Antonio Gramsci Prononciation en italien standard retranscrite phonémiquement selon la norme API. , né le à Ales (Sardaigne) et mort le à Rome, est un philosophe, écrivain et théoricien politique italien.

Membre fondateur en 1921 du Parti communiste italien, dont il s'empare de la direction en 1924, il est emprisonné par le régime mussolinien de 1926 à sa mort. En tant qu'intellectuel marxiste, il a notamment développé une théorie de l'hégémonie culturelle. Ses travaux, menés principalement pendant ses 11 années d'emprisonnement, portent aussi sur l'histoire de l'Italie, le nationalisme, les partis politiques, la littérature (notamment l'œuvre de Machiavel), l'époque de la Renaissance et de la Réforme, ou encore le matérialisme historique, compilés dans les Cahiers de prison.

Quoique marxiste-léniniste, Gramsci s'est fait connaître par ses positions hétérodoxes comme sa critique du stalinisme, par ses multiples développements théoriques, se démarquant parfois vivement de ses contemporains, mais aussi de Karl Marx et de Friedrich Engels. Cette hétérodoxie de sa pensée marxiste s’illustre notamment dans ses concepts d'hégémonie culturelle, d'historicisme absolu, dans sa tendance à critiquer le déterminisme économique, la thèse traditionnelle marxiste quant aux infrastructures et leurs déterminations sur les superstructures ou encore le concept d'intellectuels organiques qui lui ont valu parfois des interrogations quant à savoir s'il était marxiste ou hégélien.

L'héritage de Gramsci reste conséquent dans la sphère intellectuelle et politique, outrepassant largement le seul cadre de la gauche. L’essayiste français d’extrême droite Alain de Benoist développe par exemple dès les années 1970 une stratégie qu’il définit ouvertement comme un « gramscisme de droite ». L’héritage universitaire de Gramsci s'étend également au-delà de son continent d'origine comme l'illustre la théorie des relations internationales du marxiste canadien Robert Cox, ainsi que dans les nouveaux champs universitaires qui apparaissent à la suite de la décolonisation : Les subaltern studies et les études postcoloniales.

Biographie La Sardaigne (1891-1911) vignette|Portrait d'Antonio Gramsci, en 1906. Antonio Francesco Sebastiano Gramsci naît à Ales (Sardaigne) le , fils de Francesco Gramsci (1860-1937) et de Giuseppina Marcias (1861-1932). Il est le quatrième de leurs sept enfants, dont fait partie Mario Gramsci, futur militaire et militant fasciste.

La famille paternelle de Gramsci est d’origine albanaise.. Le grand-père d'Antonio, né à Plataci, une commune Arberèche de Calabre, colonel de gendarmerie sous les Bourbons, est devenu carabinier après l’unité italienne. Maintenu dans son grade, il épouse la fille d’un avocat napolitain connu et s’installe à Gaète. Après sa mort, le dernier de ses cinq enfants, Francesco, abandonne ses études de droit et devient contrôleur du bureau de l’état-civil de Ghilarza, un gros bourg de Sardaigne dans la région d’Oristano.

Il y épouse — contre l’avis de sa propre famille — Giuseppina Marcias, fille d’un employé des impôts.

En 1898, Francesco est arrêté pour détournement de fonds et faux en écriture. La thèse, devenue classique., selon laquelle il aurait subi les représailles de l’homme fort de la Sardaigne d’alors, Francesco Cocco-Ortu, pour avoir soutenu l’adversaire de celui-ci lors des élections de 1897, n’est plus guère défendue aujourd’hui. Il semble bien que le père d’Antonio n’ait pas toujours été sans reproche dans son activité professionnelle.. Toujours est-il qu’il est condamné en 1900 à 5 ans de prison.

Giuseppina doit élever seule ses sept enfants (l'aîné, Gennaro, a 14 ans lorsque son père est arrêté, Antonio a 7 ans). Elle prend en pension un locataire, fait des travaux de couture à domicile avec l’aide de ses filles aînées. Antonio, à la fin de sa scolarité élémentaire, à 12 ans, doit quitter l’école pour travailler. Il fait le grouillot à l’office du cadastre pendant quelques mois.

