Paul Legrand, né Charles Dominique Martin Legrand le à SaintesArchives de Charente-Maritime, acte de naissance n°4 dressé le 05/01/1816, vue 81 / 300 et mort le à Paris 10Archives de Paris, acte de décès n°1709 dressé le 17/04/1898, vue 28 / 31, est un célèbre mime qui transforma le Pierrot de son prédécesseur Jean-Gaspard Deburau pour en faire le personnage larmoyant et sentimental familier à ses admirateurs après le .

Il fut le premier des mimes parisiens de cette époque (avant son rival Charles Deburau) à se produire hors de France, à l'Adelphi Theatre de Londres durant l'été 1847Ce ne fut pas un succès, le public anglais trouvant son Pierrot « spectral », particulièrement par rapport aux clowns turbulents auquel il était habitué ; voir Hugounet, p. 126., puis après ses triomphes aux Folies-Nouvelles au milieu du siècle, au Caire et à Rio de Janeiro.

Dans les dernières années du siècle, il fut membre du Cercle Funambulesque, une société théâtrale qui faisait la promotion d'œuvres inspirées par la Commedia dell'arte, particulièrement la pantomime. L'année de sa mort marque aussi celle de la fin de l'existence du cercle.

Biographie Comme Deburau père, il était de modeste extraction, fils d'un épicier de Saintes, mais contrairement à lui, dont la vocation semble avoir été choisie par son père, il fut attiré dès sa jeunesse sur les scènes parisiennes par son amour du théâtreHugounet, pp. 122–123.. Il fit ses débuts en 1839 au Concert Bonne-Nouvelle ; sa seule ambition, selon son biographe « J.M. », Lorsqu'il signa plus tard la même année au Théâtre des Funambules, ce fut pour jouer le « comique » des vaudevilles et Léandre, l'amoureux des pantomimes. Mais c'était Pierrot qui répondait le mieux à ses attentes, selon le biographe de Deburau Tristan RémyJean-Gaspard Deburau, p. 168., et après avoir étudié le maître une demi-douzaine d'années, il apparut dans ce rôle en 1845, probablement dans les nombreuses reprises de vieilles pantomimes. À la mort de Deburau en 1846, Legrand porta sa blouse blanche dans toutes les nouvelles pièces.

L'année suivante, le fils de Deburau, Jean-Charles (ou « Charles », comme il préférait [1829–1873]), fit aussi ses débuts en Pierrot aux Funambules, et leur directeur, Constant Billon, au lieu de chercher à harmoniser leurs talents distincts, cultiva leur rivalitéHugounet, p. 127.. Legrand quitta pour cette raison les Funambules en 1853, traversant simplement le boulevard du Crime pour jouer aux Folies-Concertantes (après quelques mois, ce théâtre subit une rénovation et rouvrit sous le nom de Folies-NouvellesVoir Lecomte., aujourd'hui le Théâtre Déjazet). Legrand y demeura jusqu'en 1859, et y suscita l'admiration du public. Lorsque le théâtre changea de main, avec un nouveau directeur peu incliné vers la pantomime, Legrand commença une carrière itinérante : deux ans au Brésil, une longue période à l'Alcazar de Bordeaux (1864–1870), puis, en 1870, une tournée en ÉgypteHugounet, p. 136. et un passage à MarseillePierre Echinard, Louis Rouffe et l'école marseillaise de pantomime dans la deuxième moitié du , in : Théâtre et spectacles hier et aujourd'hui, Époque moderne et contemporaine, Actes du national des sociétés savantes (Avignon 1990), CTHS Paris 1991, p. 552, . De retour à Paris après la guerre franco-allemande et la Commune, il se produisit pendant huit ans au Tertulia, un café-spectacle bien éloigné du lustre des anciennes Folies-Nouvelles. Il passa les deux dernières années de sa carrière (1886–1887) au Théâtre-Vivienne, destiné surtout aux enfantsLe Prologue d'ouverture, joué à la première du théâtre, met en scène un valet de comédie qui se lamente de ce qu'auparavant, Le Théâtre-Vivienne comblait ce manque : — Document F18 13442, manuscrit non numéroté, non daté et non paginé (copie du censeur), Archives Nationales de France, Paris ; présenté dans Storey, Pierrots on the Stage, p. 305..

