La ganterie de Saint-Junien comprend un ensemble de procédés de traitement et façonnage du cuir préalables à la fabrication de gants, dans la ville de Saint-Junien, située dans le département français de la Haute-Vienne, en région Nouvelle-Aquitaine.

L'activité se développe dès le Moyen Âge de façon artisanale et prend une dimension industrielle au . Cette production est encouragée par la tradition d'élevage de la région et par la présence de la Vienne, dont les eaux sont nécessaires au traitement des peaux animales.

Florissante du milieu du au milieu du , la ganterie de Saint-Junien subit une crise importante dans les années 1960 à 1990. Cependant, au début du , plusieurs entreprises continuent de produire des gants, sur place pour tout ou partie, à la faveur de diversifications, d'une patrimonialisation de la tradition industrielle et surtout d'un repositionnement vers le luxe. Cette production traditionnelle vaut encore aujourd'hui à la ville le surnom de « cité gantière ».

Depuis 2008, le savoir-faire de la ganterie de peau à Saint-Junien est inscrit à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France, pour ce qui concerne l'entreprise Agnelle.. Celui de la mégisserie, étape préalable indispensable à la conception des gants, l'est pour l'entreprise Colombier..

Le travail du cuir constitue l'une des activités manufacturières emblématiques de la région de Saint-Junien, dont la vocation industrielle se matérialise aussi par la production de feutre et de papier.

Contexte vignette|Ovins en Haute-Vienne. L'abondance et la qualité de l'eau, la présence d'ovins et bovins, de bois de châtaignier nécessaire à la production de tanins, sont historiquement présentés comme des facteurs déterminants dans l'essor de la ganterie saint-juniaude, même si ces paramètres sont discutables, les ressources naturelles n'étant par exemple que des « facteurs occasionnels d'apparition » de l'industrie., tandis que la capacité des artisans locaux à s'insérer dans les grands circuits commerciaux apparaît déterminante dès les premiers siècles de l'essor de l'activité.. Parmi les facteurs permettant la réussite de l'industrie saint-juniaude, figure aussi la fréquentation importante des pèlerins visitant les reliques de saint Amand et saint Junien..

Histoire Débuts

Le travail du cuir à Saint-Junien est probable au ou au , car le matériau est nécessaire à la confection de parures pour les abbés et les prévôts.. Au , dans la chronique qu'il fait de la cité sur plusieurs siècles, le chanoine Étienne Maleu évoque un artisanat des sacs de cuir dans le contexte du transfert de reliques saintes en l'an 1100..

La ganterie de Saint-Junien est évoquée plus explicitement à la fin du Moyen Âge, lors du passage que le roi Louis XI aurait effectué à Saint-Junien en 1463 pour engager la construction de l'église Notre-Dame-du-Pont., épisode commémoré lors des ostensions septennales, importante manifestation religieuse et culturelle.. À cette occasion, des gantiers lui auraient remis des gants, ainsi qu'à la reine ()..

La structuration de l'artisanat local est attestée au , et d'ores et déjà le nombre important de gantiers, dont la production est prioritairement destinée à une clientèle urbaine, prouve que Saint-Junien est exportatrice. Une mention datée du fait état des rentes du gantier André Soury, établi rue du Landeix.. Outre ce dernier, plusieurs autres patronymes gantiers sont relevés à cette époque : Balestat, Bardet, Bayet, Bernard, Bloumet, Deglane, Chareix, Chayne, Clémenson, des Harses, Mercier, Rouhet, Lemasson..

