Halide Edib Adıvar (turc ottoman : خالده اديب اديوار), née en 1882 ou 1884 et morte le , est une femme de lettres, enseignante, femme politique et une féministe turque.

Biographie

Jeunesse et éducation Halide Edib est née à Constantinople, capitale de l'Empire ottoman. Son père est un des secrétaires du sultan ottoman Abdülhamid II. Elle est éduquée, dans un premier temps, au domicile de ses parents par des précepteurs. Ce sont eux qui éveillent sa curiosité pour la littérature européenne et ottomane. Ils lui donnent également des cours de théologie, de philosophie et de sociologie, lui apprennent à jouer du piano, et lui enseignent l’anglais, le français et l’arabe. Elle reçoit également des cours de mathématiques par le mathématicien et astronome ottoman, . En 1893, elle fait un bref passage à l’American College for Girls, auquel elle retournera en 1899 afin d’être diplômée. Elle est une des premières bachelières de son époque, en 1901.

Début de sa vie d'adulte La même année, elle épouse son professeur privé de mathématiques, Salih Zeki, né en 1864 et donc de vingt ans son aîné. De leur union naissent deux fils : Ayetullah et Hikmetullah.

Dans la même période, le déclin, financier et militaire, de l’empire ottoman favorise le développement d'une opposition intérieure à l'autoritarisme du sultan Abdülhamid. S’inspirant de la Révolution française de 1789 et d'idées d'intellectuels, tels que Namik Kemal, l’opposition se cristallise autour du mouvement des Jeunes-Turcs. La crise devient de plus en plus forte en ce début de et se transforme progressivement en insurrection. Le sultan Abdülhamid est contraint, pour enrayer cette contestation, d'annoncer en la convocation du Parlement et la remise en vigueur de la Constitution ottomane de 1876 (une constitution d'inspiration plus libérale, instaurant un régime parlementaire et qui avait été suspendue).

Dans ce contexte, Halide Salih, de retour d'un séjour en Angleterre, côtoie avec passion le milieu intellectuel de la capitale, et publie des articles dans des journaux et revues, notamment Tanin (journal fondé en 1908 par le poète Tevfik Fikret), Mehasin, Musavver Muhit, et Resimli Kitap. Ces articles, qui portent principalement sur le statut des femmes et leur éducation, suscitent de vives réactions dans les milieux traditionalistes et conservateurs. À la suite d'un de ses articles dans le Tanin, elle intervient, à la demande du ministère de l’Éducation, pour adapter la pédagogie et l'enseignement dans les écoles de filles de Constantinople, puis renonce rapidement à cette mission à la suite de désaccords. C'est à cette époque qu'elle publie également ses premiers romans.

Un contemporain la décrit comme .

En 1910, elle divorce de Salih Zeki, celui-ci ayant pris une seconde épouse comme l'y autorise le droit islamique, et reprend son nom de Halide Edip. En 1911, de retour d'un nouveau séjour en Angleterre, elle fréquente les « Foyers turcs », partisans du panturquisme, un mouvement nationaliste turc. Leur objectif était d’encourager le progrès économique et social. C’est d'ailleurs au sein de ces foyers que sont donnés les premiers cours mixtes, symbole d’une grande avancée pour l’époque. Halide Edip en devient la première femme membre en 1912, alors qu'éclatent les guerres balkaniques. Sous l'influence de mouvements nationalistes, elle publie en 1912 son roman, Yeni Turan. Elle cofonde également une organisation pour la promotion des femmes, Taali-i Nisvan.

Première Guerre mondiale et génocide des Arméniens : un rôle controversé vignette|377x377px

En pleine guerre mondiale, entre 1916 et 1917, elle intervient comme inspectrice ottomane pour les écoles à Damas et Beyrouth. Elle dirige un orphelinat arménien au collège Saint-Joseph du Mont-Liban à Antoura. Sur ordre de Djemal Pacha, dont le rôle est connu dans le génocide arménien, elle donne à ces enfants arméniens des noms musulmans et leur enseigne la religion musulmane. Elle se défend de toute participation au génocide, écrivant, en 1918: Djemal Pacha a expliqué la nécessité de la façon suivante : à Damas, il y avait un certain nombre d’orphelinats dirigés par les Arméniens qui étaient soutenus par l’équipe dirigeante de Djemal Pacha. Ceux-là n’acceptaient que les enfants arméniens. Il n’y avait aucune place dans ces orphelinats et financièrement il n’y avait plus de possibilité d’accorder de l’aide.

