L'origine de la monnaie, ou plus exactement des pièces de monnaie, a été clairement située dans le temps et dans l'espace par la recherche historique moderne. Selon le consensus scientifique en vigueur, les premières pièces de monnaie auraient été frappées aux alentours du av. J.C. dans le royaume de Lydie et plusieurs cités indépendantes d'Asie Mineure.

Moyens d'échange et « monnaies » dans le Proche-Orient ancien

Le shekel ou sicle étalon vignette| Série de poids en hématite de l'époque mésopotamienne : le plus petit équivaut à 3 shekels. Dès le début du , voire plus tôt encore, la civilisation mésopotamienne a recours, au quotidien, à des moyens de paiement et d'échange. Il peut s'agir de biens périssables (céréales, ovins…), artisanaux (vêtements) ou de métaux. Au cours de la Troisième dynastie d'Ur, l'argent métal commence à s'imposer comme le bien intermédiaire de référence. Cette imposition est assez logique, dans la mesure où l'or est particulièrement rare au Proche-Orient ancien : le rapport entre les deux métaux est alors de 1:60 en moyenne, autrement dit, il fallait en moyenne 60 parts d'argent pour obtenir une part d'or. Ceux qui ont pour fonction d'être scribe et comptable, prennent l'habitude de noter l'ensemble des prix par rapport au « shekel » (en akkadien : šiqlu), une unité de poids d'argent variable selon les lieux et les époques : ainsi, le rapport entre l'argent et l'or dépendait par exemple de la proximité d'un lieu d'extraction ou de l'arrivée massive de ces métaux par voie de conquête, phénomènes qui venaient bouleverser les rapports d'échange. Cette pratique se perpétue tout au long de la haute antiquité jusqu'à la généralisation de la pièce de monnaie.

La valeur de l'argent est déterminée par son poids et sa qualité. Il peut être fondu en lingot ou, plus fréquemment, séparé en morceaux. Ces morceaux sont de tailles variables et inégales, découpés au jugé par des marchands privés, mais en référence à un étalon. La pesée est ainsi essentielle pour déterminer la valeur d'une somme. Elle se combine éventuellement avec un examen de la qualité — une partie du morceau est alors fondue pour déterminer sa pureté. Certains textes perses font ainsi état d'un argent pur ou ginnu et d'un argent impur (teneur inférieure à ), jugé impropre au commerce.

Ce moyen de paiement anonyme et rare suffit à assurer le fonctionnement de l'économie mésopotamienne. Les subventions étatiques et la redistribution des biens de première nécessité par l'appareil administratif rendent superflu l'usage d'un medium d'échange dans les transactions quotidiennes. Seule l'élite utilise couramment l'argent métal pour des acquisitions importantes (terres, biens rares, achats en gros…).

Mise en place d'une unité de compte L'absence d'une véritable monnaie aurait pu se poser avec plus d'acuité dans le cadre des échanges internationaux. À partir du début du , des entreprises commerciales de grande ampleur commencent à se développer. Des marchands assyriens regroupés en compagnies commerciales (appelées bītum, « maison ») établissent une liaison permanente entre le plateau iranien et l'Anatolie (à Kanesh) via l'Assyrie. Des caravanes d'ânes transportent le textile iranien jusque dans les cités anatoliennes, puis rapportent l'argent issu de ces transactions en Assyrie. Sans tenir compte des frais, le bénéfice global de ces opérations est en moyenne de 2:1, soit 100 %.

