Nanna Conti, née le à Uelzen et morte le à Bielefeld, est une sage-femme allemande. Sous le Troisième Reich, de 1933 à 1945, elle préside la Ligue des sages-femmes du Reich (Reichshebammenschaft), et de 1942 à 1945, est la secrétaire générale de l'Union internationale (européenne) des sages-femmes (International midwives union). Elle est la mère de Leonardo Conti, le chef de la santé du Reich (Reichsgesundheitsführer).
Profondément investie dans la défense de sa profession et dans son combat pour le national-socialisme, elle rehausse le statut des sages-femmes et transforme leurs organisations en agences de propagande nazie. Elle participe à l'eugénisme du Troisième Reich en faisant appliquer, par les sages-femmes, les lois antisémites et racistes dans le domaine de la procréation.
Biographie Origine et formation Nanna Conti est née dans une famille prussienne de Basse-Saxe. Elle grandit dans un milieu de classe moyenne, conservateur, protestant et nationaliste. Son père Carl Pauli (1839-1901) est directeur de l'école secondaire locale de garçons, franc-maçon imbu d'ésotérisme, proche de la ligue pangermaniste, et aussi étruscologue renommé.
Enfant, elle aide son père dans ses travaux archéologiques en Suisse et en Italie. En 1893, la famille s'installe à Lugano (canton du Tessin). Son éducation est mal connue, mais elle parle cinq langues et couramment l'italien.
En 1898, à l'âge de , elle épouse Silvio Conti, , employé des postes de Monteggio ; les raisons de se marier si jeune ne sont pas connues. Elle est enceinte en permanence, avec plusieurs fausses couches, et maltraitée par son mari volage. Elle a trois enfants, deux garçons et une fille : Silvio Conti (1899-1938), juriste, il se suicide pour des raisons mal connues ; Leonardo Conti (1900-1945), médecin, chef de la santé du . Impliqué dans les crimes de l'Aktion T4 et arrêté, il se suicide avant son procès ; Camilla Conti (1902-1993), épouse d'un directeur de musée. Elle n'a pas mené de vie publique ou politique, mais la carrière de son mari a probablement été favorisée par proximité familiale.
Après son divorce en 1903, elle entre à l'école des sages-femmes de Magdebourg. À partir de 1904, elle s'installe à Magdebourg, puis à Berlin comme sage-femme indépendante, en assurant la charge de ses trois enfants et de sa mère (son père est mort en 1901).
Après la Première Guerre mondiale, elle et ses enfants se radicalisent politiquement, en adhérant successivement à plusieurs partis ou association d'extrême-droite comme le Parti populaire national allemand. En 1930, elle rejoint finalement le Parti national-socialiste des travailleurs allemands.
Carrière professionnelle et politique Dès 1918, elle se fait connaitre comme militante d'extrême-droite dans le milieu associatif professionnel des sages-femmes allemandes. Sous la République de Weimar, en particulier à Berlin, elle s'oppose à l'emploi des sages-femmes dans le service public de santé et aux syndicalistes de la social démocratie. Dans les années 1920, elle participe à plusieurs associations locales ou régionales défendant les sages-femmes.
En 1933, elle devient présidente de la Ligue des sages-femmes du Reich (Reichshebammenschaft), qui unifie toutes les associations allemandes de sages-femmes. Elle est rédactrice en chef de la revue La sage-femme allemande, qui dénonce les médecins juifs comme responsables des avortements, et les « féministes juives » comme l'anti-modèle de la femme allemande moderne.
En 1934, elle acquiert un niveau international en représentant l'Allemagne au congrès international des sages-femmes de Londres (congrès bisannuel de l'Union internationale des sages-femmesCette organisation était européenne avant 1945, elle devient mondiale après la guerre, pour devenir en 1954 la ou ICM International Confederation of Midwives. , fondée en 1919 et dont le siège est à Anvers, Belgique). À cette occasion, elle est reçue avec sa délégation à Lancaster House par le ministre britannique de la Santé et la duchesse d'York Elizabeth Bowes-Lyon.
