Vincent Regnauld de La Soudière est un écrivain et poète français né le à Port-d'Envaux (Charente-Maritime) et mort le à ParisRelevé des fichiers de l'Insee. Bien qu’ayant beaucoup écrit, il ne fit paraître qu’un mince volume de proses poétiques, Chroniques antérieures, en 1978, et un court texte au format livre d'artiste intitulé L'Arrière-Garde en 1988 (illustré par le peintre et graveur Gilles Alfera). Ces ouvrages ne pouvaient laisser soupçonner l’ampleur de ses écrits et leur publication sera donc essentiellement posthume.

Biographie Jeunesse Aîné de huit frères et sœurs, Vincent Fernand Marie Regnauld de La Soudière appartient à une ancienne familles d'origine charentaise, l'une des plus anciennes familles nobles de FranceRégis Valette, Catalogue de la noblesse française, éditions Robert Laffont, Paris, 2007.. Il est né à Port-d'Envaux, petite commune près de Saintes, dans une imposante demeure fortifiée du Moyen Âge appelée « la Prévôté ». Son enfance est marquée par une éducation religieuse fondée sur la peur de l’enfer, dispensée par un père perçu comme absent, et par le suicide de Dominique Brejon de Lavergnée, un oncle maternel très aimé quand Vincent avait cinq ans, et qui aura joué pour lui le rôle d’un père attentionné.

Il effectue sa scolarité au collège Sainte-Croix de Neuilly, dans la branche lettres et philosophie, où il obtient le baccalauréat en 1958, puis commence des études à la Sorbonne, qu’il doit interrompre à cause de graves troubles nerveux. La vie intellectuelle a tendance à renforcer son déséquilibre psychique et sa nature introvertie. Il lui préfère la poésie et l’écriture poétique. Il est aussi très attiré par la vie spirituelle. Au début de l’année 1961, il décide de séjourner dans un monastère bénédictin situé dans les Pyrénées, Notre-Dame de Belloc. C’est à peu près à la même époque qu’il commence à écrire régulièrement. En septembre, il s’engage comme postulant. Ce postulat toutefois sera de courte durée. Il quitte l’abbaye dans des conditions douloureuses et gardera toute sa vie la nostalgie de la vie monastique. Il expliquera tardivement la raison de son départ, liée à une femme dont il était toujours amoureux. À sa sortie de Belloc, il concevra un projet de mariage avec une autre femme, projet cependant vite avorté. Sa vie amoureuse sera par la suite toujours instable et tourmentée.

En 1964, il fait un séjour à l'abbaye de Lérins. C’est là qu’il fait la connaissance de Didier-Edmond Proton., qui deviendra son plus grand ami et son confident privilégié. Il entretiendra avec lui une correspondance prolifique durant près de trente ans, jusqu’à sa mort en 1993.

Sur le conseil de divers amis qui l’invitent à suivre un traitement psychothérapeutique, il se rend à Aix-en-Provence en et y habitera pendant cinq ans, jusqu’en 1969. Les nombreuses thérapies qu’il entreprendra durant sa vie n’auront jamais l’effet désiré et Vincent La Soudière portera un regard critique sur leurs possibilités de guérison, considérant en particulier au cours de ces années que l’analyse aggrave son déséquilibre. Il tient un journal et écrit beaucoup de poèmes au cours de cette période. Il ne conçoit sa vie qu’à travers l’écriture d’une œuvre, dont il attend une métamorphose de son être, une guérison et un remède à son incapacité à trouver une place dans le monde. Dans l’attente et l’espoir de la produire, il multiplie et multipliera à partir de cette époque les petits métiers occasionnels et les déplacements incessants. Il se rendra souvent en Espagne, pays de son cœur. Il fera aussi un long séjour au Danemark en 1971, dans la ferme d’un ami, pour écrire et reprendre ses textes en vue d’une publication. Mais il souffrira d’une impossibilité de se fixer en quelque lieu que ce soit et sa vie sera marquée par une instabilité et une précarité croissantes tel ainsi l’ancienne légende du “Juif errant”.

