Bernardo José de Monteagudo (Tucumán, - Lima, ), était un avocat, magistrat, homme politique, journaliste, militaire, fonctionnaire, diplomate, écrivain, intellectuel et révolutionnaire argentinNous disons argentin, eu égard au fait qu’il naquit sur le territoire de l’actuelle Argentine. Mais Monteagudo joua un rôle éminent dans le roman national aussi bien de la Bolivie, du Pérou et du Chili, que de l’Argentine, et sa figure est revendiquée pareillement (et partiellement) par tous ces pays., qui joua un rôle de premier plan dans les processus d’indépendance à Buenos Aires, dans le Haut-Pérou, au Chili et au Pérou. Cheville ouvrière des libertadores José de San Martín, Bernardo O'Higgins et Simón Bolívar, il se situa dans l’aile la plus radicale du mouvement d’indépendance hispano-américain, préconisant et mettant en œuvre, à l’égal des jacobins argentins Mariano Moreno et Juan José Castelli, des politiques révolutionnaires violentes.

Ayant été, à l’âge de 19 ans, un des chefs de file de la révolution de Chuquisaca du , et en particulier le rédacteur de sa proclamation, il fait figure d’un des précurseurs des indépendances.

Lié au révolutionnaire portègne Juan José Castelli, il adhéra au secteur le plus radical du mouvement indépendantiste. En 1811, il fut l’auteur du premier projet de constitution destiné aux populations du Río de la Plata, c’est-à-dire des futurs États d’Argentine, de Bolivie et d’Uruguay. En 1812, il s’appliqua à réorganiser la Société patriotique, société secrète attachée à la faction moréniste de Buenos Aires, en compagnie des membres de laquelle il adhéra ensuite à la loge lautarienne.

En tant que frère de cette loge, il exerça une influence politique sur le second triumvirat, sur l’Assemblée de l'an XIII, dont il était membre, et sur le gouvernement du Directeur suprême Carlos María de Alvear. Il assista José de San Martín comme auditeur de l’armée des Andes et rédigea l’acte d’indépendance du Chili, sous lequel Bernardo O'Higgins plaça sa signature en 1818. Au Pérou, il fut, dans le premier gouvernement indépendant de ce pays, ministre de la guerre et de la marine, puis, ultérieurement, ministre de gouvernement et des affaires étrangères de San Martín. À ce titre, en plus de créer un certain nombre d’institutions publiques (école normale, bibliothèque nationale), il mit en œuvre diverses réformes radicales, telles que la suppression des titres nobiliaires, l’abolition de la traditionnelle mita (corvée indigène), la liberté des ventres, l’interdiction de la torture, etc.

Après le retrait de ce dernier, il vint à faire partie du personnel de confiance du libertador Simón Bolívar. À ce moment, il avait développé une vision américaniste de la révolution hispano-américaine, qui le porta à concevoir et proposer la création d’une seule et grande nation hispano-américaine. Le rêve de Monteagudo suscita l’enthousiasme et se confondit avec le rêve semblable de Bolívar, qui le chargea d’organiser le congrès de Panama, en vue d’établir une confédération hispano-américaine. Certains historiens soutiennent que la mort de Monteagudo eut un effet négatif sur la concrétisation de ladite confédération, contribuant à échec de celle-ci.

Il fonda et dirigea des revues indépendantistes dans trois pays, notamment la Gaceta de Buenos Aires, Mártir o Libre et El Grito del Sud, en Argentine ; El Censor de la Revolución au Chili, et El Pacificador au Pérou.

Monteagudo mourut poignardé à Lima, à l’âge de 35 ans. Sa figure fut, et continue d’être, objet de controverses.

