L’histoire des sensibilités est une sous-branche de l’histoire culturelle, issue de l’histoire des mentalitésLANGUE, F., L’histoire des sensibilités. Non-dit, mal dire ou envers de l’histoire ? Regards croisés France- Amérique latine, dans Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Colloques 2006, p. 3.. Son objet est centré sur la question des variations historiques, culturelles et sociales de l’affectivité en s’intéressant aussi bien à l’histoire des sens, des émotions qu’à celle des sentimentsDELUERMOZ, Q. et MAZUREL, H., Pour une histoire du sensible, dans Socio. La nouvelle revue des sciences sociales, , 2022, p. 215.. L’histoire des sensibilités demeure un pan marginal de l’historiographie. En France, plus qu’en Allemagne ou en Angleterre, elle peine encore à s’institutionnaliserMAZUREL, H., De la psychologie des profondeurs à l’histoire des sensibilités. Une généalogie intellectuelle, dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, : Histoire des sensibilités au siècle, 2014/3, p. 23..
Précurseurs Si, ces dernières décennies, la science historique connaît un regain d’intérêt pour les « émotions », c’est en réalité une question ancienne des sciences sociales. On place souvent la naissance de l’histoire des sensibilités au tournant des années 1930-1940 avec Lucien Febvre en France ou Norbert Elias en Allemagne. Mais on trouve déjà des traces de ces questionnements chez tous ceux qui se sont penchés sur une forme de sociologie psychologique ou de psychologie sociale historiqueDELUERMOZ, Q. et MAZUREL, H., Pour une histoire du sensible, dans Socio. La nouvelle revue des sciences sociales, , 2022, p. 215-216..
Au cours de la première moitié du , se développent divers projets autour de la « psychologie des profondeurs » ou de la « psychologie historique » à la suite de la rupture philosophique fondamentale incarnée par les « maîtres du soupçon » : Nietzsche, Marx et Freud. Pour ceux-là, la conscience des hommes se présente toujours sous l’angle d’une conscience mystifiée. Le sens immédiat n’est jamais qu’un voile derrière lequel agissent pour Nietzsche, des « instincts », pour Freud, des « pulsions », et pour Marx, des « intérêts »MAZUREL, H., De la psychologie des profondeurs à l’histoire des sensibilités. Une généalogie intellectuelle, dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, : Histoire des sensibilités au siècle, 2014/3, p. 26.. Nietzsche est sans doute le premier à avoir formulé de façon claire ce qui deviendra l’histoire des sensibilités à travers sa « psychologie des profondeurs ». Il croyait en un changement radical de toute chose au fil du temps, en particulier des sentiments et émotionsMAZUREL, H., De la psychologie des profondeurs à l’histoire des sensibilités. Une généalogie intellectuelle, dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, : Histoire des sensibilités au siècle, 2014/3, p. 30.. À la suite de la réflexion de Nietzsche, Freud a développé dans Malaise dans la civilisation (1929) l’idée selon laquelle la société impose des règles aux hommes pour qu’ils régulent leurs émotions. Cette notion du « développement culturel » sera reprise dans les travaux de Norbert Elias. Celui-ci a étudié le refoulement pulsionnel à l’échelle collective plutôt qu’individuelle. On doit donc à Freud d’avoir restitué le poids de l’affectivité et de l’inconscient dans la détermination des conduites humainesMAZUREL, H., De la psychologie des profondeurs à l’histoire des sensibilités. Une généalogie intellectuelle, dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, : Histoire des sensibilités au siècle, 2014/3, p. 28.. Mais c’est à Elias, et à sa psychologie sociale et historique, qu’il revient d’avoir intégré à la fois l’existence de l’inconscient et celle de l’histoireMAZUREL, H., De la psychologie des profondeurs à l’histoire des sensibilités. Une généalogie intellectuelle, dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, : Histoire des sensibilités au siècle, 2014/3, p. 29.. Dans Sur le processus de civilisation (1939), il montre comment les émotions régulent les rapports humains et l’apprentissage socialBOURGUIGNON, J.-C., Alain Corbin & Hervé Mazurel (dir.) (2022). Histoire des sensibilités. Paris : La Vie des Idées/Presses Universitaires de France (compte-rendu), dans Le sujet dans la cité, , 2022, p. 180-181..