En 1936, elle préside le congrès international des sages-femmes qui se tient à Berlin. Elle aurait fait passer une résolution selon laquelle le président du congrès devient automatiquement président de l'organisation internationale pour les deux ans qui suivent.
Le sommet de sa carrière se situe en 1938, lorsqu'une loi, appelée de ses vœux, accorde le monopole des accouchements non compliqués aux sages-femmes, qu'un médecin soit présent ou pas. C'est la Reichshebammengesetz (Loi sur les sages-femmes du Reich), qui oblige toute femme enceinte à faire appel à une sage-femme, laquelle recueille et transmet toutes les données sur la grossesse, l'accouchement, la mère et le nouveau-né.
Dans la même période, son fils Léonardo Conti est nommé président de la Fédération Internationale de médecine du sport en 1937, et chef de la santé du Reich (Reichsgesundheitsführer, équivalent à ministre de la Santé) en 1939. Elle et son fils forment alors un puissant réseau d'influence.
Avec l'entrée en guerre, Léonardo Conti perd de son influence au profit de Karl Brandt. Nanna Conti est restée loyale à son fils, mais même à la tête du lobby des sages-femmes, elle n'avait pas accès direct à Adolf Hitler, ni même aux gens de son premier cercle, et son influence sur eux était probablement insignifiante.
Durant la Seconde Guerre mondiale, elle voyage dans toute l'Europe, dans les pays conquis ou annexés par le Troisième Reich, à la rencontre de ses collègues étrangers, en particulier belges et italiens. Elle prête une attention particulière aux sages-femmes d'Europe centrale occupée (région des sudètes, Tchéquie, Pologne…). En 1942, elle est nommée (et non élue) secrétaire générale de l'Union internationale des sages-femmes. Elle transfère le siège du secrétariat de Gand à Berlin, sans en référer à la présidente d'alors, la Française Clémence Mossé (le dernier congrès s'étant tenu en 1938 à Paris), qu'elle méprise en tant que « juive convertie au catholicisme ». De 1936 à 1944, sous l'influence de Nanna Conti, l'Union internationale des sages-femmes devient une agence de propagande nazie envers les sages-femmes d'Europe.
Fin En , craignant d'être capturée et mise à mort par les soviétiques, elle s'enfuit vers le Schleswig-Holstein. Son fils Leonardo Conti se suicide avant son procès en ; quant à elle, elle n'a jamais été poursuivie ou arrêtée. Il est difficile de dire si elle a cessé toute vie publique, ou si elle s'est impliquée dans la réorganisation des sages-femmes allemandes après 1945.
Elle meurt quelques mois après un accident vasculaire cérébral, le à Bielefeld, au sein de sa famille, dans la maison de sa belle-fille.
Sage-femme nazie
Contexte : la situation des sages-femmes en Allemagne Au début du , la figure fondatrice des infirmières et sages-femmes allemandes est Theodor Fliedner (1800-1864), qui fonde les diaconesses protestantes. Des jeunes femmes, le plus souvent issues de milieu populaire, sont formées en quelques semaines ou en quelques mois, pour se consacrer aux autres. Comme les sœurs catholiques, elles sont reliées à une maison-mère dont elles dépendent et qui les contrôle ; elles sont habillées avec le costume d'une veuve de la bourgeoisie (robe noire avec voile noir).
À la différence des sœurs catholiques, la situation des diaconesses protestantes n'est pas définitive (vœu de célibat, appartenance à la maison-mère…). Dans le contexte de l'époque, cela permettait à des jeunes femmes pauvres de mener une vie sociale respectable relativement indépendante (se déplacer et travailler seule) avant de trouver un mari. La Croix-Rouge allemande, fondée en 1864, reprend le modèle de Fliedner : les sœurs de la croix-rouge allemande peuvent être chrétiennes (en portant une grande croix sur la poitrine) ou juives (en portant une étoile de David).
