vignette|Lungshar au Palais de Buckingham après l'audience avec le roi George V Lungshar (1880-1938), de son nom Dorje Tsegyal, est un homme politique tibétain.
Doué d'un sens des affaires, il connaissait la médecine tibétaine, la musique et la divination religieusePatrick French, Tibet, Tibet, une histoire personnelle d'un pays perdu, traduit de l'anglais par William Oliver Desmond, Albin Michel, 2005, , ..
Il eut des fonctions au commandement militaire et au département des finances de l’État. À la suite d'un long voyage en Europe, il avait une meilleure connaissance du monde que la plupart de ses compatriotes, et souhaitait organiser des réformes qui lui semblaient nécessaires pour maintenir l'intégrité et l'identité du TibetPatrick French, , .. Accusé d'avoir tenté de prendre le pouvoir par la force, il fut arrêté, emprisonné et énucléé, puis emprisonné durant quelques années, tandis que sa famille était privée de postes dans l'administration et de titre de noblesse.
Il est le père de Lhalu Tsewang Dorje, qui devint un homme politique tibétain célèbre.
Origines nobles Lungshar était issu d'une famille aristocratique traditionnelle, sur le déclin, originaire de Tanag () (aujourd’hui dans le district de Shey Tongmön, dans la préfecture de Shigatsé), dans l'Ü-Tsang à l'époque du dalaï-lama Tsering Yangdzom, On the dominant Dalai Lama's Yabgzhis families, traduction Shao Da, China Tibet Information Center, 2007-12-11, voir aussi The Aristocratic Families in Tibetan History, 1900-1951 : . Depuis cette époque, ses ancêtres, génération après génération, avaient été des fonctionnaires au service du gouvernement tibétain Recollections of My Father Dorje Tsegye Lungshar (by) Lhalu, Tsewang Dorje, in Melvyn C. Goldstein, Gelek Rimpoche, Lobsang Phuntshog, Essentials of Modern Literary Tibetan: A Reading Course and Reference Grammar, University of California Press, 6 septembre 1991, 493 pages, et suivantes : .
Il était le fils de Lungshar Lhundrub Dorje et de Dechen BemoRecollections of My Father Dorje Tsegye Lungshar, , ..
Études de médecine tibétaine À l’âge de huit ans, il perdit son père mais sa mère s’occupa de lui et s’assura qu’il ait de bons professeurs pour étudier la matière qui l’intéressait : la médecine tibétaine. Il apprit aussi à chanter et à danser, et à jouer du hojin et du yangjin. Plus tard, il devait pratiquer la médecine tibétaine à ses moments perdus et, parfois, se produire avec des musiciens professionnels, pour le plaisir de la choseRecollections of My Father Dorje Tsegye Lungshar, , : ..
Comptable du gouvernement À l’âge de 20 ans environ, il épousa une jeune fille issue de la famille noble Lheguba à Tanag, dont il eut deux enfants, Chaba Rusu Wangchen Yulha et Bema Dromapug. C’est alors qu’il se rendit à Lhassa pour demander un poste de fonctionnaire du gouvernement tibétain. Comme il était bon en mathématiques et en rédaction, il fut nommé comptable (dziba) au service des Impôts et exerça cette fonction dix ans durant, se forgeant une réputation qui lui valut le nom de Dziba LungsharRecollections of My Father Dorje Tsegye Lungshar, , p. 396 : ..
Alors qu’elle s’était rendue sur le domaine familial pour superviser la moisson d’automne, son épouse décéda. Trois ans plus tard, Lungshar épousa Dendzin Droma, qui lui donna cinq garçons et une filleRecollections of My Father Dorje Tsegye Lungshar, , p. 386 : ..
Séjour en Angleterre vignette|Lungshar, Möndro, Ringang, Kyibu II et Gongkar au palais de Buckingham le après avoir été reçus en audience par le roi George V. En , Lungshar était comptable de au bureau de la comptabilité à Lhassa quand le dalaï-lama, qui voulait moderniser le Tibet, le choisit pour accompagner quatre jeunes tibétains, Möndro, Ringang, Kyibu II et Gongkar, à l'école de Rugby en Angleterre Lungshar, The Tibet Album : , où ils devaient recevoir une éducation moderne, une première dans l’histoire du TibetTsering Yangdzom, : .