Pour assurer le fonctionnement de ce trafic élaboré, les marchands assyriens perfectionnent la terminologie économique héritée des Sumériens. Des concepts assez simples acquièrent une signification complexe : šīmum ou achat désigne progressivement la situation financière globale ; maḫīrum ou confrontation se rapporte à l'espace réel ou conceptuel du marché (soit la confrontation dynamique des prix les uns avec les autres). Plusieurs procédés coexistent parallèlement pour exprimer la cotation des prix, par rapport au shekel d'argent. Le plus courant présuppose l'usage du distributif TA, qui prend un sens différent selon le bien considéré. Le cours de la mine d'étain ou du cuivre est déterminé d'après le nombre d'unités nécessaire pour produire un shekel d'argent (ainsi, 60 cuivre indique une valeur d'1/60e de shekel). Inversement, le cours de la mine d'or ou du kutānū de textile, généralement élevé, est déterminé d'après le nombre de shekels (ainsi, 1 or indique une valeur de 60 shekels). Cette cotation souple et complexe permet de résoudre les difficultés posées par une unité de compte trop rare et trop élevée. Ainsi amorti, le shekel se comporterait .

Les informations économiques et commerciales se font plus rares au cours du . Elles proviennent pour l'essentiel de documents administratifs ou de correspondances royales, en provenance de Mari ou El Amarna. Cela tiendrait apparemment à un changement de support écrit. Les marchands délaissent les tablettes d'argiles au profit de supports précaires qui n'ont pas pu être conservés : . Sans être une certitude, la pérennité du shekel-unité-de-compte paraît probable.

Le shekel est-il une monnaie ? La dénomination du shekel a donné lieu à des résolutions très diverses dans les analyses modernes. Les options terminologiques adoptées sont généralement cohérentes avec les options historiographiques. Karl Polanyi se réfère à quatre fonctions distinctes : le moyen d'échange, l'unité de compte, l'étalon de valeur et le moyen de paiement. Ses fonctions coexistent dans le Proche-Orient ancien sans jamais se joindre. Ainsi, le shekel d'argent servirait exclusivement de moyen de paiement.

Klaas Veenhof rejette partiellement cette approche de Polanyi. Selon lui, le shekel assurait complètement les fonctions susmentionnées : . En conséquence, Veenhof qualifie, sans ambiguïté, le shekel de monnaie :

Dans une synthèse récente, Georges Le Rider opte pour une certaine ambiguïté avec « monnaie » : p. XIV. Il reconnaît que le shekel remplit, dans une certaine mesure, les fonctions de la monnaie. Pourtant deux choses le distinguent radicalement des pièces frappées. Tout d'abord, son anonymat : il n'est qualifié par aucun signe de sorte que rien ne permet de connaître son origine . Ensuite, sa corrélation complète avec un matériau précis : par contraste, les pièces de monnaie disposent presque toujours d'une valeur virtuelle ou fiduciaire, liée à la garantie de l'État.

Les sceaux assyriens : des objets de transition ? La nécessité de vérifier la qualité de l'argent et d'éviter les fraudes ont amené les souverains assyriens à mettre en place une sorte de garantie d'État. Des sceaux sont ainsi apposés sur des lingots d'argent considérés comme vérifiés et donc commerçables. Certaines associations de marchands émettaient également leurs propres sceaux. Ces lingots vérifiés sont assez recherchés par les acteurs économiques. Plusieurs tablettes réclament de l'argent .

Ces sceaux constituent-ils une sorte d'ancêtre de la pièce de monnaie, voire des pièces de monnaie à part entière ? La question fait toujours débat parmi les spécialistes. Edouard Lipiński souligne que, à partir du , les temples assyriens fonctionnaient en quelque sorte comme des banques d'États en garantissant l'argent émis. De fait, . Les seules déficiences que relève Lipinski sont techniques : les sceaux ne sont marqués que d'un côté, le moulage se révèle imparfait ce qui suscite d'importantes variations de poids. Par rapport à ces productions, la monnaie Lydienne ne marque qu'une avancée relative : . Dans une même optique, Miriam S. Balmuth postule une continuité ininterrompue entre les moyens d'échange mésopotamiens et la monnaie lydienne. Elle caractérise ainsi un disque assyrien orné d'un sceau comme emblématique d'un .

