieillesse dans l'adultère, tandis que lui ferme les yeux, ils n'ont plus en commun que de l'argent et leur fille . Elle s'inspire aussi de magnats du pétrole et du milliardaire Alfred Loewenstein, dont les projets de lotissement pour élite richissime défraient alors la chronique de la côte basque.
Dans une première version de , le héros, qui a fait fortune aux États-Unis en vendant de tout, rêve de bâtir sur des marais une ville paradisiaque baptisée « David Town » ; sa femme Ruth veut être appelée Bella ; sa fille, Joy ou Joyce, est une évaporée ingrate : ce trio judéo-russe déraciné et déchiré par l'avidité est calqué sur la jeunesse d'Irène ; il se ressoude toutefois au souvenir des humiliations ou des pogroms et la parabole l'emporte sur la satire.
Fin juillet, Irène épouse Michel Epstein, juif russe émigré comme elle : ils vivent dans l'aisance matérielle et elle dispose pour écrire de tout le temps qu'elle ne passe pas à recevoir ou à être, comme elle dit, de son mari. Elle prétend vouloir juste se distraire mais matin et après-midi, allongée sur un divan, applique déjà la méthode d'Ivan Tourgueniev : imaginer pour soi tous les personnages, même des détails physiques, moraux ou biographiques inutiles au récit, puis n'en garder que les traits saillants. Par ailleurs, elle s'informe sur les banqueroutes, le droit des successions, les maladies de cœur ; elle passe l' à compulser des revues pétrolières. Elle visite pour la première fois la rue des Rosiers et le Marais, quartier juif populaire de Paris.
vignette|upright=0.8|alt=Dessin d'un homme en buste avec des cheveux grisonnants, un lorgnon et une petite moustache|Léon Némirovsky, père d'Irène (avant 1914).
David Golder est réécrit trois fois en trois ans, trouvant au second le style concis et brutal qui en fera le succès. Très attachée à son père, Irène transforme progressivement le héros en une sorte d'homme de peine dont est bafouée jusqu'à la dignité paternelle, ce qui renforce la dimension morale de l'intrigue. Michel, son premier lecteur, l'encourage aussi à transcender la relation conflictuelle qu'elle a avec sa mère .
Ce mensuel littéraire avait publié en 1927 L'Enfant génial, conte sur un poète qui perd l'inspiration en quittant le ghetto : il édite encore en Le Bal, courte variation sur le conflit mère-fille rédigée, précise l'auteur, , qui piétinait. À la fin de l'été, enceinte de six mois, Irène Némirovsky met le point final à son manuscrit.
L'univers de la fiction Résumé Paris, 1926. Une âpre dispute oppose le spéculateur David Golder à son vieux partenaire Simon Marcus : celui-ci lui demande de l'aider à se renflouer en lui revendant des actions pétrolières russes sans valeur ou en relançant avec lui des négociations dans la région de « Teïsk », en Union soviétique. Responsable des difficultés de Marcus, qu'il a doublé pour ne pas l'être lui-même en s'alliant au banquier Tübingen, Golder refuse : il liquide de ce fait leur association à la tête de la « Golmar ». Marcus se suicide le soir même dans une maison close.
Plus tard, à bord du train de nuit qui l'emmène à Biarritz rejoindre sa femme Gloria et leur fille Joyce, Golder frôle l'arrêt cardiaque. Il trouve sa luxueuse villa envahie comme d'habitude par quantité de parasites, parmi lesquels Hoyos, vieil amant de Gloria, Fischl, escroc notoire, et Alexis, aristocrate décadent dont Joyce est éprise. À force de cajoleries, la jeune femme, qui mène une vie aussi dispendieuse que dissolue, persuade son père de jouer pour elle au casino : au petit matin, épuisé, il lui donne puis s'écroule, victime d'un infarctus.
Épouvantée à l'idée de devoir renoncer à son train de vie si son mari décède mais aussi s'il se retire des affaires, Gloria lui cache la gravité de son état. Lui-même est las de travailler dur et de payer pour les autres : toutefois, les valeurs de la Golmar P s'étant effondrées, il voudrait encore se montrer sur les places boursières et se rendre à Teïsk régler un accord amorcé par Tübingen. Sa femme le harcèle pour qu'il mette à son nom plus que les biens meubles qu'elle a déjà : Golder lui ayant signifié que tout irait à Joyce, elle lui révèle que sa fille n'est pas de lui mais de Hoyos.
vignette|upright=1.1|alt=Peinture dans des tons ternes représentant un paysage avec baraques et têtes de puits en bois|Constantin Bogaïevski, Gisement de pétrole à Bakou (1930).