La maladie dont il souffre toute sa vie se déclare pendant sa troisième année. Antonio est atteint du mal de Pott, une tuberculose osseuse qui n'est diagnostiquée que très tard, en 1933, alors qu’il est en prisonLe rapport médical du professeur Arcangeli a été publié dans : Claudio Natoli, "Gramsci in carcere: le campagne per la liberazione, il Partito, l'Internazionale (1932-1933), Studi storici, 1995-2. Traduction française de Jean-Yves Frétigné dans Antonio Gramsci: vivre c'est résister, Paris, Armand Colin, 2017, .. C’est à cette maladie qu’il doit son dos déformé, sa petite taille (moins d'1 mètre 50) Frank Rosengarten, « An Introduction to Gramsci’s Life and Thought », sur internationalgramscisociety.org et sa mauvaise santé.

Lorsque son père, sorti de prison au début de 1904, est réhabilité, retrouve un emploi au bureau du cadastre, Antonio peut reprendre ses études au collège du bourg voisin de Santu Lussurgiu. En 1908, il obtient la licenza ginnasiale qui lui permet d’entrer au lycée Dettori de Cagliari. Il partage le logement de son frère aîné Gennaro, employé dans une usine de glace et militant socialiste. Antonio commence à lire la presse et, notamment, les articles de Gaetano Salvemini et de Benedetto Croce.

En deuxième année de lycée, il a pour professeur Raffa Garzia, radical et anticlérical, directeur de L’Unione Sarda, qui s’intéresse à lui et lui confie, pour l’été 1910, une carte de journaliste. Gramsci publie son tout premier article en juillet de cette année-là.

Ses bons résultats au baccalauréat (maturità) l’autorisent à passer le concours permettant d’obtenir une bourse Carlo Alberto, réservée aux lycéens méritants de Sardaigne et destinée à leur permettre de poursuivre leurs études à l’université de Turin.

Turin (1911-1922) Étudiant Difficultés matérielles Titulaire d’une bourse de la fondation Carlo AlbertoGramsci se classe à la , derrière un autre candidat venu de Sardaigne, Palmiro Togliatti., Gramsci s’inscrit à la faculté des Lettres de Turin. Ses premiers mois dans la grande ville du nord sont difficiles. Sa bourse de 70 lires par mois, à quoi s’ajoutent les petites sommes que lui envoie irrégulièrement son père, suffit à peine à lui assurer le gîte et le couvert ; il supporte mal le froid de l’hiver turinois et sa santé se dégrade. Enfin, il est terriblement isolé.

Ces difficultés le poursuivent pendant la majeure partie de sa vie d’étudiant ; malade ou trop affaibli, il est souvent dans l’incapacité de se présenter aux examens, ce qui l’empêche de passer le diplôme de fin d’études (laurea).

Rencontres Gramsci est cependant un étudiant qui sort du lot ; sa curiosité est vaste et il suit de nombreux cours dans d’autres disciplines que celles où il est inscrit, en droit, en économie, en philosophie. Son intérêt premier va à la linguistique : il entretient une relation intellectuelle forte et profonde avec son maître Matteo Bartoli, lequel regrette toujours que Gramsci ait choisi une vie de militant plutôt que celle du brillant linguiste qu’il aurait pu être.

Il noue des liens d’amitié avec une autre figure de la vie intellectuelle turinoise de l’époque, Umberto Cosmo, professeur de littérature italienne, qui, par son enseignement au lycée D’Azeglio comme à l’université, marque toute une génération d’étudiants. Cosmo vient souvent en aide à Gramsci et c’est par son intermédiaire qu’il fait certaines de ses rencontres les plus importantes, telles que celle de Piero Sraffa.

