vignette|250x250px|Hannibal traversant les Alpes à dos d'éléphant, Nicolas Poussin (1625-1626).
Le passage des Alpes par Hannibal est une étape majeure de la marche vers l’Italie de l’armée d’Hannibal Barca, réalisée à la fin de l’année , au début de la deuxième guerre punique déclenchée contre Rome. Ce périple précis s'étala sur quinze jours, pour approximativement deux cents kilomètres parcourus.
La voie terrestre par le sud de la Gaule est la seule possible pour conduire plusieurs dizaines de milliers d'hommes d'Espagne en Italie. De surcroît, Hannibal espère trouver des alliés parmi les tribus gauloises de Gaule cisalpine, en arrivant dans un territoire mal contrôlé par les Romains. Après avoir traversé le Languedoc et passé le Rhône, Hannibal évite d'affronter l'armée de Scipion débarquée dans les bouches orientales du Rhône et conduit ses troupes à travers les Alpes en dix jours d'approche, neuf jours de montée au milieu de tribus hostiles, deux jours de regroupement au col et quatre jours de descente en se taillant un chemin dans le versant, pour parvenir enfin dans la plaine du Pô. Quoique difficile, le franchissement des Alpes par une armée n'est pas exceptionnel dans l'Antiquité. C'est la figure de son chef de guerre Hannibal et la présence des éléphants qui lui donnent un relief unique et ont contribué à sa célébrité.
L’itinéraire emprunté par Hannibal, déjà objet de thèses concurrentes dans l'Antiquité, reste toujours sujet à polémiques. Toutes les hypothèses avancées depuis l'époque de la Renaissance, souvent par des spécialistes, comme par des auteurs plus imaginatifs, sont fondées sur l’interprétation des textes de Polybe, volontairement vague, et de Tite-Live, qui tantôt s'appuie sur Polybe, tantôt en diverge, tandis que l'archéologie n'a pas apporté d'éléments probants. Près d’un millier d’ouvrages ont été déjà écrits sur le sujet. Encore actuellement, et quoique le passage par le Rhône et le col du Grand-Saint-Bernard ne soit plus envisagé, plusieurs théories s'affrontent, entre un passage par la Tarentaise et le col du Petit-Saint-Bernard, ou par les cols unissant la vallée de la Maurienne et le val de Suse (comme le col Clapier ou Savine-Coche), voire des passages méridionaux empruntant la Durance ou l'Ubaye ou le Guil. Les reconstitutions réalisées au avec quelques éléphants sont davantage des exploits médiatiques et sportifs que des arguments en faveur d'un itinéraire. Pour Colette Jourdain-Annequin, .
Sources antiques
Les contemporains d’Hannibal
Plusieurs historiens ont été des contemporains de la deuxième guerre punique. Certains, qui ont suivi le point de vue carthaginois, comme l’historien Sosylos de Lacédémone, qui se vante d’avoir enseigné le grec à Hannibal, et Silenos de Kalé Akté, que Cicéron considère comme un spécialiste d’HannibalCicéron, De divinatione, 1, 49, semblent avoir accompagné Hannibal dans son périple guerrierCornelius Nepos, Hannibal, 13. D’autres auteurs également pro-carthaginois ne sont connus que par leur nom : Chairéas et Eumachos de Naples. Tous sont décriés par Polybe en particulier pour ce qui concerne la traversée des Alpes, et aucun de leurs écrits ne nous est parvenu.
Des Romains qui ont combattu durant la deuxième guerre punique ont également rédigé des ouvrages historiques à ce sujet : Fabius Pictor, Quintus Claudius Quadrigarius, Gaius Acilius, Lucius Cincius Alimentus (prisonnier d’Hannibal plusieurs années) et Caton l'Ancien. Là encore, leurs écrits sont perdus et ne sont connus que par quelques citations d’historiens postérieurs, comme Coelius, dont l’histoire, perdue elle aussi, puise chez Silenos et chez Caton, et qui est une des sources de Tite-Live.