La faillite de David Golder est consommée, sa maison de Biarritz vendue. Rongé par la maladie et la tristesse, il vivote seul dans son appartement parisien vidé par sa femme pour vendre les meubles ; le soir il joue aux cartes avec son ami Soifer, millionnaire avare. Tübingen tente en vain de le convaincre d'aller en URSS défendre leurs intérêts. C'est alors que surgit Joyce, toujours aux abois et prête à épouser pour son argent le vieux Fischl : révulsé à cette idée, David cède une fois encore à sa tendresse pour elle, mais aussi à son orgueil d'homme d'affaires : il refuse de laisser Fischl se vanter d'avoir pris sa fille dans la misère : .
Après quatre mois de discussions acharnées, Golder finalise le contrat d'exploitation et de commercialisation du pétrole de Teïsk avec les représentants du gouvernement soviétique. La signature du contrat le laisse dans un état lamentable, qu'il empire en allant en voiture à Teïsk, où il embarque pour la France du port de la mer Noire d'où il était parti étant jeune. La traversée est très houleuse et il fait une nouvelle crise cardiaque. Soutenu par un jeune émigrant juif qu'il tente de dissuader de courir après la fortune, il se met à délirer en yiddish et s'éteint après avoir vu défiler jusqu'à ses plus lointains souvenirs du shtetl. Il meurt en demandant au jeune juif de rendre visite au notaire Seton et à Tübingen afin de mettre sa fille à l'abri du besoin.
Aspects formels La composition simple et le style trivial de David Golder le rendent très vivant.
Chronologique, le récit est découpé en courts chapitres non numérotés et sans titres : Paul Renard fait remarquer chez la romancière, qui s'essaiera plus tard à une écriture de type scénaristique, ces blocs narratifs pareils à des séquences, ainsi que l'absence de longues descriptions et l'abondance de dialogues.
Ceux-ci frappent par un registre de langue familier voire cru. Après le « non » initial qui plonge le lecteur in medias res, en pleine conversation entre Golder et Marcus, l'incipit donne le ton : Le texte est cousu de telles répliques sans fioritures, comme dans une scène où Gloria s'emporte contre David : À mesure que le protagoniste renoue avec ses origines, Némirovsky ajoute quelques mots de yiddish, langue de son père.
Le langage hargneux voire pointé à l'époque par certains critiques va de pair avec des détails qu'ils jugent vulgaires, tels les sous-entendus de Joyce sur le voyeurisme de Hoyos. La romancière manie l'art de la suggestion comme les amplifications quasi épiques. Si elle se contente ainsi d'indiquer que Golder suffoque quand Marcus quitte son bureau, signe d'un premier malaise, elle rend spectaculaire sa chute au casino : .
Némirovsky utilise en outre, de façon semble-t-il intuitive, des techniques narratives qu'elle systématisera après avoir lu des ouvrages sur l'art de la fiction : le point de vue interne (ici celui du héros) et le discours indirect libre. Par exemple, contrairement à celle de Soifer qui est assumée par le narrateur, la description de Fischl faite à la troisième personne traduit la vision que Golder a de lui, ce qui introduit une ambiguïté.
Principaux personnages , précise Irène Némirovsky. Hormis le héros, presque aucun des personnages de ce milieu d'affaires essentiellement juif n'échappe par ailleurs à la caricature.
David Golder vignette|upright=0.9|alt=Gravure sur bois représentant une foule affairée devant de pauvres bâtisses |Todros Geller, Making business (1925) : Maxwell Street, quartier juif de Chicago entre 1880 et 1920.
Le protagoniste, qui , domine le roman par sa stature et sa complexité.
Archétype du « self-made man », David Issakitch Golder tient de Léon Némirovsky ou de Henri Deterding, parti de rien avant de fonder la Shell avec son concurrent Marcus Samuel, autant que d'Alfred Loewenstein. À soixante ans passés, énorme, Golder se souvient avoir été , obligé de dormir dehors quand il était chiffonnier à Moscou, Chicago ou New York. Devenu un bourreau d'affaires redouté, il malgré son corps mou et sa toux d'asthmatique. Il est à peu près exempt de stéréotypes caricaturaux, excepté son nez qui se transforme peu à peu jusqu'à devenir .