Le Chevalier, la Mort et le Diable ou, plus anciennement, Le Cheval de la mort (en allemand, Ritter, Tod und Teufel, Der Reuther) est l'une des trois Meisterstiche (estampes maîtresses) avec Melencolia I et Saint Jérôme dans sa cellule datant de 1514, du peintre et graveur allemand Albrecht Dürer (1471-1528), réalisées à une époque où il cesse presque de travailler la peinture et la gravure sur bois pour se concentrer sur la gravure sur cuivre.

L'image est imprégnée d'une iconographie et d'un symbolisme complexes, dont la signification précise a été débattue pendant des siècles.

L'œuvre réalisée en 1513 est mentionnée par Giorgio Vasari comme l'une de « plusieurs feuilles d'une telle excellence que rien de plus beau ne peut être réalisé »O'Neill, J., The Renaissance in the North, New York, The Metropolitan Museum of Art, 1987. 99. Elle a été largement copiée et a eu une grande influence sur les écrivains allemands ultérieurs. Le philosophe Friedrich Nietzsche fait référence à l'œuvre dans son travail sur la théorie dramatique, La Naissance de la tragédie (1872), pour illustrer le pessimisme, alors qu'elle a ensuite été idéalisée au par les nazis comme représentant l'Aryen racialement pur, et a parfois été utilisée dans leur imagerie de propagandeWoodward, Ashley. Understanding Nietzscheanism. Routledge, 105-6. .

Description Cette gravure sur cuivre, datée de 1513, représente un homme armé à cheval, le diable qui a la griffe étendue comme pour le saisir et la Mort, également à cheval, présentant un sablier : un chevalier en armure, accompagné de son chien, traverse une gorge étroite flanquée d'un diable à tête de chèvre et de la figure de la Mort chevauchant un cheval blême. Le chien, qui est associé à la loyauté et à la foi (fides) est un motif fréquemment utilisé par Dürer. Dans la partie inférieure droite, un lézard, associé au zèle envers Dieu, s'enfuit en sens inverse.

La Mort est représentée comme une figure barbue et malade avec des cheveux de serpent sur un vieux cheval et avec le sablier comme symbole de l'éphémère. Le diable est une création particulièrement imaginative, un mélange de différents animaux, donc plutôt un centaure avec des cornes et une lance à la main.

Le cadavre en décomposition de la mort tient un sablier, rappel de la brièveté de la vie. Le cavalier se déplace à travers la scène en détournant les yeux des créatures qui se cachent autour de lui, et semble presque méprisant des menaces : il est donc souvent considéré comme un symbole de courageBailey, 15. L'armure du chevalier, le cheval qui domine les bêtes, les feuilles de chêne et la forteresse au sommet de la montagne sont symboliques de la résilience de la foi, tandis que le sort du chevalier peut représenter le voyage terrestre des chrétiens vers le royaume de Dieu"Albrecht Dürer: The Master Prints". Herbert F. Johnson Museum of Art, Cornell University. Consulté le 20 décembre 2015.

La présence d'une queue de renard accrochée à la lance indique qu'il s'agit probablement d'un soldat de l'armée de Maximilien Ier du Saint-EmpireJoseph Octave Delepierre, Chronique des faits et gestes admirables de Maximilien durant son mariage avec Marie de Bourgogne. Société typographique belge, 1839. Consulter en ligne.Norbert Wolf, Dürer, Citadelles & Mazenod, 2011..

Une scène de château est visible en arrière-plan, qui ressemble à Nuremberg à l'époque. La « vue de dessous » utilisée par Dürer est remarquable : sous le système racinaire, le chevalier est pour ainsi dire enterré vivant, plus près de la mort que ne le suggère l'expression de son visage.

En bas à gauche se trouve une tabula ansata reprenant les initiales de l'artiste et l'année de création de l'œuvre. Au-dessus se trouve un crâne, autre symbole de la mort.

Histoire Une esquisse de l'œuvre existe, faite en 1498. Elle représente un homme déjà âgé monté sur un cheval au repos. Ce dessin paraît avoir été fait d'après nature et dans le haut on lit une inscription allemande de la main d'Albrecht Dürer qui constate que telle était l'armure en usage à cette époque en Allemagne ().

Il est probable que Dürer se soit inspiré de modèles équestres, notamment ceux de Léonard de Vinci. On peut aussi faire un parallèle avec l'œuvre de l'Augsbourgeois Hans Burgkmair représentant Maximilien à cheval en 1508.

Analyse

Les deux autres Meisterstiche de l'artiste contiennent aussi un objet en forme de crâne, un chien et un sablier, tous les trois de taille identique. La gravure est fortement redevable au style gothique. Beaucoup de formes se fondent les unes dans les autres. Le contour du cheval est construit à partir d'une série de courbes imbriquées, tandis que le menton du chevalier est réalisé dans la ligne de son casque. Ces deux personnages centraux sont entourés d'un enchevêtrement de branches, de harnais et de cheveux qui, selon l'historien de l'art Raymond Stites, contrastent avec la figure relativement solide du chevalier et de son cheval pour en faire une « idée tangible dans un monde aux formes changeantes »Stites, 465. L'homme est représenté regardant obstinément droit devant lui; il ne permet pas que sa ligne de vision soit interrompue ou distraite par les démons à côté de luiShaw, Daniel. "Epilogue". Journal of Psychoanalytic Inquiry, Volume 27, 2007.