Durant sa retraite, Legrand publia un volume de ses pantomimesVoir Larcher. et soutint le Cercle Funambulesque, fondé en 1888. Il apparut en Pierrot dans son premier programme — dans un « prologue » en vers de Jacques Normand avec une musique d'Auguste Chapuis — et dans le troisième, dans une de ses propres pièces, Pierrot bureaucrateHugounet, p. 241, 244.. Mais à soixante-douze ans, il participait surtout au Cercle comme spectateur, de plus jeunes mimes reprenant son rôle.

Il est inhumé le au cimetière du Père-Lachaise ( division)Registre du cimetière du Père-Lachaise, 1895-1899, page 28.

La pantomime

Le physique de Legrand semblait aux admirateurs de son prédécesseur peu adapté à la pantomime. Charles Deburau a dit à son sujet au mime Séverin qu'il était trop trapu, son torse et ses bras trop courts, son visage trop gros et trop rond pour un mime ; il manquait d'élégance et de grâceSéverin, p. 70.. L'écrivain Théophile Gautier, dans une critique de La Gageure joué par Legrand aux Funambules en 1846, regrettait aussi , et il conseillait des leçons dans Mais Legrand avait été formé dans le rôle de l'amoureux Léandre, pas dans celui de l'acrobatique Zanni ; il apportait à son Pierrot une sensibilité dramatique et romantique. Et bientôt Gautier commença à apprécier la différence : quand Legrand apparut en 1847 dans Pierrot marquis, une pantomime de Champfleury, Gautier le compara, pour l'étendue et la finesse de son jeu, au grand acteur comique Hugues Bouffé : Ce n'était pas la musculature, mais le masque qui était important pour Legrand, comme Gautier s'en rendit compte progressivement : , écrit-il au sujet de la prestation de Legrand dans Les Brigands pour rire (1857),

Les plus grands succès de Deburau avaient eu lieu dans la « pantomime-féerie », qui présentait des actions frénétiques (parfois violentes) dans un pays imaginaire de transformations, de ruses et de triomphes. Les talents de Legrand se trouvaient ailleurs. C'est dans les drames subtils, voire touchants, de son Pierrot qu'il avait trouvé sa voie, et dans la pantomime « réaliste » qu'il excellait. Aux Folies-Nouvelles, il atteignit sa maturité artistique, comme le suggère une autre critique de Gautier. Elle porte sur Pierrot Dandin, écrit par Legrand et Charles Bridault, musique de Jules Bovéry (1854) :

Legrand était si attaché à sa conception du personnage — sensible et vulnérable, le cœur à découvert — que lorsqu'il figurait dans une pantomime qui rappelait Deburau, il l'infléchissait pour la faire sienne. Le Pierrot bureaucrate de Pol Mercier (1856, musique de J. Bovéry) était conçu comme un coquin et un tire-au-flanc :

C'est ce que dit le scénario ; ce qui suit est la critique de la pièce par Gautier :

La remarque de Gautier sur l'habit noir de Legrand indique autre chose à son sujet : il était aussi à l'aise dans les personnages en costume (Deburau en avait lancé l'habitude)Voir Storey, Pierrots on the Stage, p. 10, n. 24. qu'il l'était dans la blouse de Pierrot. Gautier était ambivalent à ce sujet : la « véracité » du jeu de Legrand était sans précédent, mais on pouvait se demander dans quelle mesure elle était la bienvenue pour le spectateur encore enchanté par la féerie du théâtre de Deburau : , écrit Gautier, Legrand Le « réalisme » de la pantomime de Legrand marquait un retournement dramatique — et pour certains dérangeant — dans le sort de Pierrot.

Le mouvement réaliste et les Folies-Nouvelles thumb|Paul Legrand en Pierrot, photographie de Nadar, vers 1855.

