Yann Céléné Uregeï est un homme politique indépendantiste kanak de Nouvelle-Calédonie, né à Tiga le et mort à Nouméa le .

Moniteur kanak puis formateur agricole

Issu d'un clan protestant de Tiga aux Îles Loyauté, Yann Céléné Uregeï fait ses études à l'école publique de Gélima, à Canala sur la côte Est de la Grande Terre. Devenu moniteur de l'enseignement primaire en 1952, il est d'abord en poste pendant deux ans à la tribu de Baco à Koné, puis à Wé sur l'île de Lifou de 1954 à 1959.

En , il est désigné par le Territoire pour aller suivre une formation de technicien agricole au centre d'études du Bureau du développement de la production agricole (BDPA) de Marly-le-Roi en Seine-et-Oise, complété par des cours à la Maison familiale rurale (MFR, organisation privée d'inspiration protestante) de Clairoix dans l'Oise et par plusieurs stages dans le Loiret. Il rentre en Nouvelle-Calédonie en et est affecté à l'école d'agriculture de Port-Laguerre, à Païta.

Carrière politique

Les débuts à l'UC

Yann Céléné Uregeï est membre à l'origine de l'Union calédonienne (UC), parti autonomiste, pluriethnique et centriste d'inspiration démocrate-chrétienne qui domine la vie politique néo-calédonienne de sa création en 1953 jusqu'aux années 1970. En son sein, il fait partie de l'Association des indigènes calédoniens et loyaltiens français (AICLF) d'inspiration protestante puis, après la décision de ce mouvement de quitter l'UC, de l'Association des autochtones calédoniens et des îles Loyauté (AACL, formée par les anciens membres de l'AICLF restés fidèles à l'UC). Yann Céléné Uregeï voit son entrée en politique parrainée par deux figures de ce mouvement : son beau-père Wandrerine Wainebengo, conseiller territorial à partir de , et Gope Laguisse Iekawé, lui aussi originaire de Tiga et conseiller territorial à partir des élections d'G. Païta, J. Cazaumayou, T. De Deckker, Gabriel Païta : témoignage kanak, éd. L'Harmattan, coll. « Mondes océaniens : Des Conflits et des Hommes », 1999, p. 76-77.

Le , Rock Pidjot, président de l'UC, devient vice-président (et donc le chef politique) du Conseil de gouvernement formé sous le régime de la loi-cadre Defferre de 1956. Yann Céléné Uregeï est élu ministre au sein de cet exécutif local, en deuxième position sur la liste emmenée par Rock Pidjot, et est chargé de l'Économie rurale. Il est reconduit au même poste dans le Conseil de gouvernement du au . Il est notamment à l'origine de la création, en 1963, de l'Office de commercialisation et d'entreposage frigorifique (OCEF), chargé d’assurer la régulation des marchés agricoles, et en particulier ceux de la viande et de la pomme de terre, par l’achat, le traitement et la mise en marché des productions locales et l’importation des compléments nécessaires aux besoins de la Nouvelle-Calédonie, ainsi que de concourir activement au développement rural. Après la mise en application à cette date de la « loi Jacquinot » du , qui réduit fortement les pouvoirs du Conseil de gouvernement en supprimant la fonction de vice-président, en enlevant à ses membres l'appellation de « ministres » et en leur retirant leurs compétences individuelles, Yann Céléné Uregeï reste au sein de l'exécutif territorial jusqu'au .

Figure montante et dissidence

Pour les élections territoriales du , Yann Céléné Uregeï est choisi pour mener la liste de l'UC dans la circonscription des Îles Loyauté : il y obtient 4 des 5 sièges à pourvoir, et fait donc son entrée au sein de l'Assemblée territoriale. Il devient vice-président de cette institution, secondant l'ancien conseiller de la République Armand Ohlen, issu du même parti. Lorsque ce dernier décide de se retirer du « perchoir » à l'occasion du renouvellement annuel du bureau le , Yann Céléné Uregeï se porte candidat pour lui succéder. Il se dispute alors l'investiture de l'UC avec le Néo-calédonien d'origine européenne (ou « Caldoche ») Jean Lèques, qui l'emporte dans un vote interne à bulletin secret et est donc porté à la présidence de l'Assemblée territoriale.