Selon Elizabeth Lunday, « la figure squelettique de la Mort se dresse d'une pâleur fantomatique contre l'obscurité d'un rocher ombragé, tandis que le diable, une créature ressemblant à une chèvre à plusieurs cornes, se cache parmi les racines des arbres épars. »Lunday, Elizabeth, Secret Lives of Great Artists, Quirk Books, 2014 La Mort est représentée avec son cheval en arrière-plan à gauche et rendue sans nez ni lèvres dans des tons plus clairs que les autres personnages. Un crâne est vu au premier plan inférieur, directement dans le chemin du chevalier, tandis qu'un chien court entre les deux chevaux.

La gravure s'inspire du psaume 23 (22) : « Bien que je marche dans la vallée de l'ombre de la mort, je ne crains aucun mal ». Le Chevalier, la Mort et le Diable est daté et signé par l'artiste ; en bas à gauche de la tablette est inscrit « S. (=Salus/en l'an de grâce) 1513. »Nürnberg, 74.

Le chevalier représente la vita activa, une vie active et combattante, mais qui prend aussi le risque de mourir bientôt au combat. Il pourrait donc s'agir d'un memento mori, que le crâne à côté du panneau avec les initiales AD et l'année tente également d'exprimer symboliquement.

Le cheval, en particulier, est habilement représenté dans des formes géométriques qui rappellent Léonard de Vinci et reflètent l'intérêt de la Renaissance pour les sciences naturelles et l'anatomie. Son harnachement et sa robe soyeuse font écho à la rutilance de l'armure du chevalier. L'animal concentre l'attention du spectateur, non seulement parce qu'il occupe toute la largeur de la feuille, mais aussi parce que son traitement à l'antique rompt avec le reste de la composition, marqué par la tradition nordique. Dürer livre ici le résultat le plus abouti de ses réflexions approfondies sur le canon de l'animal et accentue le caractère idéal de la monture du cavalier par le contraste avec la Mort. Le repentir visible sous la jambe arrière droite de l'animal rend compte d'une quête de perfection inépuisable. Pour son cheval idéal, Dürer puise indubitablement à des sources italiennes, au premier rang desquelles le monument équestre à Gattamelata de Donatello (1447), à Padoue, et la statue du Colleone d'Andrea del Verrocchio (1492), à Venise, ainsi que le projet de Léonard pour le Monument Sforza. Cette œuvre constitue assurément la parfaite illustration de ses écrits théoriques perdus et une sorte de testament pictural que l'artiste, lui aussi concerné par la mort comme le rappelle le crâne placé juste au-dessus du cartouche portant son monogramme, souhaitait transmettre à sa postérité.

Interprétation vignette|Étude d'un reître, 1498 vignette|Chevalier sur cheval, étude, vers 1512–1513. L'œuvre est créée alors que Dürer est au service de Maximilien , mais n'est pas une commande et ne contient pas de message ouvertement politique. Au lieu de cela, elle se réfère à un sens médiéval de la moralité et regorge d'images gothiquesGetlein & Getlein, 68. La gravure présente des similitudes d'ambiance et de ton avec l'une des autres grandes estampes de Dürer, Melencolia I. Le chevalier semble résigné et ses traits du visage sont abattus. Sa posture sombre contraste avec l'allure robuste de son cheval. Alors que son armure peut le protéger contre les démons environnants, le crâne sur une souche est disposé devant le cheval et la chute du sable est retenue par la Mort face au chevalier. Selon l'écrivain Dorothy Getlein, « il y a un sentiment d'obsolescence chez le chevalier accompagné de la Mort et du diable »Getlein & Getlein, 72. Le critique d'art du New York Times Holland Cotter note que la composition suit, peu de temps après, la mort douloureuse de la mère bien-aimée de DürerHolland Cotter, The Renaissance Followed Him North, The New York Times, March 22, 2013..

La mort, le diable et le paysage sont tous rendus d'une manière sombre et sont typiques de la Renaissance nordique. Les personnages environnants menacent le chevalier, qui est apparemment protégé par son armure littérale et l'armure figurée de sa foi, l'« armure de Dieu ». Certains historiens de l'art pensent qu'il est lié aux publications en 1502, de l'humaniste et théologien néerlandais Érasme, Enchiridion militis christiani"Knight, Death, and the Devil, 1513–14". MoMA. Consulté le 12 juin 2010 : le chevalier peut être vu comme l'archétype du chevalier allemand qui poursuit sa quête sans se laisser distraire par le diable et ignorant calmement la mort. Cette lecture a été reprise par Erwin Panofsky qui contribua à l'imposerMathieu Deldicque et Caroline Vrand (dir.), p. 234.

On a cru reconnaître au , en pleine période nationaliste, le chevalier allemand Franz von Sickingen (1481-1523), l'un des personnages les plus notables de la première période de la Réforme protestante ou le chevalier chrétien médiéval sans peur et sans reproche, thèmes aussi développés dans l'Enchiridion militis christiani.

L'historien de l'art autrichien du Moritz Thausing suggère que Dürer a créé Le Chevalier, la Mort et le Diable dans le cadre d'un cycle de quatre œuvres, chacune conçue pour illustrer l'un des quatre tempéraments. Selon Thausing, l'œuvre était destinée à représenter le tempérament sanguin, d'où le « S » qui y est gravéMasters in art: a series of illustrated monographs, Volume 5. Bates and Guild Co., 1904. 122–123.

On considère généralement que la représentation est une célébration littérale, bien que pointue, de la foi chrétienne du chevalier, ainsi que des idéaux de l'humanisme. L'homme du qu'était Vasari y voyait déjà une allégorie du courage de l'homme.