Avant de quitter le Tibet, Lungshar fut promu au quatrième rang. Il arriva en Angleterre le The Tibet Album, : ., accompagné de sa femme (Tenzing Dolkar, fille du général Horkhang)The Tibet Album, : , de Laden La, un policier sikkimais, et de deux serviteurs. Il s'initia à la démocratie et à la monarchie constitutionnelle en Angleterre. Il refusa d'être dirigé par les autorités britanniques et décida de rencontrer le roi George V et les ministres principaux et leur remit des cadeaux de la part du dalaï-lamaThe Tibet Album, : .
Dès le départ, les Britanniques trouvèrent Lungshar plutôt gênant. Alors qu'en théorie il n'était guère plus que le chaperon des enfants, dans les faits il se considérait comme ambassadeur tibétain itinérant Alastair Lamb, The McMahon line: a study in the relations between India, China and Tibet, 1904-1914, Volume 2, Routledge & K. Paul, 1966, repris sous le titre Tom Browns from Central Asia, in The History of Tibet: The modern period : 1895-1959, the encounter with modernity, ss la dir. de Alex Mackay, Routledge, 2003, 737 p., , : . Il voyagea sur le continent européen (en France, Allemagne, Hollande et Belgique), où il contacta des militants indiens, japonais et chinois, ce qui inquiéta les Britanniques qui le firent surveiller par la policePatrick French, , .The Tibet Album, : .
On rapporte que l'épouse de Lungshar parvint à séduire l'un des quatre garçonsAlastair Lamb, op. cit. , : . Elle eut en effet une liaison avec GongkarMichael Harris Goodman, Le Dernier Dalaï-Lama ?, . En 1914, enceinte, elle quitta l'Angleterre pour l'Inde. Lui-même quitta l’Angleterre le The Tibet Album, : .
Retour au Tibet Après être rentré au pays, Lungshar devint l’ardent défenseur des réformes du dalaï-lamaTsering Yangdzom, .
il fut nommé tsi- pšn (responsable des finances) et passa plusieurs mois à Shigatsé à mettre au point des accords financiers entre Lhassa et Tashi LhunpoThe Tibet Album, : .
En , il se rendit à Gyantsé en tant que responsable des finances dans l’équipe de Kunsang-tse ShapeThe Tibet Album, : .
Il fut nommé, avec Drunyichemmo et Losang Tenkyong, à la tête du Babshi Office nouvellement créé pour collecter, auprès des grands domaines nobles et ecclésiastiques, un impôt en grains devant permettre de financer l’accroissement de l’armée. La collecte fut une telle réussite qu’à la mort du dalaï-lama les silos du gouvernement étaient pleins. Ces prélèvements valurent à Lungshar l’inimitié des grands propriétaires terriensRecollections of My Father Dorje Tsegye Lungshar, , :
Liaison avec Yangdzon Tsering Selon Tsering Yangdzom, alors que sa carrière politique était à son summum, Lungshar eut une liaison avec la très jolie benjamine de la famille Shatra, Yangdzom Tsering. Ancienne nonne bouddhiste rentrée dans le siècle, celle-ci avait été la maîtresse de Langdun, le frère aîné du dalaï-lama, puis, après la mort de son mari en 1904, la troisième épouse de Jigme Namgyal, lequel devait décéder à l’âge de 37 ans. Elle avait ensuite épousé le deuxième fils de la famille noble Rampa, mariage qui fut un échec. La liaison avec Lungshar ne pouvant être rendue publique, le dalaï-lama décida de faire adopter le fils de Lungshar, Tsewang Dorje, alors âgé de 12 ans, par la famille LhaluTsering Yangdzom, : .
thumb|Lhalu Tsewang Dorjé?, Lhalu Lhacham et Möndro, 1939 Patrick French présente la mère de Lhalu Tsewang Dorje comme étant la première épouse de Lungshar. Après la mort de son époux en 1918, Lhalu Lhacham, veuve et sans héritier, épousa Lungshar, dont le fils Tsewang Dorjé passa dans la famille Lhalu en tant que fils adoptif pour perpétuer la lignée familiale, et en 1924, à l'âge de 9 ans, il prit le nom de LhaluPatrick French, , p. 190..
