L’expression « façonnage de maladie » (ou pour les anglophones) désigne (plutôt péjorativement) la pratique de firmes pharmaceutiques consistant à inventer des maladiesBoukris, S. (2013). « La fabrique de malades : ces maladies qu'on nous invente ». Ed : Cherche midi. (lien) (ou à élargir les frontières diagnostiques (descriptions nosographiques) de maladies ou états existants et traitables comme la mauvaise haleine, le surpoids, la « bedaine », la calvitie masculine, la cholestérolémie, l’hypertension artérielle, le ronflement, la timidité, certains troubles de l'érection Lexchin J (2006) Bigger and better: How Pfizer redefined erectile dysfunction, PLoS Medicine, 3(4), 429−432, l’ostéoporose, la scoliose, voire certaines phobies sociales,et états mentaux tels que la dépression et troubles bipolairesMintzes B (2008) « Tous bientôt sous “calmants” dès le berceau ? « . Compte rendu d’une Conférence - débat du 17 janvier 2008 ; Conférence - débat : “Marché des médicaments psychotropes : la dérive” de Barbara Mintzes ; chercheuse en santé publique ; Université de Colombie-Britannique (Canada) ; Pilule d’Or Prescrire / Revue Prescrire ; ), tout en promouvant - généralement avec d’importants moyens de communication, voire de manière agressive - une « sensibilisation » du grand public à ces nouvelles maladies.

Ce façonnage, qualifié de par un article de la revue Médecine en 2012Heyraud-Lains, M., Bally, J. N., Bonnefond, H., & Charles, R. (2012). L’ordonnance à l’ère de l’autonomie: peut-on encore ordonner en 2012?. Médecine, 8(8), 368-372 (résumé)., est motivé par la possibilité pour ces firmes de vendre beaucoup plus de certains médicaments. Si ces médicaments ont des effets secondaires, ils peuvent à leur tour induire des traitements et la consommation d’autres médicaments pour traiter ces effets secondaires. Ces médicaments peuvent avoir un coût sanitaire indirect et ils ont un cout financier pour les systèmes de sécurité sociale.

Parmi les entités bénéficiant de la vente et de l'administration accrue de traitements figurent des sociétés pharmaceutiques, des médecins, des praticiens alternatifs, les pharmacies et d'autres organisations professionnelles ou de consommateurs. Il ne s’agit pas de promulgation de diagnostics factices ou non reconnus (puisque le façonnage passe par une définition d’une nouvelle maladie ou par l’extension de la définition d’une maladie déjà reconnue ou par l’association de maladies existantes pour former un nouveau syndrome).

Terminologie Le terme « façonnage » a des racines anciennes, que l’on retrouve notamment dans certains métiers de l’artisanat ou de l’industrie (agroalimentaire y compris avec par exemple les métiers de bouche ou le fromager, poissonnier ou charcutier qui façonnent des produits pour leur donner une autre apparence ou un autre goût).

Selon Brun (2015) « Façonnage de maladies ». » n’est pas une bonne traduction de , la notion de marchandisationBrun, C., Demazeux, S., Vittorio, P. D., Gonon, F., Gorry, P., Konsman, J. P., ... & Rumeau, N. (2015). La construction des catégories diagnostiques de maladie mentale. Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, (17). En traduction non littérale, l’expression est souvent traduite en français comme « promotion de maladieLinguee GmbH propose sur Internet un dictionnaire rédactionnel et un moteur de recherche permettant de chercher la traduction d'un mot ou d'une expression parmi de très nombreux textes bilingues “” traduit en français sur Internet. », ou par « fabrique de malades. ». On a aussi parlé de « la Stratégie de Knock. » (d’après le personnage du inventé par Jules Romain en 1923 et selon qui « Tout bien portant est un malade qui s'ignore »).

