thumb|Page du Bestiaire d'Aberdeen (). En littérature, un bestiaire désigne un manuscrit du Moyen Âge regroupant des fables et des moralités sur les « bêtes », animaux réels ou imaginaires. Par extension, on appelle bestiaire une œuvre consacrée aux bêtes. Par métonymie, le bestiaire d'un auteur ou d'un ensemble d'œuvres désigne les animaux mentionnés par l'auteur ou dans ces œuvres.
Les bestiaires médiévaux connaissent leur plus grande popularité en Angleterre et en France aux s. Il s'agit de compilations de multiples sources, en particulier le Physiologus ou Physiologos, que l'on date généralement du , l’Histoire naturelle de Pline l'Ancien et les Étymologies d'Isidore de Séville, du début du . Ces œuvres ont une vocation herméneutique (faciliter l'interprétation du texte biblique) et théologique, reflétant le dogme que le monde est le livre dans lequel Dieu a écrit, et que l'animal, création divine, est perçu comme signifiant allégorique d'un sens spirituel ou moral. Beaucoup de ces manuscrits présentent la particularité d'avoir été très tôt accompagnés d'un riche programme iconographique comprenant des miniatures qui complètent les descriptions des animaux. Ils sont principalement destinés aux écoles monastiques et épiscopales où les élèves peuvent s'initier à l'apprentissage du latin, langue liturgique mais aussi scientifique.
Origines thumb|Le Physiologos de Berne.
Le Physiologos, qualifié de , est un recueil de brefs récits vraisemblablement rédigé en Égypte probablement dans la région d'Alexandrie.. Le manuscrit original n'est pas parvenu jusqu'à nous, mais les citations de cet ouvrage permettent de le dater entre le et le . On pense que le manuscrit a été traduit dès le , les plus anciens manuscrits en latin remontent au .
Il est composé de 48 ou 49 chapitres, chacun dédié à un animal, accompagné d’un dessin, d’une description et d’une anecdote parfois imaginaire servant d’enseignement moral ou religieux.
Concernant les oiseaux, des éléments de De avibus de Hugues de Fouilloy sont intégrés à certains bestiaires anglais..
Bestiaires médiévaux
Selon une classification introduite en 1928 par M. R. James et revue en 1960 par Florence McCulloch, on peut classer les bestiaires en latin en familles. La première famille est elle-même divisée en trois groupes : le groupe B-Is de la première famille est constitué de manuscrits issus de la version B du Physiologos et d'extraits du chapitre XII des Étymologies d'Isidore de Séville (à l'exception de sept chapitres). Cette version du bestiaire en latin a servi de base à des manuscrits postérieurs en latin ou en langue vernaculaire, le groupe H de la première famille est constitué de manuscrits comportant 37 chapitres, basés sur la version B-Isidore du Physiologos, le groupe de transition de la première famille est constitué de manuscrits intermédiaires entre la première et la deuxième famille. Ces ouvrages introduisent une classification des animaux (mammifères, oiseaux, serpents, insectes, poissons), ils comportent également beaucoup plus de chapitres avec des illustrations de bonne qualité.
La deuxième famille est la plus nombreuse. Les manuscrits sont basés sur la version B-Isidore du Physiologos, avec des extraits des Étymologies d'Isidore de Séville, mais aussi de Solin, de l'Hexaemeron de Saint Ambroise ou encore de Raban Maur. La plupart de ces manuscrits datent du (par exemple le Bestiaire d'Aberdeen).
La troisième famille de manuscrits latins est constituée de manuscrits du .
La quatrième famille est constituée d'un seul manuscrit : Cambridge, University Library MS. Gg.6.5.
La famille des bestiaires Dicta Chrysostomi est constituée de bestiaires qui furent attribués à Jean Chrysostome et furent principalement produits en Allemagne.