D'un certain point de vue, cette évolution de Pierrot était inévitable. Les Folies-Nouvelles n'étaient pas les Funambules et ses administrateurs, Louis Huart et Marie-Michel Altaroche, étaient loin d'être des illettrés. Les rénovateurs des Folies avaient eu l'intention de transporter leurs spectateurs dans un élégant Storey, Pierrots on the Stage, p. 65. sans lésiner sur les détails luxueux, et ses deux directeurs contribuaient activement à la vie littéraire et journalistique de l'époqueVoir Lecomte, pp. 6–7.. Leur but était d'attirer un public exigeant et éclairé, et pour le public éclairé du début des années 1850, le style en vogue était le réalisme (et son corollaire, la satire). Avant même le départ de Legrand des Funambules, le pionnier du réalisme Champfleury s'était lancé dans une réforme de la pantomime . Son Pierrot marquis de 1847 marqua le début de la révolution de la pantomime, comme Gautier le comprit immédiatement, en écrivant que sa première :

C'est sans aucun doute cette invitation à « l'enquête indépendante », ainsi que les louanges dithyrambiques de la prestation de Legrand par Gautier, qui incitèrent tant d'artistes et d'écrivains à collaborer avec le mime. Parmi les contributeurs des pantomimes de Legrand aux Folies-Nouvelles, on trouve le poète Fernand Desnoyers, les compositeurs Charles-François Plantade et Jules Bovéry, le peintre Hippolyte Ballue et plusieurs disciples bien connus du réalisme, particulièrement sous ses formes satirique et caricaturale, le caricaturiste Cham, Jean-Pierre Dantan, sculpteur de statuettes caricaturales, Gaspard-Félix Tournachon, dit Nadar, et bien sûr Champfleury lui-mêmeVoir Storey, Pierrots on the Stage, p. 65.. Même Gustave Flaubert écrivit une pantomime pour Legrand, bien qu'elle soit rejetée par Huart et Altaroche (apparemment au motif qu'elle n'était pas assez réaliste)Pour un exposé complet sur cette pantomime (Pierrot au sérail, 1855) et sa réception par les administrateurs des Folies-Nouvelles, voir Storey, Pierrots on the Stage, pp. 154–160..

Comme le réalisme et la satire, la parodie était la bienvenue aux Folies-Nouvelles. En 1858, l'opéra de Donizetti Lucrèce Borgia fut égratigné dans À Venise, ou Poignard, potence et mort-aux-rats de Legrand et Bridault. Parmi les personnages, on trouvait Pierrotini (Legrand), , Caliborgna, et Gros-Bêta, Document F18 1023, Manuscrit 4224 (copie du censeur, titré Un Drame à Venise), feuille décrivant les personnages (non-paginée), Archives Nationales de France, Paris ; traduit dans Storey, Pierrots on the Stage, p. 69.. Legrand n'était pas au-dessus de se moquer de lui-même, comme il le fit dans Le Petit Cendrillon (1857)Pierrots on the Stage, p. 70. ou dans Le Grand Poucet (1858), dont le titre comique avertissait le public de son autodérision. On pourrait même dire que vers la fin de son séjour aux Folies-Nouvelles, Legrand se trouvait à la limite d'une sorte de décadence de la pantomime. Storey décrit ainsi une pièce de sa dernière année dans ce théâtre :

Mais apparemment Legrand revint de ce cynisme, car quand Pierrot, incarné par des mimes plus jeunes, franchit les limites qui l'empêchaient de violer sa propre naïveté, il protesta. Après avoir remporté un certain succès avec Pierrot assassin de sa femme (1881), une pantomime où un Pierrot sans illusion chatouille Colombine à mort, le jeune Paul Margueritte interrogea Legrand, alors un artiste âgé, dont les triomphes aux Folies-Nouvelles étaient loin derrière lui. Son accueil fut froid. « Le macabre, le terrible » note Margueritte dans ses mémoires, Le Printemps tourmenté, « Paul Legrand ne le tolérait que par accident, rapidement évacué par la féérie et le rêve »Margueritte, p. 36 ; traduit dans Storey, Pierrot: A Critical History, pp. 119–120.. Et c'est le vieux Pierrot de Legrand, non souillé par le crime et la désillusion, qui devait survivre au .

Exemple de pantomime : Le Rêve de Pierrot