vignette|Alfred Cortot en 1934 (photo studio Harcourt)
Alfred Cortot, né le à Nyon (Suisse) et mort le à Lausanne, est un pianiste français. Il est considéré comme l'un des grands interprètes du .. Pédagogue renommé, il est un des fondateurs de l'École normale de musique de Paris. Son rôle dans le gouvernement de Vichy et son attitude pendant l'Occupation sont des sujets de controverses.
Biographie
Origines familiales et enfance en Suisse
Alfred Cortot naît dans une famille modeste installée à Nyon, . Sa mère vient du pays d'Ajoie, ; son père, français, est originaire du Villars, près de Tournus en Bourgogne. Bien que qualifié de par son biographe Bernard Gavoty et malgré son attachement à son pays de naissance, il n'a jamais eu que la nationalité française.
Il est le quatrième enfant d'une fratrie composée d'un frère et de deux sœurs beaucoup plus âgés. Très tôt, sa mère décide de faire de son benjamin un grand pianiste alors que, selon lui, il n'a pour le piano. En 1882, la famille emménage à Genève afin d'offrir à l'enfant un environnement artistiquement stimulant. Alors qu'il n'a que cinq ans, ses deux sœurs apprennent le piano et le solfège au Conservatoire de cette ville pour transmettre cet enseignement à leur frère. Léa, l'aînée, se charge de l'instrument et Annette, sa cadette, de la théorie musicale. Bien que leur niveau musical soit très rudimentaire, Cortot est profondément marqué par cet apprentissage improvisé. Il dira beaucoup plus tard à propos de ses sœurs :
Alfred n'est pas un enfant prodige, mais travaille avec beaucoup de soin et de discipline. Toute la famille se sacrifie pour son éducation. Comme le résume Bernard Gavoty :
Le Conservatoire de Paris En 1886, la famille déménage à Paris avec l'objectif de le voir entrer au Conservatoire national de musique et de déclamation. Sa formation étant insuffisante, il échoue, mais l'un des professeurs, Émile Decombes, accepte de le prendre dans son cours comme auditeur libre et il réussit le concours l'année suivante.
Decombes et Diémer Dans la classe de Decombes, il rencontre des gens qui ont été élèves de Frédéric Chopin, comme Georges Mathias (1826-1910) ; il en est marqué pour toute la vie, se trouvant ainsi en relation immédiate avec l'époque du romantisme qui a toujours été son paradis perdu. Decombes lui-même avait reçu à plusieurs reprises des conseils de Chopin.
Les études du jeune Cortot sont laborieuses même si ses professeurs le décrivent comme très appliqué : il ne réussit à passer dans la classe supérieure de Louis Diémer qu'après six années. Il n'a pas de grandes affinités avec Diémer qui privilégie la technique au détriment de l'expression. Cependant celui-ci lui présente Anton Rubinstein, élève de Franz Liszt et le plus fameux pianiste de l'époque. Cortot joue devant lui la Sonate « Appassionata » de Ludwig van Beethoven. Rubinstein lui déclare à la fin de leur rencontre : .
Cortot échoue encore à trois reprises au concours de fin d'année. Mais, en 1896, alors qu'il a presque dix-neuf ans, il joue la Quatrième Ballade de Chopin devant le jury et remporte brillamment le premier prix, à l'unanimité du jury, seul nommé.
Risler Dans la classe de Diémer, Cortot rencontre Édouard Risler de quatre ans son aîné et premier prix en 1889, qui eut une immense influence sur lui. Diémer avait étudié en Allemagne avec Eugen d'Albert, le disciple préféré de Franz Liszt : il enseigne à Cortot une approche du piano beaucoup plus orchestrale et expressive. Mais c'est Risler qui initie Cortot à Chopin et en particulier à ses Études qui l'accompagnèrent toute sa vie. Bernard Gavoty rapporte ce que ressentit Cortot lors d'une séance de travail :
Cette formation joue un rôle décisif qui explique son premier prix en 1896. Cortot dit de Risler :
Débuts professionnels Bayreuth La maison Pleyel offrant un cadeau aux lauréats du premier prix du conservatoire, Cortot demande qu'on lui offre un voyage à Bayreuth. Il rejoint là-bas Risler qui le présente à Cosima, la fille de Franz Liszt et épouse de Richard Wagner. La découverte de la musique de Wagner est un tel choc qu'il décide de devenir chef d'orchestre. Risler l'introduit aussi dans le cercle des musiciens français qui font le « pèlerinage » à Bayreuth : ces rencontres vont lui ouvrir de nombreuses portes dans son pays. De retour en France, il est un musicien reconnu et joue de la musique de chambre dans les salons parisiens et convainc la comtesse Greffulhe de financer la première exécution du Crépuscule des Dieux en France qu'il dirige lui-même le et qui est un triomphe. Il est répétiteur à Bayreuth en 1901.