Le premier bestiaire en français est l'œuvre de Philippe de Thaon. C'est un ouvrage en vers rédigé en dialecte anglo-normand qui comporte 38 chapitres. Probablement issu d'un bestiaire latin affilié au Physiologos B-Isidore, il est composé après 1121. On n'en connait que trois exemplaires dont deux illustrés. Composé vers 1210 ou 1211, le Bestiaire divin de Guillaume le Clerc est le bestiaire français le plus long, également basé sur un bestiaire latin affilié au Physiologos B-Isidore. Le Bestiaire de Gervaise, manuscrit unique, se dit être de la filiation des bestiaires Dicta Chysostomi et le bestiaire de Pierre de Beauvais existe en deux versions.
On trouve des bestiaires dans d'autres langues : anglais, italien, catalan.
À partir du , la description des animaux se fait plus scientifique. Ainsi l'encyclopédie de Barthélemy l'Anglais ne comporte pas les allégories des bestiaires, de même pour le De Naturis Rerum de Thomas de Cantimpré..
Le Bestiaire d'Amour de Richard de Fournival se démarque notablement des bestiaires médiévaux par l'introduction d'une intrigue amoureuse.
Moyen Âge et animaux Les animaux sont classés au Moyen Âge en cinq catégories : quadrupèdes (incluant des animaux fantastiques comme la licorne, la manticore, le pard), oiseaux (dont le caladre, le phénix ou le griffon), poissons (baleines, dauphins, évêque de mer, sirènes), serpents (incluant les dragons), « vers » (insectes, petits rongeurs, mollusques). Les animaux domestiques comprennent les animaux de la ferme ou ceux des ménageries, mais incluent aussi les animaux vivant autour de la domus, la « maison » (pie, corbeau, renard, belette, souris, rat)Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen Âge, éditions du Seuil, Paris, 2011, , .
De manière générale, le Moyen Âge européen correspond à une dépréciation de la plupart des animaux sous l'influence des autorités chrétiennes, à travers l'interdiction des cultes et des rituels païens liés à ces derniers. Les rituels et traditions païens célébraient les saisons, la nature, la position des astres et les animaux, et furent peu à peu remplacés par des fêtes chrétiennes célébrant les saints dont les animaux sont les attributs, les compagnons, ou les esclaves..
La foi chrétienne médiévale, elle-même imprégnée des récits de Saint Augustin, prônait la supériorité de l'Homme sur les animaux considérés selon lui comme des êtres inférieurs et imparfaits. Dans la Bible, Dieu a en effet créé l'Homme . Il existe toutefois un autre courant, plus discret parmi les théologiens, qui consistait à mettre les animaux en relation avec Dieu et le Christ, et à voir dans les habitudes de ces derniers des manifestations divines, comme la résurrection et le repentir. De plus, la culture chrétienne peut donner une valeur à un animal opposée à celle que lui donne la culture populaire, imprégnée de mythes païens et de folklore : les bestiaires, qui sont des traités moralisés sur les propriétés des animaux, montrent cette ambivalence. L'Église influe sur la hiérarchie des animaux : l'ours roi des animaux au haut Moyen Âge (animal des traditions orales païennes) étant remplacé par le lion (animal des traditions écrites chrétiennes) au . L'Église tient notamment les animaux pour responsables de leurs actes, ce qui explique les procès d'animaux jugés selon une échelle de valeur inspirée des sept péchés capitaux.
Animaux réels
Cerf
Dans les bestiaires, le cerf est un animal christique, ennemi des serpents qui eux sont associés au péché et donc au diable.
Le pouvoir du guérisseur et protecteur du cerf contre les serpents est déjà mentionné par Pline l'Ancien. Un peu plus tard, le Physiologos décrit le cerf chassant les serpents en utilisant de l'eau pour les faire sortir de leur trous avant de les piétiner. Cette purification du mal par l'eau est associée à la façon dont Physiologus Latinus, versio Y, XLIII, de cervo, cité par .. Isidore de Séville affirme lui que le cerf peut chasser les serpents de leur trou en soufflant puis se guérir lui-même en les mangeant..
On retrouve le cerf dans la mythologie celtique, sous les traits de Cernunnos, dieu cerf des Gaulois, qui pour retrouver ses bois après l'hiver doit tuer son ennemi juré, le serpent, avant de vider l'eau d'une source. Le mélange du venin et de l'eau pure permet alors la repousse de ses bois, lui rendant ainsi son essence divine.