Lucien Febvre, historien français, a pu se nourrir des idées allemandes sur la « psychologie des profondeurs » notamment grâce aux psychologues Charles Blondel et Henri WallonMAZUREL, H., De la psychologie des profondeurs à l’histoire des sensibilités. Une généalogie intellectuelle, dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, : Histoire des sensibilités au siècle, 2014/3, p. 31.. Les inspirations nietzschéennes qui l’aident à fonder sa « psychologie historique » sont particulièrement palpables dans Histoire et psychologie (1938) et Comment reconstituer la vie affective d’autrefois ? (1941)MAZUREL, H., De la psychologie des profondeurs à l’histoire des sensibilités. Une généalogie intellectuelle, dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, : Histoire des sensibilités au siècle, 2014/3, p. 32.. En 1941, Febvre lance un appel à ses collègues historiens pour que ceux-ci fassent entrer dans le domaine trop soigné de l’histoire les choses de la sensibilité. Bien sûr, certains historiens avaient déjà inclus ces questions dans leurs recherches. C’est le cas de Georges Lefebvre avec La Grande Peur de 1789 (1929) et de Johan Huizinga avec Le Déclin du Moyen Âge (1932).
D’autres répondront à l’invitation de Febvre. Son élève Robert Mandrou, d’abord, avec notamment son Introduction à la France moderne (1961)GRANGER, C., Le monde comme perception, dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, : Histoire des sensibilités au siècle, 2014/3, p. 3-4., puis Georges Duby. Tous deux se consacrent à tout ce qui tient de l’affect dans le quotidien des sociétés d’autrefoisMAZUREL, H., De la psychologie des profondeurs à l’histoire des sensibilités. Une généalogie intellectuelle, dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, : Histoire des sensibilités au siècle, 2014/3, p. 24. et font naître une nouvelle orientation de l’histoire, l’histoire des mentalités. C’est d’ailleurs le titre d’une collection lancée sous la direction de Mandrou en 1962 aux Éditions PlonLEMNY, S., Des sensibilités aux mentalités, des mentalités aux sensibilités. Une histoire en quête de nom, dans Revue d’histoire culturelle , , 2023, p. 6.. Deux autres historiens joueront un rôle décisif dans la consécration de l’histoire des mentalités : Philippe Ariès dans La Nouvelle Histoire (1978) et Jacques Le Goff dans Faire de l’histoire (1974). Celui-ci critique alors déjà cette discipline comme étant « un concept ambigu » et « une histoire floue »LEMNY, S., Des sensibilités aux mentalités, des mentalités aux sensibilités. Une histoire en quête de nom, dans Revue d’histoire culturelle , , 2023, p. 7..
Mais c’est surtout dans les années 90 qu’éclot la recherche consacrée à l’histoire des sensibilités notamment à travers la figure d’Alain CorbinBOURGUIGNON, J.-C., Alain Corbin & Hervé Mazurel (dir.) (2022). Histoire des sensibilités. Paris : La Vie des Idées/Presses Universitaires de France (compte-rendu), dans Le sujet dans la cité, , 2022, p. 181..