Chef d'orchestre En 1903, il crée son propre orchestre, ce qui lui permet de diriger ainsi les premières en France du Requiem allemand de Brahms et de la Missa solemnis de Beethoven. Comme il est de coutume à cette époque, il coproduit les concerts qu'il dirige. Malheureusement, après le retrait progressif de ses mécènes et un associé douteux sur le plan de la gestion, sa carrière de chef d'orchestre se révèle un désastre financier, et il reprend sa carrière de pianiste en 1905.
Rencontres Le , à la mairie du 5e arrondissement de Paris, il se marie avec Clotilde Bréal, fille du philologue Michel Bréal et meilleure amie de la femme de Léon Blum, lequel figure parmi les témoins du mariage. Dès lors, Cortot fréquente assidûment le milieu de la bourgeoisie intellectuelle. Ainsi, dans le salon de Ménard-Dorian, il rencontre Georges Clemenceau, Aristide Briand et les grandes figures de la gauche radicale ou socialiste. Cortot se déclare durant cette période « passionnément dreyfusard ». Il considère Léon Blum comme .
Musique en trio En 1905, il fonde avec Pablo Casals et Jacques Thibaud un trio de musique de chambre dont la réputation devient rapidement internationale. Le trio rencontre un succès considérable qui fait sortir ce genre musical des salons pour l'imposer sur les scènes de concert. Mais le trio s'arrête dans les années 1930 pour des raisons politiques, Casals reprochant à ses partenaires de ne pas s'engager dans sa lutte antifasciste lors de la Guerre d'Espagne : .
Il rencontre Gabriel Fauré, dont il devient très proche, et crée ses Nocturnes et .
Pédagogue À côté de ses activités d'interprète, Alfred Cortot mène une carrière d'enseignant. Il est nommé professeur de la classe féminine de piano au Conservatoire national de musique et de déclamation en 1907. Il a comme premières étudiantes Yvonne Lefébure, Magda Tagliaferro et Clara Haskil. Toute sa vie durant, il alterne concerts et enseignement.
La Première Guerre mondiale En 1914, Cortot interrompt sa carrière pianistique pour se consacrer entièrement à des actions patriotiques. Il organise des spectacles pour le public du front et de . Précisément, il organise des Matinées Nationales qui se déroulent jusqu'en 1918 en Sorbonne, à Paris. Il participe également au rayonnement de la musique au sein des spectacles du Théâtre aux Armées, destinés aux combattants des tranchées.
Appelé par Albert Dalimier, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts qui le repère dès 1916, Cortot se voit confier en 1916 un « service de propagande artistique ». Il organise de nombreuses manifestations, expositions, représentations théâtrales, concerts dans les pays alliés ou neutres.
Le , il fonde l'Œuvre fraternelle des Artistes, sous le patronage de l'administration des Beaux-Arts, destinée aux artistes nécessiteux. À la demande de Cortot, son ami Paul Dukas participe au comité d'honneur de l’organisation. D'autres compositeurs comme Debussy, Fauré et Saint-Saëns en font partie. Au , Cortot indique que 275 200 francs ont été distribués à 4 027 familles d'artistes.
L'entre-deux-guerres L'apogée de sa carrière La période entre les deux Guerres mondiales est l'apogée de la carrière artistique de Cortot.
C'est pendant cette période qu'il rédige la plupart de ses ouvrages : des écrits pédagogiques (Méthodes de piano, Éditions commentées), des écrits littéraires (La Musique française de piano, Préfaces, etc.).