Colombe
Éléphant thumb|left|Éléphant dans le bestiaire d'Aberdeen.
Lion
thumb|Lions dans le Bestiaire d'Ashmole vers 1210. Tout comme le lion est le premier à entrer dans l'Arche de Noé, il est également le premier animal décrit dans le Physiologos et dans les bestiaires, car c'est le « Roi des animaux »..
Dans le Physiologos, le lion est dit particulièrement vigilant, ne fermant même pas les yeux pour dormir, ce qui suggère que seul son corps est réellement endormi, son esprit restant en veille. Comme l'affirmait déjà Pline l'Ancien dans son Histoire naturelle, le Physiologos explique que le lion épargne ceux qui sont prosternés à terre. C'est le troisième trait caractéristique du lion qui semble le plus remarquable : les petits mis bas par la lionne seraient mort-nés et après trois jours dans les limbes, le lion les ramènerait à la vie (selon les versions : en les léchant, en rugissant ou en leur soufflant dessus). Ce dernier trait associe le lion à la Résurrection du Christ..
Dans les bestiaires, on trouve d'autres caractéristiques, comme le fait que si le lion s'aperçoit qu'il est poursuivi par des chasseurs il sait effacer ses traces avec sa queue, tout comme le Christ sut échapper à la poursuite du Diable.
Ours thumb|left|Une ourse léchant son ourson pour le mettre en forme dans un bestiaire anglais, vers 1200.
Les auteurs des bestiaires mentionnent que l'ours met bas des oursons ébauchés, informes, et quasiment mort-nés, par simple volonté de pouvoir copuler le plus souvent possible puisque le mâle refuse de saillir la femelle tant qu'elle est pleine. Cependant, l'ourse lèche ensuite longuement ses petits pour les ranimer et leur donner forme. Cet acte est mis en relation avec le repentir, la résurrection divine et le baptême Pierre Damien, De bono religiosi status, opuscule LU dans PL 145, chap XXIV.L'ours : Histoire d'un roi déchu 100.
L’ours est un animal doté d’une grande vision donc de clairvoyance. Connu pour ses vertus médicinales (ex : pattes, bile, graisse d’ours), sa force. Il est aussi représenté comme l'emblème de l'ancestralité.
Pélican Le pélican était une représentation du Christ : en effet, on croyait que cet oiseau s'ouvrait le ventre pour faire revivre ses petits par son sang.
Renard
Dans le Bestiaire de Pierre de Beauvais..
Taureau
Animaux fantastiques Les bestiaires contiennent également les descriptions d'animaux fantastiques. Amphisbène
L’amphisbène est un serpent à deux têtes, l’une à son emplacement ordinaire et l’autre à l’extrémité de sa queue. Au Moyen Âge, il est représenté avec deux pattes de volatile. Basilic
Il a l’apparence d’un serpent avec une crête ou d’un coq avec une queue de serpent. Son regard et son souffle sont mortels. Bonnacon
Le bonnacon est une créature présentant une tête et un corps de taureau, une crinière de cheval et des cornes tournées vers l’intérieur. Pour se défendre, il fuit en émettant des excréments et des gaz aux odeurs nauséabondes pouvant brûler tout ce qui les touche sur une grande distance. Caladrius
Le caladrius est un oiseau immaculé qui a la capacité de guérir en absorbant la maladie du patient.
Crocotta
Son apparence diffère selon les bestiaires : animal résultant de l’accouplement d’une lionne et d’une hyène, animal grand comme un âne pourvu d’une tête de cheval, d’un buste de lion et de pattes de cerf, animal particulièrement vorace possédant une gueule aux dents acérées et qui peut émettre des sons imitant la voix humaine. Il est aussi appelé « lucrote » ou « leucrotte ». Dragon
Licorne thumb|Chasse à la licorne dans le Bestiaire de Rochester.
thumb|left|Licorne bleue sur un bestiaire du .