De plus, Yann Céléné Uregeï n'estime pas la ligne de l'UC assez zélée sur la question de l'autonomie et dans la défense des intérêts des Kanak, le considérant comme un « parti bourgeois », et il soutient les actions radicales des groupes indépendantistes ou d'inspiration marxiste créés depuis 1968 par des étudiants tant mélanésiens (les « Foulards rouges » de Nidoïsh Naisseline, le « Groupe 1878 » d'Élie Poigoune) qu'européens (l'Association des Jeunes calédoniens à Paris AJCP de Max Chivot ou Jean-Paul Caillard). Il finit par faire dissidence et, les 23 et , il crée son propre parti, l'Union multiraciale, le premier à être strictement kanak. Il est rejoint par d'autres personnalités mélanésiennes, notamment le membre du conseil de gouvernement (l'exécutif local) François Néoeré, Edmond Nékiriai ou Willy Némia, et, plus tard, en 1972, par Théophile Wakolo Pouyé, figure historique de l'UC sur la côte Est. Il emporte également avec lui bon nombre de militants des Îles Loyauté, dont il va rester l'une des principales figures politiques jusqu'à la fin des années 1980G. Païta, J. Cazaumayou, T. De Deccker, Gabriel Païta : témoignage kanak, éd. L'Harmattan, 1999, p.109-111.

L'évolution vers l'indépendantisme

S'il se veut plus à gauche que l'UC et qu'il entretient une proximité très nette avec les groupes indépendantistes (associés à son partir jusqu'en 1974), il reste dans un premier temps opposé à une accession à la pleine souveraineté. Aux élections territoriales du , l'Union multiraciale obtient des élus dans trois des quatre circonscriptions : Edmond Nékiriai dans l'Ouest, André Gopoea dans l'Est et surtout 3 des 5 sièges à pourvoir pour les Îles Loyauté, montrant la forte assise électorale d'Uregeï dans cet archipel. Avec 5 conseillers sur 35, l'Union multiraciale devient alors l'un des deux partis charnières, avec le Mouvement populaire calédonien (MPC) ouvriériste et populiste d'Alain Bernut (2 sièges), aucun des deux grands blocs traditionnels n'ayant la majorité (l'UC, touchée par d'autres dissidences et par l'usure du pouvoir, est retombé à 12 élus tandis que l'opposition de droite a atteint 16 sièges). Il est ensuite candidat à l'élection législative des 4 et dans la circonscription unique de la Nouvelle-Calédonie, face au sortant UC Rock Pidjot : il arrive en troisième place (sur quatre candidats) au premier tour avec voix et 11,17 % des suffrages exprimés, permettant au candidat de la droite Jean Lèques d'arriver en tête et de mettre Pidjot (qui est toutefois réélu au second tour avec 51,87 % des voix) en ballotage pour la première fois dans l'histoire des législatives en Nouvelle-Calédonie.

Yann Céléné Uregeï, en raison d'une position jugée trop proche de la droite non-autonomiste au début de la mandature (le , il est élu à la présidence de l'Assemblée territoriale en s'alliant avec les élus de la droite locale) et de son caractère autoritaire, perd plusieurs de ses soutiens : les Foulards rouges dès 1972 tandis que les étudiants européens, qui composaient au sein de l'Union multiraciale une faction appelée « groupe Awa » autour de Max Chivot et Jean-Paul Caillard, sont chassés du parti en 1973 (ils forment alors l'Union de la jeunesse calédonienne). La même année, Pierre Issamatro, élu aux côtés d'Uregeï aux Îles, participe à la fondation du Front populaire calédonien (FPC). Puis deux autres conseillers territoriaux du parti (Edmond Nékiriai et André Gopoea) ainsi que son unique conseiller de gouvernement (François Néoéré) font à leur tour dissidence en 1974 pour créer l'Union progressiste multiraciale (UPM).