Ayin TuraNom de l'orphelinat pour musulmans. était prévu uniquement pour les enfants musulmans et il y avait toujours des places. Pour que les enfants arméniens non récupérés par les orphelinats arméniens soient acceptés dans Ayin Tura, il était obligatoire de les appeler avec des prénoms turcs ou musulmans. En vérité, il n’y avait pas d’enseignement religieux. C'est-à-dire qu’il n’y avait pas de volonté de convertir ces enfants à l’islam..

Son rôle est en réalité fortement controversé. Probablement du fait de son idéologie nationaliste et panturque, elle entretient une relation ambiguë avec les Arméniens. Son ambivalence était déjà visible dans sa relation avec le prêtre et musicien arménien Komitas. Ils deviennent amis en 1914 et Halide Edip l’invite régulièrement à venir chanter chez elle. Lorsqu’elle décrit cette période dans ses écrits, elle semble occulter toute référence à l’Arménie.

Tout d’abord, elle se réfère à sa musique comme étant « anatolienne », et non arménienne, en ajoutant qu’il avait volé ces musiques aux Turcs en . Lui niant toute généalogie arménienne, elle écrit également . Leur relation se finit lors du génocide arménien dont Komitas fut une victime.

De fait, pour certains observateurs comme son ancienne camarade de classe Aghavnie Yeghenian, elle est l’une des figures de proue derrière la turquisation et l’islamisation imposées à l’orphelinat.. Certains témoignages d’anciens pensionnaires de l’orphelinat sont accablants :

« La majorité des enfants punis ne pouvaient pas marcher pendant plusieurs semaines. Certains ont perdu leurs dents, d’autres ont eu le nez cassé. La majorité se sont évanouis en appelant à l’aide. Pendant plus de deux ans, c’était récurrent. » S’il n’est fait aucune mention de son rôle direct dans l’imposition de ces sévices, Halide Edib était bien présente. De fait, c’est plutôt pour son inaction qu’elle est critiquée, puisqu’elle n’interférait en aucune manière :

Fin de la Première Guerre mondiale et guerre d’indépendance turque vignette|gauche|Halide Edip Adıvar avec Mustapha Kemal, en janvier 1923, à la gare de Gebze. Elle se remarie en 1917 avec le docteur , et prend l'année suivante un emploi en tant que maître de conférences en littérature à la faculté des lettres de l'université d'Istanbul. Elle est, dans la même période, de plus en plus active dans le mouvement nationaliste de Turquie. Elle devient membre de l'organisation secrète Karakol (créée à la suite de l'occupation de Constantinople par les troupes françaises, anglaises et italiennes, en )Giles Milton : Le Paradis perdu.1922, La destruction de Smyrne la tolérante., 2013, Éd. Libretto .. Elle participe également à une activité de contrebande pour renforcer l'armement du mouvement nationaliste, ainsi qu'à des meetings politiques. Elle est nommée à titre honorifique major de l'armée nationaliste.

Cette période lui inspire différents récits les années suivantes, Türk'ûn Ateşten Imtiharu (Le Baptême du feu du Turc), en 1922, et Vurun Kahpeye (À mort la traînée), en 1923, ainsi que des romans, notamment : Ateşten Gömlek (La Chemise de feu) en 1922, Kalb Ağrısı (Le cœur a ses chagrins) en 1924, et Zeyno'nun Oğlu (Le Fils de Zeyno) en 1928.

La République turque est proclamée le . Le général Mustafa Kemal en devient le premier président. Mais il durcit le régime les années suivantes, interdisant les syndicats et les partis d'opposition, au profit d'un parti unique. Un véritable culte de la personnalité est instauré. Halide Edib et son mari, devenus des opposants indésirables, doivent quitter la Turquie.