Durant le , un processus de transformation de ces activités charitables en professions règlementées est en cours, par exemple en Grande-Bretagne avec Florence Nightingale. En Allemagne, dans les années 1890, l'activité spécifique des sages-femmes est défendue par (1858-1922), fondatrice de l'Association allemande des sages-femmes. Son but est de réunir les sages-femmes, dispersées en associations locales, en une seule organisation forte, pour une meilleure reconnaissance socio-professionnelle. Après son décès en 1922, l'association se déchire en diverses tendances politiques, dont une aile gauche prônant l'union avec les syndicats et une aile droite qui s'y oppose.
En 1923, une loi sur les sages-femmes est votée au parlement, mais reste insuffisante : les sages-femmes n'ont toujours aucune retraite, elles doivent travailler jusqu'à la mort et/ou finir dans la misère. De plus, la chute de la natalité sous la République de Weimar exacerbe la concurrence entre sages-femmes : au sein de l'association, la tendance social-démocrate propose de créer des emplois en service public (accouchements en maternité hospitalière), la tendance nationaliste s'y oppose, préférant conserver la pratique habituelle alors dominante (accouchements à domicile) en proposant d'exclure les juives de la profession.
À partir de 1926, des compagnies d'assurances proposent de rembourser les soins des sages-femmes, mais celles-ci restent mal payées. Après la situation économique d'hyperinflation, la plupart des sages-femmes allemandes restent en situation désespérée, au bord de la pauvreté et au bas de l'échelle sociale.
Nazification des sages-femmes allemandes Nanna Conti adhère au NSDAP par conviction (vers 1928 ou 1930) plutôt que par opportunisme, contrairement aux adhérents d'après la prise du pouvoir en 1933. Nanna Conti est une militante qui a fait ses preuves depuis des années. En 1933, quand elle est portée à la direction de l'association des sages-femmes allemandes, elle n'est pas élue par les adhérentes, mais nommée par le ministère de l'Intérieur. Selon le établissant une stricte hiérarchie à tous les niveaux politiques, Nanna Conti nomme les responsables régionales de l'association en contrôlant tous les échelons inférieurs. Dans un régime autoritaire et misogyne, Nanna Conti est l'élément de transmission de l'autorité politique masculine sur les sages-femmes. Le but de Nanna Conti à la tête de l'association est de promouvoir l'idéologie nazie et de faire appliquer les nouvelles lois concernant la naissance et la procréation. Pour cela, l'association doit rechercher toutes les sages-femmes, dont beaucoup restent isolées. Elles doivent s'abonner obligatoirement à la revue professionnelle et suivre une formation continue, médicale et idéologique. Il s'agit de relever et d'unifier le niveau des sages-femmes allemandes, pour en faire des propagandistes politiques. Les meilleures sont choisies pour suivre les cours de l'école supérieure de médecine du Reich de Alt Rehse, ce qui apparait comme une grande faveur, les sages-femmes appartenant à une profession de santé non-académique.
La nazification est aussi une épuration raciale et politique. Dès , le directeur de la revue professionnelle des sages-femmes et auteur d'un manuel pour les sages-femmes, mais juif, est remplacé par un autre professeur de médecine, aryen et national-socialiste. Nanna Conti fait appliquer les lois anti-juives qui entrent en vigueur : les femmes juives ne sont pas autorisées à rester ou devenir sages-femmes, de pratiquer ou d'entrer dans des écoles de sages-femmes. Il en est de même pour les femmes qui ont un parent juif (mischling au premier degré) ou un grand-parent juif (mischling au deuxième degré). Dans le manuel pour les sages femmes, révisé par les nazis, et recommandé à toutes par Nanna Conti, il est dit : .
Selon son fils, Leonardo Conti, opposé au mélange des races et aux mariages mixtes : .