Les ballades en jargon, publiées sous le nom de François Villon et sous le titre Ballades en jargon par André Lanly dans un volume à part en 1971 (Paris, Champion)André Lanly a été suivi par plusieurs éditeurs récents de Villon, par exemple Pierre Michel (Le Livre de Poche 1972), Claude Thiry (Lettres gothiques 1991) et Jean-Claude Mühlethaler & Eric Hicks (Champion 2004)., forment un ensemble de onze ballades, composées dans la seconde moitié du . Réunies et numérotées de I à XI par plusieurs éditeurs modernes, ces ballades se divisent en fait en deux groupes :

thumb|Titre de la série des ballades en jargon dans l'édition Levet (1489) Les ballades I à VI figurent, sous le titre Le jargon et jobellin dudit Villon, dans la première édition connue des œuvres de Villon, imprimée en 1489 par Pierre Levet. Une reproduction d'un des exemplaires de cette édition est accessible sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France.

Les ballades VII à XI, reproduites et traduites pour la première fois par Auguste Vitu dans son Jargon du en 1883-1884, sont réunies sans titre et sans nom d’auteur dans le «manuscrit de Stockholm», copié après 1477 et conservé à la Bibliothèque Royale de StockholmMs. V.u.22 ou ms LIII ou « manuscrit Fauchet ». Édition moderne : Le Petit et le Grant Testament de François Villon, les cinq ballades en jargon et des poésies du cercle de Villon, etc., fac-similé présenté par Marcel Schwob (et Pierre Champion), 1905 ; ce livre, consultable sur internet, n'est qu'un fac-similé partiel du manuscrit, lequel n'a jamais été publié dans son intégralité. ; elles y forment une série à part entre un florilège de ballades anonymes de différents auteurs s’achevant sur la Ballade des proverbes de Villon et une série de rondeaux anonymes qui précèdent des poèmes explicitement attribués à Villon (en commençant par le Lais), eux-mêmes suivis de textes de différents auteurs.

Le jargon du Entre le et le , le mot jargon a servi, entre autres, à désigner le langage, jugé secret ou difficile à comprendre, de groupes de gens considérés comme vivant plus ou moins fortement en rupture avec l'ordre social (bandits, tricheurs, voleurs, mendiants, merciers ambulants, etc.). À partir du , il a peu à peu été supplanté dans cet emploi par le mot argot qui n'avait pas du tout, au départ, cette signification.

Le premier recensement assez étendu d'un jargon de bandits se trouve dans les archives du procès qui s'est ouvert en 1455 à Dijon contre les Coquillards (membres de la bande de la Coquille)Voir Denis Delaplace, Le Jargon des Coquillars à Dijon au milieu du XVe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2011., dans la liste desquels les autorités judiciaires ont fiché Regnier de Montigny, clerc parisien devenu « mauvais garçon » et évoqué succinctement par Villon dans le Lais. C'est Marcel Schwob qui, en 1890-1892, a redécouvert, déchiffré, signalé et publié en extraits les pièces du procès et il a établi, à partir du vocabulaire jargonnesque de ces bandits consigné par les autorités, qu'une vingtaine de termes, à commencer par coquillard, étaient communs au document judiciaire et à l'une ou aux deux séries de ballades, ce qui a permis aux éditeurs-traducteurs modernes de celles-ci de réviser ou de conforter certains points de l'interprétation traditionnelle depuis 1489.

Rapprochements entre les deux séries de ballades Les deux séries de ballades sont composées en jargon et ont, chacune séparément ou les deux ensemble, des termes déjà utilisés dans celui des Coquillards. Elles parlent de thèmes communs. Leurs deux ballades initiales (I et VII) ont plusieurs vers dont les similitudes ne peuvent être fortuites, ce qui a engendré de la part des commentateurs des hypothèses s'efforçant de déterminer si c'est la série Levet ou la série Stockholm qui est la première. La ballade I présente, par rapport à la ballade VII, une métrique chaotique, ce qui pourrait s'expliquer par une tentative de refonte ou d'imitation en lien avec cette dernière qui serait alors premièreVoir Gaston Esnault, «Le Jargon de Villon», Romania n° 72, 1951.... Le débat n'est pas clos.