En 1970, il décide d’entrer en relation avec Henri Michaux et lui écrit une lettre, qui convainc ce dernier de le rencontrerCette lettre a été partiellement citée dans le tome III des Œuvres complètes d’Henri Michaux publiées dans la collection de la Pléiade (Gallimard, 2004, p. XLII). Elle est intégralement citée dans l’ouvrage de Sylvia Massias, Vincent La Soudière, la passion de l’abîme. Paris, Cerf, 2015, .. Ils se lient d’amitié et se verront souvent, s’écriront aussi quand Vincent La Soudière s’absentera de Paris. Michaux lui offrira diverses possibilités de publication et l’aidera à éditer quelques-uns de ses textes. Le premier, « Au cœur de la meule », paraît en 1974 dans La Revue de Belles-Lettres dirigée John E. Jackson. C’est à l’occasion de cette première publication qu’il décide de supprimer la particule de son nom : Vincent de La Soudière devient Vincent La Soudière. « Au cœur de la meule » sera repris au début du seul recueil par lui conçu et publié de son vivant, Chroniques antérieures. C’est encore Henri Michaux qui l’aidera à le faire paraître en le mettant en relation avec Bruno Roy, directeur des éditions Fata Morgana, lui donnant également une lithographie pour le frontispice. Le recueil sera publié en 1978. Des extraits seront pré-publiés en 1976 dans la revue Argile, que dirigeait Claude Esteban.

Malgré les bons échos recueillis par son livre, la période qui suit la publication des Chroniques antérieures est marquée par une crise grave, sans doute parce que son effet n’a pas été celui attendu. À la suite de cette crise d’environ deux ans, Vincent La Soudière sombre dans une profonde dépression et se désintéresse (du moins en apparence) de l’écriture. Il désire se convertir. En 1974, il était revenu à la foi catholique après s’en être éloigné pendant quelques années. C’est vers cette même époque aussi, en 1976, que son ami Didier est ordonné prêtre. En 1978, il désire vivre une nouvelle conversion, tout en souffrant de ne pas pouvoir la réaliser : « "Conversion" et reconstruction patiente me sont à présent ordonnées comme tâche humaine et devoir spirituel. Je ne suis plus en position de tergiverser. Le couteau sous la gorge, il faut choisir. Une alternative centrale, vitale, à laquelle je ne peux plus me dérober. L’enjeu est de vie ou de mortCette sombre ferveur. Lettres à Didier, tome II. Paris, Cerf, 2012, (lettre 515, 23 juillet 1979). ». Il attend une telle conversion, et la deuxième partie de sa vie sera placée sous le signe d’une attente indéfinie et d’un désir de renouvellement profond de son être. Il considère qu’il n’est pas encore né et voudrait connaître une nouvelle naissance. À partir des années de crise, ses lettres adressées à Didier sont marquées par un profond déchirement intérieur, une descente au Shéol, dans les abîmes de la mort spirituelle, et le désir de connaître une vie nouvelle, fondée sur une union intime avec le Christ.

En 1988, après dix ans de grande dépression, il reprend l’écriture, sous forme d’« aphorismes » (c’est le mot qu’il emploie), c’est-à-dire de fragments plus ou moins développés. Il remplit plusieurs cahiers et carnets jusqu’en 1993, souhaitant faire des choix afin de composer un recueil, sans cependant y parvenir.

Le , après des années de lutte pour survivre, il se jette dans la Seine, après avoir adressé une ultime lettre à DidierPubliée dans le tome III des Lettres à Didier () et dans l’ouvrage de Sylvia Massias déjà cité, Vincent La Soudière, la passion de l’abîme (). : « Toutes les issues me sont fermées. J’ai donc décidé de me suicider. » Cette lettre, particulièrement bouleversante, laisse cependant entendre « qu’en se suicidant, il ne désirait pas tant mourir que commencer enfin à vivreSylvia Massias, entretien. http://www.fondationlaposte.org/IMG/pdf/FloriLettres_164.pdf, . ».