Militant Débuts Avant de s’installer à Turin, Gramsci est proche des mouvements autonomistes sardes. C’est la rencontre, grâce à Angelo Tasca, des cercles de jeunes socialistes, qui l’amène à changer d’orientation. À Turin, ville de l’industrie automobile, il se convainc que le conflit social ne se joue pas entre, d’un côté, les paysans sardes et, de l’autre, le monde industriel du nord, ouvriers et patrons confondus, mais entre le patronat et les prolétaires, dans un mouvement qui peut être libérateur également pour la paysannerie pauvre du sud de l’Italie.

C’est alors qu’il se lie à ceux qui seront longtemps ses compagnons les plus proches, outre Tasca : Palmiro Togliatti et Umberto Terracini. Il commence, en 1913, à écrire dans la presse socialiste.

Il publie son tout premier véritable article politique dans Il Grido del Popolo, la revue hebdomadaire socialiste de Turin, le , dans le cadre du débat ouvert par la prise de position de Mussolini, rédacteur en chef de L’Avanti !, le quotidien du Parti socialiste italien (PSI), en faveur de l’intervention de l’Italie dans la première guerre mondiale aux côtés de la France. L’éditorial de Mussolini va à l’encontre de la position officielle du PSI, qui réclame la « neutralité absolue » de l’Italie, aussi est-il critiqué par Tasca sur les pages du Grido del popolo. C’est à Tasca que Gramsci lui-même répond, défendant prudemment Mussolini et, surtout, l’idée qu’il faut substituer à la « neutralité absolue » une « neutralité active et opérante ». Il s’agit là du premier accroc entre Tasca et Gramsci, lequel traînera longtemps comme un péché originel une réputation d’« interventionniste ».

Journaliste L’Italie entre en guerre en . Gramsci, à cause de sa santé fragile, n’est pas mobilisé, contrairement à ses compagnons les plus proches. À partir de l'automne 1915, il devient journaliste au Grido del popolo et à l'édition turinoise de L'Avanti !. Dans sa rubrique « Sotto la Mole », il se fait le chroniqueur de l'actualité de l'Italie en guerre, depuis Turin et selon le point de vue des classes sociales dominées. Il mêle avec verve l’irrévérence à l’égard de tout ce qui est institutionnel, les aperçus rapides et décalés par rapport à la propagande de guerre officielle et omniprésente, et l'analyse politique serrée, toujours située dans le cadre d’une philosophie de l'histoire qui doit encore beaucoup à Benedetto Croce et Giovanni Gentile. Il couvre également l’activité culturelle, notamment le théâtre et se montre particulièrement ouvert au théâtre d’avant-garde de Pirandello. C'est aussi dans cette rubrique qu'il publie le son fameux texte : « Je hais le nouvel an ».

Il crée en 1917 un cercle d’éducation culturelle (Il club di vita morale), qui rassemble une poignée de jeunes ouvriers, et il s’essaie au rôle de rédacteur en chef en publiant un numéro spécial du Grido del Popolo destiné à « éduquer et former les jeunes socialistes » : « la città futura ». Enfin, il vit aux premières loges l'insurrection ouvrière de Turin en .

Il publie dans Il Grido del popolo du le deuxième article politique qui va le faire connaître, au titre provocateur : « La révolution contre le Capital ». Il y fait l’éloge de la révolution qui vient de s’accomplir en Russie. Le schéma dogmatique en cours au sein de la voulait que la révolution socialiste ait lieu dans les pays capitalistes les plus développés et non dans un pays encore en partie féodal comme la Russie. Mais, écrit Gramsci, « les faits ont dépassé les idéologies. Ils ont fait éclater les schémas critiques à l’intérieur desquels l'histoire de la Russie aurait dû se dérouler selon les canons du matérialisme historique »Le rivoluzione contro il Capitale, https://www.marxists.org/italiano/gramsci/17/rivoluzionecontrocapitale.htm.. Pour Gramsci, les bolcheviques ont su construire une volonté collective et lui donner la seule forme politique, le socialisme, qui puisse résoudre les problèmes sociaux que la guerre a transformé en autant de catastrophes. Contre la théorie devenue dogme, ils ont fait l'histoire.

L’Ordine nuovo vignette|Portrait d'Antonio Gramsci, en 1922.