Mais c'est également à cette époque que Yann Céléné Uregeï franchit le pas vers la défense de l'indépendance, à la suite d'un déplacement en Métropole en lors duquel il emmène une délégation de conseillers territoriaux chargés de négocier un changement de statut avec le gouvernement national. Après le refus du président de la République Valéry Giscard d'Estaing de le rencontrer, Uregeï (mais aussi d'autres membres de la délégation comme Gabriel Païta) prêtent au Premier ministre Jacques Chirac la déclaration suivante : « L'autonomie, c'est dépassé. Ou c'est le département, ou c'est l'indépendance ». Quoi qu'il en soit, cette mission s'oppose à une fin de non recevoir et Yann Céléné Uregeï ajourne son voyage. À son retour, il fait adopter à l'Union multiraciale une position ouvertement en faveur de l'accès à la pleine souveraineté, ce qui en fait le premier parti indépendantiste de l'histoire néo-calédonienne avec le Parti de libération kanak (Palika) créé à la même époque (en par la réunion des « Foulards rouges » et du « Groupe 1878 », il n'est toutefois officiellement fondé qu'au congrès d'Amoa en )G. Païta, J. Cazaumayou, T. De Deckker, ibid., p. 114-115. Le , le mouvement d'Uregeï prend « officiellement et irrévocablement » position en faveur de l'indépendance, puis, réuni à Dumbéa, le comité central du parti se prononce les 8 et en faveur de la création d'un « parti unique kanak ». Cette décision vaut à Yann Céléné Uregeï de perdre son dernier colistier de 1972, Willy Némia, qui, se déclarant le « profondément blessé » par les attaques répétées d'Uregeï contre la France, choisit de quitter l'Union multiracialeP. Godard, Le Mémorial Calédonien, Vol. 8, éd. D'Art Calédoniennes, 1979, p. 52.

De plus, son passage dans le camp indépendantiste enlève à Yann Céléné Uregeï le soutien de la droite à laquelle il était resté allié jusque-là : lors du renouvellement du bureau de l'Assemblée territoriale le , le gaulliste Dick Ukeiwé remplace Uregeï à la présidence grâce aux voix conjugués des partis anti-autonomistes et anti-indépendantistes de droite (16 élus), des deux de l'UPM et de Willy Némia. Un nouveau renversement de majorité a lieu l'année suivante, avec la formation le d'une coalition autonomiste et indépendantiste entre l'UC (12 sièges), le Parti socialiste calédonien (PSC) tout juste créé (2 conseillers, anciennement membres du MPC), l'Union multiraciale désormais seulement représentée par Yann Céléné Uregeï, les deux UPM et Pierre Issamatro du FPCMarchés tropicaux et méditerranéens, Volume 32, 1976, p. 2671.

Une figure de l'aile gauche indépendantiste

À l'occasion des élections municipales des 13 et , qui sont les premières à voir apparaître véritablement le clivage pro et anti-indépendantistes, l'Union multiraciale se transforme pour devenir le Front uni de libération kanak (FULK), plus radical et combattif dans sa revendication de l'indépendanceJournal de la Société des Océanistes, n°116-117, éd. société des Océanistes (hébergée au Musée de l'Homme), 2003, p. 302.

Aux élections territoriales du , Yann Céléné Uregeï reste l'unique élu du FULK, toujours dans la circonscription des Îles Loyauté. Il est à nouveau candidat aux législatives des 12 et dans la 1 circonscription (dite « circonscription Est » car comprenant la côte Est de la Grande Terre, l'île des Pins et les Îles Loyauté) tout juste créée, de nouveau contre Rock Pidjot pour l'UC. Il obtient cette fois voix (11,69 %), arrivant quatrième sur cinq, derrière Pidjot (32,83 %, réélu une nouvelle fois au second tour avec 59,49 %), l'anti-indépendantiste Dick Ukeiwé (32,3 %) et le Palika Nidoïsh Naisseline (15,12 %).