Enseigne sculptée d'un gantier, datée de 1641, représentant un gant à manchette et un bâton à délainer les peaux de mouton..|vignette La chapelle du cimetière, lieu de réunion de la corporation des gantiers.|vignette Au , l'activité se développe encore davantage, avec l'essor des foires, la proximité des marchands de Limoges qui seuls se chargent de la commercialisation, et la force acquise par la corporation des maîtres gantiers, créée en 1620, et dont les assemblées se réunissent dans la chapelle du cimetière dédiée à sainte Madeleine. L'évolution des modes vestimentaires a probablement un rôle dans la réussite de la ganterie, qui est attestée par l'étude des actes notariés, relatifs à l'achat de peaux et la vente des moutons, puis des gants. Dès le , le besoin en matière incite à l'approvisionnement auprès de troupeaux plus éloignés, notamment en Angoumois.

La mégisserie constitue son propre quartier, au bord de la Vienne, près du pont Notre-Dame. Le pelanage (trempage et fermentation des peaux dans des bains de lait de chaux), qui permet la récupération des cuirs, est mis au point et nécessite de fait une ressource en eau importante.

Le développement de la ganterie entretient plusieurs métiers ; outre les gantiers et les mégissiers, couturières, bouchers mais aussi drapiers et papetiers, qui acquièrent la laine et la colle issus du délainage, profitent des affaires.. En 1655, 25 fabricants de gants sont répertoriés., sur le plan Collin de la ville.. Principalement établis dans le sud-est du centre-ville (actuelles rues Guizier, Dubois et Lamartine), les gantiers travaillent à domicile, dans une boutique établie au rez-de-chaussée, sur une table en noyer, avec quelques simples outils (instruments en fer pour assouplir la peau, ciseaux, outils en bois à tourner les gants…). La production comprend des gants pour femmes et hommes, parfois pour enfants, en quelques coloris (blanc, gris, chair, noisette…) et assortis de quelques ornements, et parfois parfumés (musc, civette, camphre, ambre).

Le est plus morose, tandis que les ganteries de Paris et de Grenoble prennent le dessus. À la veille de la Révolution, l'activité demeure artisanale (70 employeurs, 300 employés, utilisation de procédés simples pour la mégisserie comme l'alun, la farine et le jaune d'œuf), même si les exportations outre-Atlantique sont attestées..

Développement industriel () vignette|Maison des mégissiers Desselas.. Après une phase de flottement qui se prolonge jusqu'aux années 1820, l'activité reprend. La production industrielle est véritablement enclenchée dans les années 1830, sous l'impulsion de certains acteurs comme les Rigaud, qui établissent des comptoirs de vente à Bayonne, Lille, Marseille et Toulouse, et profitent de la croissance d'une nouvelle population bourgeoise et raffinée.. D'une production modeste, la ganterie de Saint-Junien prend peu à peu les atours d'une fabrication de masse ; les conséquences démographiques de la crise agricole des années 1840 et la spécialisation économique croissante poussent les tanneries à muter en mégisseries, mieux équipées, plus spécialisées et pourvoyeuses d'emplois plus nombreux. À partir des années 1860, la ganterie de Saint-Junien connaît le succès. L'expérience des Rigaud inspire les concurrents ; en 1890, on dénombre en France un total de près de 80 magasins de gants de Saint-Junien..

vignette|gauche|Le moulin du Pont Notre-Dame, sur les bords de Vienne, est une mégisserie des années 1850, convertie après quelques années seulement en moulin à papier de paille., dans le contexte d'un plein essor de la papeterie saint-juniaude. Au , Saint-Junien figure parmi les quatre principaux centres de production gantière de France, aux côtés de Grenoble, Millau et Paris, et se spécialise dans les gants de luxe et de mode. Sous le Second Empire, la ville devient le premier centre mégissier français, comptant 13 entreprises dans ce domaine. À la fin du siècle, Millau et Saint-Junien prennent le dessus sur Grenoble, à la faveur d'un choix de démocratisation de la production, quand Grenoble persiste sur le créneau du luxe (gant en peau d'agneau parfumée).. La mégisserie prend le dessus en termes de puissance et d'emploi sur la ganterie, et concentre peu à peu ses effectifs en quelques grandes usines créées de toutes pièces (Mégisserie et Laines de Saint-Junien, Desselas, usine Dumas & Raymond dite usine du Goth…), dont l'esthétique (cheminées, grands volumes destinés à faciliter l'installation des machines et monte-charges, usage de la vapeur pour le séchage en toutes saisons…) signale l'ambition.