Un poète en marge En écrivant à Henri Michaux, Vincent La Soudière ne cherchait pas tant à pénétrer dans le milieu littéraire qu’à rencontrer un être dont l’expérience intérieure lui semblait authentique et proche de la sienne, et susceptible de la comprendre. C’est pour la même raison qu’il devient très proche de Cioran, rencontré en 1976 : « Vincent et Cioran se rejoignent dans un commun désir de revenir à un état prénatal, sorte de paradis perdu dont l’attrait provoque un mouvement régressif vers l’antérieur, et un refus corrélatif de s’incarner dans une vie éprouvée comme maudite dans son essenceSylvia Massias, Vincent La Soudière, la passion de l’abîme. Éd. citée, p. 256. ». La relation est authentique, avec l’un comme avec l’autre. Éloigné de tout esprit de mondanité, Vincent La Soudière se tiendra toujours en marge du monde littéraire. Cioran le mettra aussi en relation avec un autre auteur qui s’est résolument tenu en retrait de ce monde, le poète et traducteur Armel Guerne, ayant perçu entre l’un et l’autre des affinités. Vincent La Soudière et Armel Guerne échangeront quelques lettres et le second consacrera son ultime texte aux Chroniques antérieures.

Les relations avec d’autres auteurs se tissent à travers la lecture. Comme sa correspondance avec Didier l’atteste, Vincent La Soudière lit beaucoup et ses lettres évoquent certains livres précis, qu’il analyse souvent avec une pénétration singulière. Outre Cioran et Michaux, plusieurs auteurs marquent son esprit, notamment René Char, à qui il écrit en 1969 et auquel il restera toujours fidèleId., .. En 1988, il écrit à Didier : « Quand je suis amené à voyager ou seulement me déplacer, les premiers livres à être embarqués dans ma valise sont Rimbaud, Baudelaire, Pierre Jean Jouve, René Char et les Psaumes. C’est devenu un réflexeLe Firmament pour témoin. Lettres à Didier, tome III. Paris, Cerf, 2015, (lettre 683, 21 mars 1988).. »

En 1978, à l’occasion d’une demande de bourse que fait Vincent La Soudière auprès du Centre national des lettres, Henri Michaux et Cioran écrivent chacun une lettre de recommandation afin d’appuyer sa candidature. Henri Michaux déclare : « Jamais je n’ai plus volontiers et sans réserve recommandé un écrivain. Homme de la vie intérieure, s’il en est un, [Vincent La Soudière] a, par scrupule assurément, tardé à publier, parce que, responsable des subtiles et graves réalités psychiques qu’il allait montrer, il voulait avoir dépassé le stade de la surprise et pouvoir écrire comme quelqu’un en qui d’emblée on a foi. [...] L’ayant rencontré plusieurs fois je sais qu’il n’écrira jamais rien de gratuit. Ce qu’il fera connaître est important. À cela seul s’emploiera sa pénétration singulière. On ne l’imagine pas autrementLettre à Jean-Claude Groshens, président du CNL, 30 juin 1978. Citée dans : Sylvia Massias, Vincent La Soudière, la passion de l’abîme. Éd. citée, .. » Quant à Cioran, il le recommande lui aussi dans ces termes : « Il est l’auteur d’un livre de haute tenue littéraire, Chroniques antérieures, dont il me semble difficile de ne pas admirer l’unité de ton et de vision. Dès la première page, on s’aperçoit qu’il n’y a pas là la moindre trace de tâtonnement, d’interrogation timide ; c’est, au contraire, un aboutissement, une mise en accusation radicale, le tout d’une concision de verdictLettre au même, 19 juin 1978. Id., .. » En 1980, Cioran adressera une autre lettre de recommandation au président du Centre, écrivant notamment ceci : « Il est l’auteur d’un livre remarquable, Chroniques antérieures. On lui a reproché de n’avoir rien écrit d’autre. Mais un ouvrage comme celui-là en vaut dix – me disait tout récemment Henri MichauxLettre à Pierre Vandevoorde, président du CNL, 19 avril 1980. Id., .. »

Reconnaissance posthume Brisants