Polybe thumb|upright=1.4|alt=Carte des peuples gaulois en Isère|Territoire des Allobroges et des Tricores.|295x295px
Otage grec vivant à Rome à partir de 168 av. J.-C. et ami des Scipions, Polybe est l’auteur d’une Histoire de la République romaine qui couvre la deuxième guerre punique dans son livre III, et le passage des Alpes dans les chapitres 10 à 12Polybe, Histoire générale, livre III, 10-12. Il se pose en historien objectif, qui analyse et trie ses sources. Il rejette donc les exagérations des ouvrages antérieurs qui présentent les Alpes comme un obstacle infranchissable et leur passage comme l’exploit d’un nouvel Hercule, aidé par des interventions divines. Polybe affirme avoir rencontré des témoins gaulois et carthaginois ayant connu Hannibal ; il s’appuie sur les récits de Sosylos de Lacédémone et Silenos de Kalé Akté, tout en les dénigrant, et dit avoir parcouru (en partant d’Italie) l’itinéraire suivi par Hannibal. Malheureusement pour les historiens modernes, il dit se refuser à alourdir sa narration de détails et de noms géographiques que ses lecteurs ne pourraient pas situer. Son récit est donc relativement imprécis, et ne nomme que deux repères géographiques au départ de la traversée : Hannibal passe par le territoire des Allobroges, domaine assez vaste des Alpes du Nord. Le point de départ est le confluent du Rhône et d’une rivière que Polybe nomme « Skaras » ou « Skaros », et que les traducteurs identifient comme étant l’Isère. Au confluent, les deux cours d’eau sont parallèles et entourent une bande de terre nommée « île » avant de se rejoindre.
Polybe donne une autre information géographique majeure, le point d’arrivée de l’expédition : et . Ces deux peuples sont alors voisins et en conflit. La capitale des Taurins, « Taurasia » selon Appien, qui est le seul historien à la nommerAppien, Hannibalica, I, 4, est détruite par Hannibal. Elle est identifiée à l’actuelle Turin, refondée deux siècles plus tard par les Romains.
Enfin, Polybe précise les distances parcourues par Hannibal lors de son périplePolybe, Histoire générale, Livre III, 39. Quoiqu'il les exprime en les approximant par multiples de deux cents stades, les chercheurs les convertissent au kilomètre près : soit de Empúries jusqu'au franchissement du Rhône, soit du Rhône au pied des Alpes et soit des hauteurs des Alpes à la plaine d'Italie.
Tite-Live
Tite-Live écrit son Histoire romaine sous Auguste, soit un siècle après Polybe. Son inspiration est essentiellement livresque, donc plus éloignée de la géographie. Il s’inspire largement de Polybe et de Posidonios d’Apamée. Comme Polybe, Tite-Live critique les historiens précédents, qui affirment une traversée dans les Alpes du Nord par les Alpes pennines, qui aboutit chez les Salasses et les Liburniens, et non chez les Taurins. Il rejette aussi Coelius, qui fait passer Hannibal par lTite-Live, Histoire romaine, XXI, 38. Cet est une indication impossible à identifier, les toponymes modernes qui s'en approchent ne correspondent pas à un col qui mène directement en Italie, qu'il s'agisse du col de Grimone entre les vallées de la Drôme et de la Durance, du mont Crammont proche du col du Petit-Saint-Bernard ou du mont Grammont dans le Chablais valaisanFilippo Maria Gambari et Francesco Rubat Borel, Les Gaulois des deux versant des Alpes, 2011, 61.
Tite-Live narre la traversée des Alpes dans les chapitres 30 à 38 de son livre XXI. Son récit, plus long et romancé que celui de Polybe, en reprend la plupart des éléments : ainsi le départ se fait depuis un confluent du Rhône et d’une rivière qui entourent un terrain nommé « île », près des territoires des Allobroges. Mais les manuscrits qui ont servi à établir le texte de Tite-Live donnent plusieurs variantes pour le nom de cette rivière : « Arar », « Ibi Arar », « Saras », « Bissaras », « Ibsara », transcrit en « Ibi Isara » par le philologue du Philip Cluwer, terme connu des RomainsStrabon, Géographie, IV, 1, 11 ; Florus, Abrégé d'Histoire romaine, I, 37 et correspondant à l'Isère comme le « Skaras » de Polybe.