L'urbanisme de la ville s'en trouve modifié : agrandissement du champ de foire, arrivée du chemin de fer et création de la gare en 1875. L'essor concomitant de la papeterie industrielle sert aussi la modernisation du bassin saint-juniaud.

Pour autant, la demande demeure supérieure aux capacités des mégisseries locales, poussant les industriels à solliciter des opérateurs italiens pour les peaux les plus qualitatives.

Les conséquences sociales sont nombreuses. Les acteurs de l'industrie se structurent, avec la fondation d'une première société de secours mutuel en 1855, puis d'une société de musique.

Apogée industriel et mouvements sociaux (années 1880-) Enseigne peinte d'un gantier du début du .|vignette Les années 1870 sont difficiles, marquées par le début d'une longue période de crise économique. Le travail à domicile se développe alors, à l'initiative de chefs d'entreprise convaincus des avantages qu'il procurera, la machine à coudre introduite en 1872 ayant fragilisé les petits ateliers. La déconcentration du travail permet en outre le cumul des emplois (avec des tâches agricoles), où y incite, tant les revenus ouvriers demeurent faibles, surtout pour les femmes.. Si la mégisserie est dominée par le capitalisme industriel, la confection des gants relève encore de l'artisanat. L'essor de ce travail à domicile rural accusé de tirer vers le bas les salaires suscite toutefois des tensions entre les travailleurs, à l'origine de premiers conflits sociaux dans les années 1880. De premiers syndicats ouvriers sont fondés (dès 1893, par Amédée Dussoubz.). Au sein des ouvriers, certains sont associés à une élite, notamment les « coupeurs », qualifiés d'artistes, mieux considérés et payés que les femmes couturières, chargées des finitions. L'organisation du congrès national ouvrier des mégissiers en 1895, occasionne la venue de gantiers de Millau ; cette confrontation met en lumière les faibles salaires de Saint-Junien, ce qui attise les revendications ouvrières..

vignette|Locaux de l'ancienne ganterie coopérative.. En 1903, la Chambre syndicale des fabricants de gants de Saint-Junien est créée. Une première coopérative de consommation, l'Union syndicale ouvrière (USO), est instituée en 1902, après que des ouvriers ont mis en commun une somme permettant l'achat groupé de denrées pour des grévistes.. Elle procède en 1935 à l'achat d'une colonie de vacances sur l'île d'Oléron, et son emprise s'étend sur l'ensemble de la région par la création de succursales, dans la vallée de la Vienne et en Charente limousine.L'USO poursuit son activité jusqu'en 1972, date à laquelle elle fusionne avec d'autres coopératives du Centre-Ouest pour former la Coop Atlantique.. Des grèves émaillent la décennie 1900 ; elles mettent parfois en tension la relation entre gantiers et ouvriers., et trouvent aussi leur déclenchement dans les revendications salariales. Le renforcement du mouvement coopératif se traduit dans la fondation d'une ganterie coopérative en 1919, laquelle est longtemps boycottée par les patrons mégissiers, et la constitution d'une Société des travailleurs mutualistes. À sa suite, une mégisserie coopérative est fondée en 1926., tandis que le même mouvement gagne l'industrie du papier, avec la création de la Coopérative des papiers et sacs en 1933.. Entre autres conséquences de l'augmentation des emplois ouvriers, les électeurs de Saint-Junien élisent une municipalité communiste en 1919, dirigée par Joseph Lasvergnas (SFIO puis PCF dès 1921), fondateur de la ganterie coopérative. Cette orientation politique s'inscrit dans un contexte marqué par l'émergence d'un foyer anarchiste et libertaire très actif qui s'empare de la direction du syndicat des gantiers en 1905..