Jeunesse à Tucumán et Córdoba

Bernardo de Monteagudo naquit à Tucumán, dans le nord-ouest de l’Argentine actuelle, d’un père espagnol, Miguel Monteagudo, vaillant militaire, doté d’une certaine instruction, mais sans fortuneJavier A. Garín, El discípulo del diablo, ., et d’une mère tucumane, Catalina Cáceres Bramajo. Une autre version tient que sa mère était l’esclave d’un chanoine, que celle-ci épousa par la suite un soldat d’origine espagnole et qu’elle monta une épicerie, avec les revenus de laquelle elle finança les études d’avocat de Bernardo, son fils d’un premier litEstudios sobre la América, par Gil Gelpi y Ferro. Il fut le seul survivant d’une fratrie de onze enfants et, orphelin de mère à l’âge de 13 ans, passa son enfance dans un relatif dénuement économique, mais put néanmoins poursuivre des études de droit à Córdoba ; son père, qui mourut après avoir dépensé toute sa fortune à aider son fils, était propriétaire d’une épicerie et d’une esclave. Dès le plus jeune âge, il se distingua par une intelligence hors normes et une mémoire extraordinaireJavier A. Garín, El discípulo del diablo, .. Né la même année où éclata la Révolution française, il se plaira ultérieurement à s’identifier à Saint-Just.

Plus tard, ses ennemis politiques s’emploieront, son teint sombre à l’appui, à le stigmatiser au titre de la pureté de sang (limpieza de sangre), sur la base des catégorisations raciales établies dans les colonies espagnoles, en soutenant que sa mère avait des ascendances indigènes ou d’esclaves africains et en lui appliquant les qualificatifs de zambo ou de mulâtreMorote, Herbert. Bolívar, Libertador y enemigo del Perú. Lima: Jaime Campodónico, 2007, .. Monteagudo éprouvera toujours le plus profond dédain à l’égard des considérations raciales, et c’est peut-être pour ces raisons que lui et José de San Martín, à qui l’on imputait du sang indien, interdirent par décret, dès qu’ils se furent emparés du pouvoir au Pérou, l’usage du terme Indio, disposant que tous les habitants fussent simplement désignés par le terme Peruano. Études et séjour dans le Haut-Pérou

Sur recommandation d’un prêtre ami de son père, il s’inscrivit à l’université de Chuquisaca (dans l'actuelle Sucre en Bolivie), où il eut pour condisciples Mariano Moreno, Juan José Castelli, Juan José Paso et Tomás de Anchorena, entre autres, tous protagonistes de la future révolution de Mai à Buenos Aires. Les diplômés de cette emblématique et réputée université, où les élites de la Vice-royauté du Río de la Plata avaient coutume d’envoyer leurs enfants faire des études, formaient un véritable réseau d’influence et de loyauté, au sein duquel allait se développer et se diffuser le projet indépendantiste.

Monteagudo, s’il obtint en 1808 son diplôme en droit en soutenant une thèse monarchiste et très conservatrice, intitulée Sobre el origen de la sociedad y sus medios de mantenimiento (litt. De l’origine de la société et de ses moyens de préservationSelon Javier A. Garín, un des exemples les plus artificieux de son habileté dans l’imposture, vile adulation de la monarchie, où le roi d’Espagne était présenté dans un cadre idyllique, assis sur son trône, où il recevait sa splendeur de la divinité elle-même. Cette grossière apologie, d’une grande lourdeur de style, était une parodie manifestement destinée, selon Garín, à flagorner ses examinateurs. Cf. Javier A. Garín, El discípulo del diablo, .), s’était pourtant radicalisé par ses lectures (Montesquieu, Locke, Diderot, et surtout Rousseau, mais aussi l’abbé Raynal et son Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, dans lequel le colonialisme et l’esclavage étaient durement condamnés, l’inquisition attaquée et les Incas idéalisésJavier A. Garín, El discípulo del diablo, .) et commença sitôt titularisé à exercer le métier d’avocat comme défenseur des pauvres.

Cette même année 1808, après qu’il eut appris l’invasion de l’Espagne par Napoléon Bonaparte, Monteagudo rédigea une œuvre intitulée Diálogo entre Atahualpa y Fernando VII en los Campos Elíseos (litt. Dialogue entre Atahualpa et Ferdinand VII dans les Champs Élysées), entrevue imaginaire entre Atahualpa, dernier monarque de l’Empire inca, assassiné par les envahisseurs espagnols, et Ferdinand VII, démis de la couronne espagnole par l’occupant français. Dans cet ouvrage, Monteagudo, alors âgé d’à peine dix-huit ans, formula le dénommé syllogisme de Chuquisaca, resté fameux :

C’est dans cet écrit aussi qu’apparut l’une des premières proclamations indépendantistes de l’histoire de l’Amérique du Sud :

Cet opuscule de Monteagudo, qui circula sous le manteau, fut l’un de ceux qui inspirèrent les soulèvements indépendantistes de Chuquisaca, de La Paz et de Buenos Aires.

