La monarchie Shilluk, ou Läki Cøllø, est un ancien État d'Afrique de l'Est situé sur les rives du Nil Blanc et ayant Fachoda pour capitale et résidence royale. D'après les traditions locales, ce royaume apparait vers le milieu du fondé par le premier souverain, le demi-dieu Nyikang. Les souverains animistes shilluk ont dû faire face à partir du XIX aux assauts militaires des armées de l'empire ottoman puis à la colonisation britannique dans le cadre du Soudan anglo-égyptien. Le royaume shilluk n'existe plus aujourd'hui en tant qu'entité politique indépendante, mais seulement comme une chefferie traditionnelle en relation avec les autorités administratives de l'actuel Soudan du Sud.
La monarchie shilluk est un pouvoir politique sacré et divin qui garantit l'ordre social, cosmique et symbolique à travers des rituels fondés sur les mythes, les faits et les gestes de Nyikang, le premier roi (ou reth) shilluk. La monarchie shilluk et son système de pensée fut étudiée en 1911 par Charles Gabriel Seligman puis attachée au concept de « royauté sacrée » en 1916 par l'ethnologue britannique James George Frazer dans son ouvrage Le Rameau d'or.
Géographie
Situation
thumb|upright=1.5|Localisation du pays Shilluk Les Shilluk forment un peuple nilotique qui occupe une bande de terre située le long de la rive occidentale du Nil blanc, depuis le lac No et jusqu'à environ 12° de latitude Nord. Le peuple Shilluk dépend depuis 2011 de l'État du Soudan du Sud, année de sa sécession avec l'État du Soudan. Les Shilluk sont de la même souche que les Nuer et les Dinka qui sont leurs voisins au sud et à l'est. Cependant leur langue est plus proche de celle du peuple Anuak qui est installé près des rivières Baro et Pibor.
Le nom Shilluk est la version en langue arabe du mot (ou ), terme dont usent les Shilluks pour se désigner eux-mêmes. Le singulier de est qui est manifestement lié avec le terme Acholi le nom d'une tribu équatorienne de l'Ouganda dont les Shilluk admettent une origine commune.
La plupart des peuples nilotique sud-soudanais, tels les Nuer et les Dinka pratiquent pour l'essentiel de leur subsistance l'élevage semi-nomadique des bovins, tandis que la culture des céréales ne tient que peu de place. Leur système social est très égalitariste et les troupeaux représentent une grande valeur symbolique. L'existence des Shilluk n'est pas bien différente mais les troupeaux occupent une place moindre dans leurs activités. Leur existence est beaucoup plus sédentaire car la frange de terre qu'ils occupent le long du Nil blanc est bien plus fertile qu'ailleurs dans la région. La culture de la céréale durra, une variété de Sorgho (millet), a fait d'eux un peuple d'agriculteurs relativement prospère en dehors des périodes de sécheresse prolongée. Au , les Shilluk ont été estimés à environ répartis dans des centaines de hameaux.
Provinces historiques et religieuses
La Shillukland est divisé en deux provinces historiques, Luak dans le sud et Gerr (variante: Ger) dans le nord. Ces deux provinces sont aussi connues, respectivement, sous les noms de Gol Nyikang et Gol Dhiang. Ces deux derniers termes sont maintenant tombés en désuétude et n'apparaissent plus que lors des cérémoniels religieux ; par exemple, durant l'intronisation d'un nouveau roi. La frontière entre les deux provinces est fixée sur le khor Arepejur qui se jette dans le Nil Blanc au sud de Fachoda, la capitale religieuse. Traditionnellement, le chef du village de Debalo exerce la fonction de chef de Luak, tandis que le chef du village de Golbany est le chef de Gerr. Avec ces deux chefs, le chef du Muomo (variante: Mwomo)Le Muomo est un regroupement de plusieurs localités dont Akurwa et Kaka. dans l'extreme nord et le chef de Tonga dans l'extreme sud sont les quatre plus hauts dignitaires du Shillukland après le roi.