Le jargon et jobellin dudit Villon La série de six ballades non titrées publiée par Pierre Levet en 1489 parmi les œuvres de François Villon est également annoncée sous le titre Le jargon et ses ballades sur la première page de l'imprimé et rappelée dans la dernière par la formule « Ses ballades et jargon ».

Localisation Le Jargon et jobelin ne se trouve dans aucun des manuscrits anciens contenant des copies d'œuvres de Villon. Le texte de Levet (1489) passe donc pour le premier témoin du texte original, même si plusieurs éditions imprimées de la même époque (1489-1532) en offrent des versions légèrement divergentes (avant tout syntaxiquement, lexicalement et métriquement), mais avec la même succession et dans la même configuration (placée après le Testament et des poésies diverses du poète réunies sous le titre Codicille, la série en jargon précède le Lais).

Succession des ballades Pour chaque ballade, sont donnés ici le premier vers (incipit) et le vers du premier refrain, avec le texte exact de la version Levet (la numérotation est moderne) :

1. Ballade I Incipit : Aparouart la grant mathegaudie Refrain 1 : Eschec eschec pour le fardis

2. Ballade II Incipit : Coquillars enaruans a ruel Refrain 1 : Dont lamboureux luy rompt le suc

3. Ballade III Incipit : Spelicans Refrain 1 : Par les sires qui sont si longs

4. Ballade IV Incipit : saupicquez fronans des gours arquez Refrain 1 : Et gardez les coffres massis

5. Ballade V Incipit : Ioncheurs ionchans en ioncherie Refrain 1 : Par la poe du marieux

6. Ballade VI Incipit : Contres de la gaudisserie Refrain 1 : Et leur faisant faire la moe

Interprétation traditionnelle Sans doute gêné par les défectuosités des textes imprimés depuis 1489 et par la difficulté à interpréter certains mots, le poète Clément Marot, en 1533, a choisi de publier les œuvres de Villon sans le Jargon et jobelin, mais en notant avec humour dans sa préface : « Touchant le iargon, ie le laisse a corriger & exposer aux successeurs de Villon en l'art de la pinse et du croq. » Il désignait ainsi clairement les voleurs, en se souvenant que Villon avait eu cette réputation, non usurpée (participation au vol au collège de Navarre en 1456).

Depuis lors, la quasi-totalité des éditeurs, traducteurs et commentateurs des ballades du Jargon et jobelin, conformément au sens du mot jargon entre le et le , ont interprété celles-ci en termes de délinquance, d'escroquerie et de criminalité, même s'ils ne se rejoignent pas toujours ni sur la signification exacte de nombreux passages ni sur le sens à donner à ces poèmes énigmatiques.

Quant au mot jobelin, on le définit généralement comme désignant un jargon en rapport avec toutes sortes de tromperies, ce que confirme l'article JOBELIN du Dictionnaire du moyen français en ligne du laboratoire ATILF du CNRS (version 2012).

Autres lectures ? En 1968, le linguiste Pierre GuiraudLe Jargon de Villon ou le gai savoir de la Coquille. Gallimard, 1968. a cru pouvoir discerner dans le Jargon et jobelin dudit Villon, en plus de l'interprétation traditionnelle en termes de délinquance et de criminalité en lien avec les Coquillards, une version sous-jacente concernant des tricheurs aux jeux de cartes et, encore plus cachée, une autre en rapport avec des duperies, voire des agressions, d'homosexuelsPierre Guiraud a lui-même relativisé cette thèse dès 1970 dans Le Testament de Villon, Gallimard, p. 71-72.. De 1968 à nos jours, tous les éditeurs-traducteurs de la série de Levet, isolément ou avec celle de Stockholm, s'en sont tenus à des variations sur la seule interprétation traditionnelle, sauf Thierry Martin qui, en 1998Voir François Villon : Ballades en argot homosexuel, Mille et une nuits, 1998 et 2001. Cet éditeur est le seul, depuis 1489, à mettre sous le nom de François Villon le titre Ballades en argot homosexuel que le poète n'aurait jamais pu donner ni à la première série (Levet) ni à la seconde (manuscrit Fauchet)., a privilégié le contenu de la version la plus profonde de Guiraud en l'élargissant aux onze ballades et en substituant à la version de Guiraud, pessimiste et désabusée quant aux relations homosexuelles (« on est toujours possédé »), une suite de jeux érotiques homosexuels exprimés crûment. Cette nouvelle lecture, peu compatible avec les descriptions des dictionnaires tant d'ancien et de moyen français que d'argot ancien, n'a été reprise depuis par aucun autre éditeur-traducteur.