Ces théories continuistes ont été critiquées par Nicola Franco Parise. D'une part, les lingots sont peu maniables, presque exclusivement destinés à la thésaurisation ou à certaines grandes entreprises commerciales. Ils circulent peu, ce qui est paradoxal pour un « moyen d'échange ». Ensuite, surtout, la monnaie ne signifie pas seulement une garantie ou une reconnaissance. Elle implique un détachement du poids, du volume métallique, l'orientation vers un « pur signe de valeur ».

L'apparition du monnayage en Lydie thumb|right|Statère de Sardes daté entre 560 et 546 av. J-C

La date La plupart des historiens et numismates s'accordent à établir l'apparition des pièces de monnaie vers ou peu après -560 en ce qui concerne les monnaies en or et en argent.

Au terme de ses fouilles à Éphèse, l'archéologue David Hogarth conjecture que les pièces les plus anciennes doivent remonter au début du :

Dans un article de 1951, Edward Robinson remet en cause la théorie d'Hogarth. Il remarque que les datations des dépôts monétaires sont généralement surévaluées :

Ces doutes sont confirmés par toute une série de fouilles menées dans les années 1990. Les évaluations d'Hogarth sont définitivement invalidées. Des indices concordants permettent de dater les premiers dépôts monétaires vers 560-550 av. J.-C. Comme le souligne Georges Le Rider, la date d'apparition de la monnaie ne constitue plus réellement un problème historiographique.

Le lieu

Autant la question de la date a été à-peu-près résolue, autant celle du lieu se pose toujours. Les divers signes figurant sur des pièces ont permis d'étayer diverses hypothèses sur leur provenance. Certains sceaux figurant sur l'envers ont été interprétés comme des symboles de cités émettrices, en particulier le Lion pour Milet et le phoque pour Phocée. Le poinçon figurant sur l'envers est un indicateur beaucoup mieux établi, quoique assez ambigu. Les subdivisions monétaires étaient exprimées par un ensemble de formes distinctes selon les régions émettrices. En Lydie, un rectangle et deux carrés indiquent un statère, deux carrés un hecté ou un trité, et un seul carré, des unités encore plus petites qui vont jusqu'au 1/96 de statère. Par contraste, le statère phocaïque comprenait un ou deux carrés. À cette diversité des poinçon s'ajoute une diversité des étalons. Le statère lydo-milésien pèse d'électrum et le statère phocaïque . Il existe même deux étalons différents à Samos : le samien lourd () et le samien léger ().

La diversité des lieux émetteurs laisse à penser que la monnaie s'est très tôt liée à un territoire donné, sur lequel elle avait cours à l'exclusion de toutes les autres. Un terme grec rend d'ailleurs rapidement compte de cette liaison, le dokima ou souveraineté monétaire. Ce dokima ne correspond pas nécessairement aux frontières politiques. Georges Le Rider postule ainsi l'existence dunions monétaires entre plusieurs cités et centres de pouvoirs, dont rendrait compte la similarité des poinçons et des étalons sur des territoires assez étendus. Ces différents dokima entretiennent également des relations commerciales, ce qui provoque l'apparition de l'une des principales activités financières humaines, le change : . Ces pratiques nouvelles tendent à favoriser le commerce intérieur : tout échange d'un dokima à un autre entraîne une moins-value provoquée par le change.

La fonction On dispose d'un certain nombre d'indices sur le comment de la monnaie. Par contraste, le pourquoi, reste ouvert à plusieurs conjectures. Il n'existe en effet aucune source d'époque décrivant les motivations des premiers monnayeurs : les premières descriptions historique du monnayage lydien lui sont postérieures d'au moins un siècle. En l'absence de supports textuels, plusieurs théories, plus ou moins distinctes, continuent de s'opposer, reflétant parfois les présupposés de telle ou telle école de pensée économique ou historiographique. Depuis deux ou trois décennies, l'une d'entre elles tend néanmoins à s'imposer : la théorie du profit fiscal, étayée par le décalage significatif entre la valeur nominale et la valeur métallique des premières pièces.

La théorie du commerce privé