La suite de Tite-Live donne d’autres précisions géographiques, qui sont absentes chez Polybe et qui sont particulièrement problématiques : après avoir reçu du ravitaillement de la part des Allobroges, Selon Serge Lancel, Tite-Live mélange au moins deux sources décrivant des itinéraires différents, ou peut-être a-t-il en tête la traversée des Alpes au plus court effectuée par Jules César en 58 av. J.-C.Jules César, Bellum Gallicum, I, 10 par le col de Montgenèvre.
Pour comprendre le « vers la gauche », il faut admettre qu'Hannibal fasse demi-tour et longe le Rhône en direction du Sud, puis bifurque à gauche, donc vers l’Est. Tite-Live décrit la Druentia comme une rivière difficile à traverser, non navigable, coulant en de nombreux bras entre roches et graviers, offrant partout des gués instables et des tourbillons, caractéristiques qui correspondent au lit moyen de la Durance. Cette indication est exploitée par les auteurs modernes qui proposent un itinéraire par les Alpes du Sud, ou est constatée comme l'écho de deux traditions inconciliables, l'une de la voie depuis l'Isère, l'autre depuis la Durance.
Les auteurs postérieurs thumb|upright=2.0|alt=Les voies romaines dans les Alpes au |Détail de la table de Peutinger, itinéraires dans les Alpes occidentales.|199x199px
Parmi les écrivains postérieurs à Tite-Live, Silius Italicus consacre au passage des Alpes une importante partie du livre 3 de son épopée. Il reprend les indications géographiques de Tite-Live : , et il décrit la descente éprouvante à travers la neige et la glaceSilius Italicus, Punica, livre III, vers 456–556, en ligne. Les autres auteurs sont brefs ou lacunaires sur cet épisode : Cornelius NeposCornelius Nepos, Vie des grands capitaines, « Hannibal », III, en ligne et Appien mentionnent brièvement le passage. Dion Cassius n'a laissé que des fragments où manque la traversée des Alpes. Plus tardifs, Aurelius VictorAurelius Victor, De viris illustribus, XLIII, en ligne, OroseOrose, Histoires contre les païens, IV, 14 disent sans plus de détails qu'Hannibal s'est frayé une route à travers les Alpes, tandis qu'Ammien Marcellin condense dans un texte confus l'approche par les Alpes pennines, le trajet partant des Tricastins puis longeant le territoire des Voconces, l'ouverture d'un passage en entamant la roche, puis la traversée de la Durance pour atteindre l'ÉtrurieAmmien Marcellin, livre XV, 10, 9–11.
Les auteurs polygraphes ne sont pas en reste : le géographe Strabon note que Polybe compte quatre cols à travers les Alpes, le premier près de la mer Tyrrhénienne, le suivant . Varron, cité par l'auteur tardif Servius, liste le col d'Hannibal entre celui des Ligures et celui que Pompée a franchi pour aller en EspagneServius, Commentaires sur l'Énéide, X, 13, en ligne. De son côté, Pline l'Ancien affirme qu'Hannibal est passé par les Alpes pennines, c'est-à-dire par le côté suissePline l'Ancien, Histoires naturelles, III, 17, 123, point auparavant réfuté par Tite-Live.
Face à des thèses contradictoires, le satiriste Juvénal peut ironiser : .
Un autre document d'origine antique intéresse les spécialistes : la table de Peutinger, carte des routes principales dites « routes prétoriennes » de l'Empire romain. Le feuillet des routes alpines pourrait être une copie de carte datant du . Il y figure des lieux d'étapes et des distances exprimées en milles romains du côté italien ou en lieues gauloises. L'étude de ce document renseigne sur les grands itinéraires en usage sous l'Empire, que les chercheurs supposent avoir été conçus sur des chemins plus anciens, existants à l'époque gauloise.
Études modernes Profusion d'ouvrages