Attribution à Villon Outre la présence de la série parmi les œuvres du poète dans l'édition Levet et l'attribution explicitement faite dans celle-ci par le titre, le principal argument jouant en faveur de la thèse de la paternité de Villon sur le Jargon et jobelin dudit Villon malgré les faiblesses reconnues de ces ballades (voir Paul Barrette, 1977)« Les ballades en jargon de François Villon ou la poétique de la criminalité », Romania n° 98, p. 65-79., c'est le rapprochement, parfois contrastif :

de la ballade I (« noirciz », « cinq ou six », « au plus hault bout assis », « mis au vent », « du tout a neant ») avec la Ballade des pendus, de la ballade II (« a ruel », « Que ny laissez et corps et pel », « collin lescailler », où l'on reconnaît Colin de Cayeux, complice de Villon dans le vol au collège de Navarre) avec la « Belle leçon aux enfants perdus » du Testament, de la ballade II également, par son évocation de la pendaison de Regnier de Montigny, datable de 1457, avec l'allusion à ce dernier, mais sans mention de délinquance ni de criminalité, dans le Lais (1456) .

Les cinq ballades du manuscrit Fauchet Le manuscrit de Stockholm (fin ) est appelé « manuscrit Fauchet » (abrégé en « manuscrit F »), du nom du président Claude Fauchet qui en a été propriétaire à la fin du . Selon Marcel Schwob, celui-ci a inséré sur un feuillet de garde une table des matières annonçant en 1 « balades », en 2 « balades en iargon » et en 3 « rondeaux », avant les œuvres de Villon suivies par celles de différents auteurs, et il a ajouté en marge la mention « jargon » au début de chacune des cinq ballades, mais en prenant apparemment un peu vite la ballade I (VII dans la numérotation actuelle) pour la ballade I de l'édition Galiot du Pré de 1532 (même agencement que l'édition Levet et texte en gros similaire, mais infidèle dans le détail).

Localisation La série des ballades en jargon du manuscrit Fauchet ne se trouve dans aucun des autres manuscrits anciens ni dans aucun incunable contenant des copies d'œuvres de Villon. Le manuscrit de Stockholm est donc le seul et unique témoin du texte original. En outre, comme le copiste a été, dans son travail, assez souvent négligent et peu respectueux des œuvres, les éditeurs-traducteurs depuis Vitu se sont perdus en conjectures de déchiffrage et d'interprétation.

Succession des ballades Pour chaque ballade, sont donnés ici le premier vers (incipit) et le vers du premier refrain, avec le texte brut (plausible) du manuscrit (la numérotation de VII à XI est moderne) :

1. Ballade VII Incipit : En parouart la grant masse gaudye Refrain 1 : mais le pis est mariage men passe

2. Ballade VIII Incipit : Uous qui tenez uoz terres et uoz fiefz Refrain 1 : anges bossus rouastres et scaricles

3. Ballade IX Incipit : Ung gier coys de la uergneLire « vergne ». cygault Refrain 1 : pour les duppes faire brouer au mynsse

4. Ballade X Incipit : Brouez benards eschecquez à la saulueLire « saulve ». Refrain 1 : ionc uerdoiant haureCertains auteurs lisent « havre » et d'autres, depuis G. Esnault, « haure ». du marieulx

5. Ballade XI Incipit : DeCertains lisent « Se ». deuers quay par ung temps diuernois Refrain 1 : pour maintenir la ioyeuse folye

Interprétation traditionnelle