Le nombre de concerts et de conférences relève du prodige. Il enregistre 150 disques et dirige comme chef d'orchestre l'orchestre de l'école Normale. On parle du : c'est l'expression utilisée par Louis Barthou, le ministre des Affaires étrangères, qui l'élève à la dignité de Commandeur de la Légion d'honneur le .
En effet, Cortot est un symbole du rayonnement culturel de la France et n'hésite pas à soutenir la politique extérieure de la Troisième République. Par exemple, il donne de nombreux concerts en Roumanie, Tchécoslovaquie et Yougoslavie pour soutenir la « Petite Entente », il joue en Allemagne à partir de 1927 après le rapprochement franco-allemand à la suite des accords de Locarno et en URSS au printemps 1936 au moment de la signature d'un accord franco-soviétique. Ceci explique que c'est au titre des Affaires étrangères et non des Beaux-Arts qu'il devient Commandeur de la Légion d'honneur.
Son livre La Musique française de piano est en fait un recueil d'articles sur l'œuvre pianistique de Franck, de Debussy, de Ravel ou du Groupe des six. Cortot s'attache tout particulièrement à mettre en valeur la musique française de son temps.
Cortot est devenu l'un des musiciens les plus importants de la vie musicale internationale. Le pays où il a le plus de succès est celui où il a vraiment commencé sa carrière : l'Allemagne. Les Allemands le considèrent dès la fin des années 1920 comme et . Pour Cortot, qui considère l'Allemagne comme la patrie des musiciens, c'est la consécration.
L'École normale de musique vignette|Plaque apposée sur la façade de l'École normale de musique de Paris.
Après une tournée aux États-Unis en 1918, il fonde en 1919 avec Auguste Mangeot, directeur de la revue Le Monde musical, l'École normale de musique de Paris qui porte désormais son nom. L'Ecole normale de musique est conçue avant tout comme un centre de rayonnement international puisqu'elle est destinée à accueillir avant tout des élèves étrangers. Cortot veut que l'École comporte un cursus complet, avec l'étude approfondie d'un instrument, le solfège, l'écriture, l'histoire de la musique, la pratique du répertoire et de la pédagogie. Cortot estime aussi qu'un enseignement musical complet comporte toutes les disciplines liées à l'expression artistique : la gymnastique rythmique, l'histoire de l'art en correspondance avec la musique et les langues vivantes. Les meilleurs professeurs rejoignent Cortot : Lazare-Lévy (« cours supérieur ») et son ancienne élève Yvonne Lefébure pour le piano, Marcel Dupré pour l'orgue, Wanda Landowska pour le clavecin, Jacques Thibaud pour le violon, Pablo Casals et André Navarra pour le violoncelle, Claire Croiza, Charles Panzéra et Pierre Bernac pour le chant, Georges Enesco, Paul Dukas et Arthur Honegger pour la composition, Nadia Boulanger pour l'harmonie et le contrepoint.
La Seconde Guerre mondiale Le rôle d’Alfred Cortot et son niveau d'implication dans le régime de Vichy ont fait l'objet de nombreuses polémiques. Pour François Anselmini, c'est « le sujet qui fâche » et qui va ternir durablement sa réputation.
Le début de la guerre et la débâcle Le , le jour de la déclaration de guerre de la France à l'Allemagne, Cortot annule comme en 1914 tous ses engagements. Il prend lui-même l'initiative de rédiger un projet pour coordonner toutes les activités culturelles afin d'apporter distraction et réconfort aux soldats français. Cortot se voit alors proposer par Georges Huisman, directeur des Beaux-Arts, le poste de délégué général aux Arts et loisirs aux Armées. Pendant la « drôle de guerre », il organise donc de nombreux concerts où il joue parfois lui-même.
Pendant la débâcle, il est avec l'administration des Beaux-Arts au château de Chaumont-sur-Loire le . Le , Huisman et lui partent en voiture à Bordeaux. Après l'armistice du , alors que Huisman s'est embarqué sur le Massilia, Cortot se rend à Vichy où le nouveau gouvernement s'installe en juillet.