Historiens du sensible
Alain Corbin Professeur émérite à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste du , Alain Corbin est considéré comme un pionnier de l’histoire des sensibilités, du corps et des représentationsCORBIN, A. et MAZUREL, H., Histoire des sensibilités, Presses universitaires de France, Paris, 2022, p. 115.. Il contribue grandement au développement de l’histoire du sensible à travers une approche novatricePUF, https://www.puf.com/content/Histoire_des_sensibilit%C3%A9s, consulté le 30/11/23.. Avec ses nouvelles recherches centrées sur les sens notamment l’odorat, il privilégie les expressions d’anthropologie historique ou d’histoire culturelle au détriment de celle d’histoire des mentalités. Il se place dans la continuité de Lucien Febvre, mais s’attarde surtout sur les valeurs sensorielles et les représentationsLEMNY, S., Des sensibilités aux mentalités, des mentalités aux sensibilités. Une histoire en quête de nom, dans Revue d’histoire culturelle. , , 2023, p. 9.. Il souhaite que les historiens se concentrent davantage sur les images et les gestes. De cette façon, il veut que l’histoire des sensibilités et l’anthropologie historique des images et des gestuelles soient plus fréquemment liéesMAZUREL, H., Histoire du sensible, histoire sensible, dans Critique, , 2023/1-2, p. 152.. Les ouvrages d’Alain Corbin sont, encore aujourd’hui, considérés comme prépondérants dans le champ historiographique des sensibilitésMAZUREL, H., De la psychologie des profondeurs à l’histoire des sensibilités. Une généalogie intellectuelle, dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, : Histoire des sensibilités au siècle, 2014/3, p. 25..
Hervé Mazurel Hervé Mazurel est maître de conférences HDRHabilitation à Diriger des Recherches. Il s’agit d’un diplôme permettant d’enseigner comme professeur dans les études supérieures après avoir obtenu sa thèse. à l’université de Bourgogne. Il est, avec Alain Corbin, son maître de thèse, l’un des grands historiens français spécialistes de l’histoire des sensibilités, du corps et des imaginaires. Il publie avec ce dernier une Histoire des sensibilités (2022). Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit. Essai d’histoire abyssale et d’anthropologie sensible (2020) et L’inconscient ou l’oubli de l’histoire. Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective (2021) complètent les ouvrages-clés dans la bibliographie de Mazurel. Ses travaux traversent l’histoire, l’anthropologie sensorielle ainsi que la psychanalyse en expliquant comment le « moi », l’individuel, est profondément socialiséMAZUREL, H., L’inconscient ou l’oubli de l’histoire. Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective, La Découverte, Paris, 2021, p. 411..
Objet d'étude
Il est difficile de définir clairement et simplement la notion de « sensibilité ». Dans La sensibilité et l’histoire (1941), l’historien français Lucien Febvre qualifie ce terme comme étant « un vieux mot » datant du début du siècleFEBVRE, L., La sensibilité et l’histoire : comment reconstituer la vie affective d’autrefois ?, dans Annales d’histoire sociale, , 1941, p. 17.. Le sensible prend en compte les sens — odorat, toucher, ouïe, goût, vue —, les émotions et les affects qui ont traversé l’histoire et les sociétés dans plusieurs espaces spatio-temporelsBOURGUIGNON, J.-C., Alain Corbin & Hervé Mazurel (dir.) (2022). Histoire des sensibilités. Paris : La Vie des Idées/Presses Universitaires de France (compte-rendu), dans Le sujet dans la cité, , 2022, p. 5-6.. Il ne s’agit pas de matière palpable, mais plutôt de sensations.
Il existe un lien étroit entre l’histoire des sensibilités et l’histoire des mentalités du fait de la proximité de leurs objets d’étude. Dans les années 1970-1980, des historiens français comme Jacques Le Goff et Georges Duby, s’intéressant à l’histoire des mentalités, permettent un avancement important dans « les faits de sensibilité »Interview de Hervé Mazurel réalisé par Xavier Mauduit dans l’épisode 1 : Comment écrire l’histoire des émotions de la série Histoire des sensibilités réalisée par France Culture le 13 février 2023.. L’histoire des mentalités précède donc l’histoire des sensibilités dans l’historiographie. Mais cette dernière semble depuis quelques années éclipser l’histoire des mentalités dans le champ de la recherche universitaireLEMNY, S., Des sensibilités aux mentalités, des mentalités aux sensibilités. Une histoire en quête de nom, dans Revue d’histoire culturelle , , 2023, p. 1..