L'origine du nom de la province méridionale Gol Nyikang est limpide. Le mot gol signifie « foyer, domicile » et par extension « famille » qui est la plus petite unité sociale de l'ethnie. Or, le Shillukland a été colonisé par Nyikang lui-même depuis le sud. Un des plus grands temples dédiés à Nyikang se trouve à Panyikang (le village de Nyikang) et ce complexe semble avoir été à l'origine son domicile personnel ; le Gol Nyikang est donc « le Territoire de Nyikang ».
Le nom de la province septentrionale Gol Dhiang signifie littéralement « le Territoire de la Vache ». La tradition orale rapporte qu'à la mort de Tokoc, le neuvième roi, survenue vers 1690 après une trentaine d'années de règne, tous les Shilluk n'acceptèrent pas son fils Tugo en tant que légitime successeur. Les récalcitrants appelèrent la reine Abudok, la fille de Buoc (le septième roi), pour qu'elle règne à la place de son neveu. Tugo qui vivait alors à Athokong (village situé dans la province du sud) décida de partir avec ses partisans et avec le troupeau royal qu'il avait hérité de son père. Il entra dans la province du nord et fonda le village de Padhiang, c'est-à-dire « le village de la vache » près de l'actuelle Kodok. Quelque temps plus tard, Tugo fonda le village de Fachoda c'est-à-dire « le village des bœufs sans cornes ». Les chefs du nord, qui n'avaient pas été consultés quant au choix de la reine Abudok, se fédérèrent autour de la personne de Tugo. Mais Abudok décida de rencontrer Tugo à Fachoda. Les deux partis se réconcilèrent et Abudok fut obligée de renoncer à la royauté. Après cette rencontre, Tugo fit cadeau à Abudok d'un taureau qui fut aussitôt sacrifié par cette dernière pour sceller la paix retrouvée. Par ce geste, la reine donna à la province nord son nom de Gol Dhiang, c'est-à-dire « le territoire du taureau qui vient d'être tué ». Plus tard, Tugo installa ses partisans dans le village de Golbany et son chef fut instauré en tant que responsable de la province Gol Dhiang.
Sociologie Structure sociale Lignage (Kwa) Le mot signifie « grand-père » ou « ancêtre ». Les mots et ont le même sens mais peuvent aussi signifier le contraire à savoir « petit-enfant » et « descendant ». Suivi du nom d'un ancêtre Kwar ou Kwa sont les équivalents en langue shilluk de nos mots « lignage » et « clan »; Kwar Okel désigne ainsi tous les descendants d'Okel même si ce personnage est mythique. Plus d'une centaine de lignages ont été remarqués. Tout individu sait à quel lignée il appartient, même si le lignage du fait de l'exogamie a cessé de posséder, a des fins pratiques, toute unité. Aussi, aucun lignage ne possède de chef et tout groupement de hameaux () est composé de plusieurs lignages.
Quelques lignages: Kwa Ajal, fut fondé par Jal, un compagnon d'exil de Nyikang. Kwa Mon, fut fondé par Mon, un serviteur que Nyikang rencontra à son arrivée dans le pays Shilluk. Kwa Ju, fut fondé par Ju un demi-frère de Nyikang. Kwa Tuki, fut fondé par un esprit que Nyikang trouva dans une rivière. Kwa Tuga, fut fondé par Tuga, un arabe dont Nyikang épousa la sœur.
Regroupement (Podh) left|thumb|Guerrier Shilluk. Le terme peut désigner toute la contrée Shilluk, un regroupement ou une fédération de regroupements. Cependant dans son acceptation la plus courante le sert à désigner un groupe de villages habités par plusieurs lignages fédérés dans un but de défense mutuelle et placés sous l'autorité d'un unique chef. Cette fédération de hameaux est la base de la structure tribale des Shilluk. Le pays en compte plus d'une centaine dont l'importance en termes de population peut varier du simple au sextuple.
Ces regroupements n'apparaissent parfois que comme de simple aire géographique et comme un agrégat hétéroclite de plusieurs lignages concurrents. Avant et durant la colonisation britannique, ces lignages se sont unifiés sous la menace des guerres tribales. Mais durant les temps de paix, ces communautés voyaient leur unité se dissoudre du fait des rivalités internes. Les individus étant déchirés entre leur allégeance au chef du podh et leur appartenance à leur lignage (kwar).