En , il s’engagea, avec le grade de lieutenant d’artillerie, dans l’armée révolutionnaire de Chuquisaca dirigée par Juan Antonio Álvarez de Arenales. Âgé de dix-neuf ans à peine, il sera le rédacteur de la proclamation de la révolution de Chuquisaca, énonçant notamment :

Le vice-roi du Río de la Plata Baltasar Hidalgo de Cisneros ordonna une violente répression des révolutions de Chuquisaca et de La Paz, répression mise en œuvre depuis le sud par Vicente Nieto, et depuis le nord par José Manuel de Goyeneche. Lorsque les forces royalistes eurent repris en main le Haut-Pérou, Monteagudo fut incarcéré en même temps que les autres meneurs indépendantistes, et inculpé de l’« abominable délit de déloyauté à la cause du roi ». En , après être parvenu à s’évader de la prison de Chuquisaca, et alors que la révolution de Mai avait eu lieu à Buenos Aires, il se transporta vers Potosí et s’y enrôla quelques mois plus tard comme auditeur dans l’armée du Nord des Provinces-Unies du Río de la Plata, qui, sous le commandement de Juan José Castelli, s’était emparée de cette ville à la suite de sa victoire à la bataille de Suipacha. Monteagudo se lia avec Castelli, qui appartenait à l’aile radicale de la révolution de Mai, aile radicale qui, avec à sa tête Mariano Moreno, se trouvait confrontée au courant conservateur emmené par Cornelio Saavedra, président de la dénommée Première Junte, premier gouvernement autonome de Buenos Aires. Le Haut-Pérou avait, pour des hommes tels que Monteagudo et Castelli, une double connotation : c’était d’abord et sans conteste la région qui faisait planer la menace la plus redoutable quant à la pérennité de la révolution, et c’était aussi la terre où ils s’étaient construits intellectuellement ‒ c’est en effet dans les amphithéâtres et dans les bibliothèques de Chuquisaca que Mariano Moreno, Bernardo de Monteagudo et Juan José Castelli s’étaient familiarisés avec l’œuvre de Rousseau, et c’est dans les rues et dans les mines de Potosí qu’ils étaient entrés en contact avec les degrés les plus hauts et les plus pervers de l’exploitation de l’homme, et c’est là enfin qu’ils eurent connaissance d’une épopée occultée par l’histoire officielle de la vice-royauté, la grande rébellion tupamariste de 1780 à 1782Villareal Brasca, ..

Monteagudo appuya sans réserve les mesures radicales adoptées par Castelli dans le Haut-Pérou, lesquelles incluaient la suppression des tributs imposés aux indigènes et de l’Inquisition, l’abolition des titres de noblesse, et l’élimination des instruments de torture. Il soutint de même la décision de Castelli d’exécuter les militaires et hauts fonctionnaires royalistes à l’origine de la répression des mouvements indépendantistes, Francisco de Paula Sanz, Vicente Nieto et José de Córdoba, tenus responsables des massacres de Chuquisaca et de La Paz. Monteagudo soutint également la politique, telle que prescrite par Mariano Moreno, de surveillance, confinement et déportation des Espagnols suspectés d’appuyer les royalistes ; cette politique se traduisit alors notamment par la décision de Castelli de déporter hors de Potosí vers Salta un groupe de 56 Espagnols soupçonnés de ne pas soutenir l’indépendance. Enfin, Monteagudo partagea avec les révolutionnaires une attitude hostile envers l’Église catholique, en raison de l’opposition de celle-ci à l’indépendance ; les mesures en ce sens prises par Castelli dans le Haut-Pérou provoquèrent une vive réaction de rejet de la part d’une population très attachée au catholicisme.