Histoire Depuis le milieu des années 1970 au moins, les laboratoires pharmaceutiques privés pratiquent le (gestion de marque des maladies), leurs marketeurs utilisant des experts médicaux et des autorités de santé pour lancer et façonner de nouvelles maladies à travers des conférences, des interventions dans les médias, des (campagnes publicitaires où il n’est pas fait explicitement mention de la marque du médicament)..Ainsi en , dans la revue Fortune, Henry Gadsden, alors PDG du groupe pharmaceutique Merck, interrogé par W. Robertson dit

Ceci est dénoncé dès la fin des années 1970 par certains médecins (ex : Hasquin, H., Sournia, J. C., & Govaerts, A. en 1979)Hasquin, H., Sournia, J. C., & Govaerts, A. (1979). Ces malades qu'on fabrique. La médecine gaspillée: Entretien d'Hervé Hasquin avec Jean-Charles Sournia et André Govaerts. La Pensée et les Hommes. Revue mensuelle de philosophie et de morale laïque, 22, 9, pp. 251-258.

Lynn Payer, écrivain spécialisé dans le domaine de la santé, a utilisé pour la première fois en 1992 l'utilisation de « façonnage de pathologies » pour désigner «l'invention» ou la promotion de maladies dans l’objectif de tirer profit de leur traitement. Elle a utilisé cette expression pour qualifier une campagne de bains de bouche (lancée par la marque Listerine contre la mauvaise haleine).

Lynn Payer a défini le « façonnage de maladie » comme un ensemble de pratiques comprenant les éléments suivants. : affirmer que des expériences humaines normales sont anormales et nécessitent un traitement (ce qui passe parfois dans le vocabulaire, par le renommage d’un état banal, comme la timidité, rebaptisée « trouble d'anxiété sociale ».) ; prétendre reconnaître une souffrance non présente ou l’exagérer fortement ; définir ou redéfinir une maladie de manière qu’elle touche un grand nombre de personnes, idéalement tout au long de la vie ; définir la cause d’une maladie comme une carence ambiguë ou un déséquilibre hormonal ; faire parler de la maladie via une campagne de relations publiques ; diriger l’encadrement de la discussion publique sur cette maladie ; utiliser abusivement les statistiques pour exagérer les avantages du traitement ; définir d’un critère clinique douteux en recherche ; annoncer un traitement sans effet secondaire ; présenter un symptôme commun ( bedaine) comme une maladie grave.

Il est difficile de scientifiquement évaluer l’incidence d’affections qui n’étaient pas antérieurement définies comme des maladies médicalisées en raison de la nature sociale et politique inhérente à la définition de ce qui constitue une maladie et des aspects de la condition humaine qui devraient être gérés en fonction de la nature de la maladie.. Par exemple, la mauvaise haleine, la « maladie » qui a poussé L. Payer à utiliser l'expression « façonnage de maladie », n'est pas un simple stigmate social imaginaire, mais peut provenir de toute une gamme de pathologies (allant d'une infection bactérienne des gencives à une insuffisance rénale). La mauvaise haleine est reconnue par le Conseil scientifique de l'American Dental Association comme « un état reconnaissable qui mérite une attention professionnelle"..

Certains comme M Epstein en 2014. ou comme le directeur du « Nordic Cochrane Centre », Peter Gøtzsche en 2013 appellent à un retour à une médecine plus éthique et dénoncent des méthodes et comportements institutionnalisés, au sein du Big Pharma, relevant du crime organisé et conduisant à des dérives où les pratiques de l’industrie du médicament tuent plus qu’elles ne soignent, pour le seul profit financier des compagnies et de leurs actionnairesGøtzsche P.C (2013) « Deadly medicines and organised crime ; How big pharma has corrupted healthcare » Radcliffe Publishing, | www.radcliffehealth.com | 310 pp Voir aussi ce commentaire de Dickinson J (2014) et ce commentaire (2014) de Deadly Medicines and Organised Crime: How big pharma has corrupted healthcare]. London: Radcliffe Health, approche également retenue par la criminologue Anna Eszter Laskai en 2016 Laskai A.E (2016) « The Institutional Corruption of Medicine: Towards an Institutional Perspective ». Jogi Tanulmanyok, 371.