Commandant en chef de l’armée tibétaine Lungshar fut nommé commandant en chef de l’armée tibétaine en 1925 en remplacement de Tsarong (et en sus de son poste de tsi-pšn) mais fut révoqué en 1931The Tibet Album, : .
Ayant augmenté la paie et les rations des militaires, il était très apprécié de cette professionThe Tibet Album, : .
Après la mort du dalaï-lama, Lungshar poussa le régiment des Trongdra, dirigé par son rival Thupten Kunphel-la, à la mutinerie. Intrigant, Lungshar accusa Thupten Kunphel-la, avec la complicité de l'oracle de Nechung et du médecin du dalaï-lama, d'avoir précipité le décès de ce dernierClaude Arpi, Tibet, le pays sacrifié, préfacé par le Dalaï Lama, Calmann-Lévy, 2000 ..
Projet de réforme du gouvernement Lungshar était rentré au Tibet juste avant la Première Guerre mondiale, la tête remplie d’idées de modernisation du paysThe Tibet Album, Lhalu Se : . Selon l'historien tibétain exilé K. Dhondup, ses rapports sur les progrès des étudiants tibétains en Angleterre et sur les systèmes politiques en vigueur en Europe impressionnèrent probablement le dalaï-lama dont une préoccupation majeure était de moderniser le Tibet après sa déclaration d’indépendance. Il fut nommé ministre des finances K. Dhondup, The water-bird and other years: a history of the Thirteenth Dalai Lama and after, 1986, Rangwang Publishers : . Ses réformes des impôts le rendirent impopulaire chez ses alter-ego nobles. Bien qu'il fût réformateur, il ne s'alliait pas à d'autres, préférant se reposer sur le patronage du dalaï-lama pour préserver sa position.
En 1934, il lança une pétition demandant une réforme du gouvernement signée par de nombreux fonctionnaires. Il souhaitait que l'Assemblée nationale (Tsongdu) prenne le pouvoir du groupe fermé des aristocrates. Il préconisait que les shape ou galoin soient non pas nommés à vie mais élus pour une durée de quatre ans. Il voulait que l’assemblée nationale choisisse les shape, ce qui aurait rendu ces derniers responsables devant l’assemblée Melvyn C. Goldstein, A History of Modern Tibet, 1913-1951, University of California Press, 1991, 936 pages, : . Selon Tsering Yangdzom, cette réforme du Kashag heurtait de plein front les intérêts de la grande noblesseTsering Yangdzom, : ..
Popularité Il est décrit comme étant très intelligent et très au fait des questions politiques, mais aussi comme têtu. Il avait l’oreille du dalaï-lama et était très apprécié des grands monastères – à qui il avait prodigué des cadeaux – mais ne l’était pas du tout des responsables laïcs et des nobles dont il avait confisqué maints domaines quand il était au pouvoirThe Tibet Album, : .
Arrestation et condamnation Il fut convoqué au Potala pour y être arrêté et emprisonnéThe Tibet Album, : sous l’accusation de conspiration contre le gouvernement, de tentative de prise de pouvoirThe Tibet Album, : .
Selon l'écrivain et journaliste Claude Arpi, directeur du pavillon tibétain d'Auroville, c'est le régent du Tibet, alors le Réting Rinpoché Jamphel Yeshe Gyaltsen, qui ordonna l'arrestation. Des documents compromettants furent découverts dans sa résidence, et il fut prouvé qu'il projetait d'assassiner le ministre TrimönClaude Arpi, , : .
Pour Patrick French, la découverte d'un texte dans une de ses bottes montre qu'il employa la sorcellerie contre Trimon, équivalent culturel d'assassinat. Il fut condamné à être énucléé en 1934Patrick French, , : .
Énucléation