Originellement, Nyikang a accordé à chaque lignage un territoire podh. Si cette lignée existe toujours, elle est considérée comme le propriétaire du sol. Cette famille est alors connue sous le terme de . Les autres lignées, issues des migrations postérieures sont nommées sous le terme . Si le lignage dyil s'éteint, les droits passent au second plus ancien lignage. En théorie le lignage dyil fournit au podh son chef. Mais l'autorité peut aussi revenir au lignage le plus important en terme numérique. Dans ce cas de figure, le lignage d'origine conserve son prestige et ses droits de propriété du sol. Certains regroupements, tel l'Odong Fanyikang, ont adopté un système de rotation de l'autorité entre les deux ou trois plus importantes lignées.
Hameau (pac) thumb|upright=1.1|Un hameau Shilluk vers 1910. Photographie de Charles Seligman. À l'intérieur de chaque regroupement , le hameau (singulier: , pluriel: ) est une unité homogène. Le hameau n'est habité que par des individus issus d'une même lignée. Certains hameaux sont très petits et ne consistent qu'en une seule habitation, d'autres peuvent en compter plus de cinquante. Dans tous les cas, le hameau n'est qu'une famille au sens le plus large. L'habitation traditionnelle consiste en deux huttes entre lesquelles un petit espace est clos par une barrière faite avec des tiges de millet ou avec de grossières nattes d'herbacées. Ces habitations sont construites autour d'un vaste enclos commun qui sert à garder les chèvres et les vaches du hameau. À l'intérieur de cet espace, une grande hutte () est généralement construite pour abriter le bétail lors des pluies. Tout le long de l'année, cette hutte sert aussi d'auberge pour les hôtes étrangers et de maison communale. La hutte , de taille normale et sans barrière de protection, sert de dortoir commun pour tous les hommes célibataires. Dans cette hutte sont entreposées les cendres du fumier dont les hommes se couvrent pour se protéger des rayons du soleil caniculaire et contre les piqures des insectes (mouches, moustiques).
Famille (gol) Par extension le terme (habitation) désigne la « famille ». Dans ce dernier sens, le est la plus petite unité du peuple Shilluk. Un homme célibataire ne possède pas sa propre habitation. Les individus non-mariés sont attachés au de leur père. Si ce dernier est mort, le célibataire adhère au de son frère marié le plus âgé ou, à défaut, au frère marié du père décédé. Le propriétaire de l'habitation est le chef de sa famille et le responsable de ses habitants. En outre, il possède aussi le troupeau familial. Et puisque le remède traditionnel à toute infraction ou crime est un paiement en bétail, il s'ensuit que le chef familial est tenu responsable de la faute et non le malfaiteur lui-même.
Groupes sociaux Kwareth Le peuple Shilluk est divisé en quatre classes ou groupes de clans. Le Kwareth (=ancêtre et =roi) est le clan royal formé par les descendants de Nyikang et le roi Shilluk en est naturellement issu. Ce groupe plus que tous les autres s'est largement diffusé dans toute la contrée Shilluk ; ses membres ayant un plus grand nombre d'épouses. Il n'a pas d'autorité politique mais forme une sorte d'aristocratie. À l'intérieur de cette classe, les membres portent l'un des quatre titres suivants : Reth: le roi régnant qui doit forcément être le fils de l'un des précédents rois.
Nyireth: fils ou fille du roi vivant ou mort.
Nyareth (ou Nyinyireth): fils d'un Nyireth.
Kwar Nyireth: petit-fils d'un Nyireth.
Ororo thumb|left|upright=1.0|Deux hommes Shilluk en 1936. Les Ororo constituent une branche de la lignée royale qui a perdu ses droits à la succession monarchique. Les Shilluks disent d'eux qu'« ils sont de vrais Kwar Reth mais sont comme des Collo ». Ses membres ne diffèrent pas du reste de la population mis à part leurs importantes fonctions rituelles en lien avec la royauté.