Mécanismes Selon Cassels (2013) et Ray Moynihan, ce processus le façonnage d’une maladie ou d’un syndrome passe typiquement par les étapes suivantes : production d’essais cliniquesGonzález-Moreno, M., Saborido, C., & Teira, D. (2015). Disease-mongering through clinical trials. Studies in History and Philosophy of Science Part C: Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 51, 11-18. (avec éventuels biais statistiquesZiliak, S. T., & McCloskey, D. N. (2008) « The cult of statistical significance: how the standard error costs us jobs, justice, and lives ». Ann Arbor: University of Michigan Press.) et de publication d’études par un grand laboratoire sur la maladie, les signes précurseurs de la maladie et/ou sur l'efficacité d'un nouveau médicament (dont pour la prévention) ; publication de statistiques dramatiques à partir des études les plus en faveur de l’existence de la maladie (qui aurait été sous-estimée, qui serait émergente) ou du syndrome que le laboratoire veut mettre en avant ; manipulation ou recrutement d’influenceurs (« Leaders d’opinions ») qui sont par exemple d’éminents médecins / spécialistes pour promouvoir la maladie et/ou son traitement ou médicament ; en omettant généralement de signaler les effets néfastes ou contre-indications ; lancement et/ou financement de larges campagnes de « sensibilisation à la maladie, incluant la diffusion d’autodiagnostics ou de diagnostics gratuits débouchant chez de très nombreuses personnes sur la conclusion qu’elle serait non diagnostiquée, mais malade ou à risque… recrutement de groupes de patients qui seront le «visage public» de la maladie. Dans les nombreux pays où la publicité pour les médicaments est interdite, les industriels financent des campagnes d’informations sur les maladies et leurs signes précurseurs, pour inciter les patients à demander des diagnostics et des traitements. Dans le même temps les visiteurs médicaux payés par les laboratoires cherchent à influencer les médecins — en omettant de signaler dans 50 % des visites les effets néfastes ou contre-indications note Cassels en 2013, qui précise que dans moins de 5 % des visites promotionnelles le représentant signale au moins un effet secondaire grave et un non grave.

Sous prétexte de prévention et dépistage, la recherche d’indices présents chez presque tout le monde est aussi une « corne d’abondance » pour l’industrie médicale via par exemple la banalisation de : prescriptions de scintigraphie du corps entier ; dépistages de cholestérolémie ; dépistages des cancers du sein et de la prostate ; dépistages du cancer colorectal et du col de l’utérus ; dépistages des troubles visuels ; dépistages des troubles de santé mentale ; autodépistages (par test de type questions/réponses) d’une « déficience en testostérone » ; dépistages pulmonaires ; dépistages osseux ; dépistages génétiques;

Quelques exemples Ostéoporose : En 2002, le journaliste médical australien Ray Moynihan a enquêté pour le sur les firmes pharmaceutiques, ce qui l’a conduit à alerter sur le fait que des laboratoires façonnent notre perception des maladies pour vendre plus de médicaments. Il a ainsi fait valoir dans le journal que l'industrie pharmaceutique cherchait à faire reconnaître cet état chez un grand nombre de femmes, pour augmenter ses bénéfices commerciaux en augmentant la vente de médicaments supposés traiter cet état induit par la ménopause. Selon lui, cette situation nuit aux patients. Son utilisation de l'ostéoporose comme exemple d'une maladie "inventée" dans cet article a incité le président de la à vivement répliquer, affirmant que l'article insultait les personnes atteintes d'ostéoporose et que diagnostiquer ce syndrome et le traiter minimisait considérablement le risque de fractures invalidantes avec séquelles durables..