Vie en exil et retour Ils séjournent quatre ans en Angleterre, puis dix ans en France. Elle est invitée aux États-Unis, en 1928 et 1932, pour une série de conférences, puis en Inde. Elle s'intéresse particulièrement en Inde au mouvement pour l'indépendance, ainsi qu'à l'existence d'une identité islamique, parmi d'autres, au sein de cette nation. En 1935, elle publie The Clown and his Daughter, titre anglais qui devient en turc, en 1936, Sinekli Bakkal, en en français Rue de l'Épicerie aux Mouches. C'est son ouvrage le plus célèbre et longtemps l’œuvre littéraire la plus vendue en Turquie.

La mort d'Atatürk en 1938 lui permet de revenir en Turquie l'année suivante, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. En 1940, elle fonde la chaire de philologie anglaise, à la faculté des lettres de l'université d'Istanbul, chaire qu'elle anime durant dix ans. En 1950, candidate du Parti démocrate, elle est élue députée à la Grande Assemblée nationale de Turquie. Elle en démissionne en 1954.

Elle est décédée le à Istanbul et a été enterrée au ..

Idéologie Halide Edip est considérée aujourd’hui comme une figure complexe, faisant jouer ses différentes identités . Dans ses ouvrages, elle tente d’analyser la transition rapide à laquelle la société est confrontée à la suite de la Première guerre mondiale. Ses romans brassent donc un large panel de personnages, issus de différentes classes sociales.

Toutefois, Halide Edip ne cherche pas à exercer le pouvoir ni à construire une carrière politique. Son principal moyen d'expression demeure l'écriture. C'est par ses romans, ses mémoires et ses articles qu'elle intervient dans les débats de son temps, qu'elle transmet ses idées et qu'elle fait entendre une voix qui peut être différente du pouvoir en place.

À l’image de son surnom, « mère des turcs », elle aurait réussi à créer un point d’intersection entre différentes idéologies considérées au départ comme rivales : la modernité, l’islamisme, l’occidentalisation, et la question des femmes.

Nationalisme Halide Edip Adıvar est une fervente nationaliste turque. Elle est plus particulièrement associée au courant panturque, voire touraniste, en témoignent les nombreuses associations dont elle faisait partie, les articles qu’elle publiait, son adhésion au mouvement nationaliste turque, et sa vision ambigüe des Arméniens.

Dans ses romans, Halide Edip Adıvar a beaucoup défendu le panturquisme. Née au , cette idéologie est popularisée par certains courants Jeunes-Turcs au début du , influençant grandement la jeune auteure. L’objectif est d’appeler à l’union des peuples turcophones au sein d’une même nation. Dans son livre , publié en 1912, Adıvar va même plus loin et appelle à l’unification des peuples turcs en Asie centrale, en Siberie et dans le Caucase dans un Empire dirigé par la Turquie : c’est le touranisme.

Pour autant, il lui sera beaucoup reproché son inconstance idéologique. En effet, elle reste fortement influencée par l’Occident : son adhésion aux idées de W. Wilson à la fin de la Première Guerre mondiale puis son exil en Europe et aux États-Unis en sont les symboles. Pour de nombreux détracteurs, cela lui aurait empêché de proposer des solutions durables et crédibles pour soutenir un projet panturque.

Féminisme Dans les écrits d’Halide Edip Adıvar, les héros sont très souvent des femmes . Si elle nie toute ressemblance autobiographique, elle reconnaît toutefois l’influence de ses expériences personnelles dans chacun de ses personnages féminins..

Par exemple, dans son premier roman, Seviye Talip, elle raconte l’histoire d’une femme ayant le courage de quitter son époux ; dans Rue de l’épicerie aux mouches, elle décrit le combat de Rabia, la fille d’un forain animateur de spectacles populaires, qui s’oppose au traditionalisme de son grand-père, ce qui peut faire écho à sa propre vie.

Au contraire, elle est critiquée pour ses héros masculins, souvent dépeints comme des obstacles aux combats des héros féminins.