Pauline Julien, née le à Trois-Rivières et morte le à Montréal, est une chanteuse, autrice-compositrice et actrice québécoise. Après s'être fait connaître à Paris et avoir chanté les textes des plus grands paroliers de la chanson française, notamment Léo Ferré et Boris Vian, elle devient une icône de la chanson québécoise, interprétant presque exclusivement des auteurs québécois à partir des années 1960.

En plus de ses contributions au patrimoine culturel du Québec par le biais de 23 albums, Pauline Julien est une figure marquante du nationalisme québécois, auquel elle s'implique aux côtés de son conjoint, le poète et homme politique Gérald Godin.

Biographie

Enfance et formation Pauline Bibiane Julien est née à Trois-Rivières le . Fille d'Émile Julien et de Marie-Louise PronovostLe nom à la naissance et les noms des parents sont tirés de l'acte de baptême (baptême 83, feuillet 29, Registre de la paroisse de Notre-Dame-des-Sept-Allégresses-de-Trois-Rivières pour l'année 1928), elle est la benjamine d'une famille de onze enfants. Son père est le cousin germain de Maurice Duplessis (1890-1959), 16 premier ministre du Québec. Son frère aîné, André, sera organisateur politique de Duplessis et maire de Cap-de-la-Madeleine (ville annexée à Trois-Rivières en 2002) jusqu'en 1960. Ces deux figures contribueront à développer chez la jeune Pauline un certain goût pour la politique et l'engagement.

Ses parents, Émile Julien et Marie-Louise Pronovost se marient en 1903 et s'installent à Baie-de-Shawinigan, un village situé à une trentaine de kilomètres au nord de Trois-Rivières. Fils de fermier, Émile Julien devient un prospère marchand général. Il souffre toutefois de graves problèmes de santé vers la fin de la Première guerre mondiale. Lorsque son médecin lui recommande de déménager dans une région où l'air est sec, il part avec sa famille vers le Manitoba en 1920. Émile Julien achète une terre près de Winnipeg et, comme plusieurs familles québécoises à l'époque, espère trouver la prospérité dans l'Ouest canadien.

De mauvaises récoltes, un troupeau improductif et des problèmes financiers mettent toutefois rapidement fin à l'aventure. Les Julien rentrent au Québec en 1922. Affaibli financièrement, Émile Julien est contraint de travailler pour son cousin Albert, à qui il avait vendu son magasin général et qui avait fait fortune en le revendant à une compagnie de papier. Pauline Julien vient donc au monde en 1928 dans une famille plutôt modeste, au 351B rue Laviolette. Elle vit une enfance heureuse et grandit au sein d'un clan animé d'une grande solidarité familiale:

Pauline Julien grandit dans une famille catholique et plusieurs de ses frères et sœurs s'engagent sur la voie de la religion. C'est le cas de Bernard, ordonné prêtre en 1941 et d'Alberte, qui prononce ses vœux perpétuels en 1938 auprès des Filles de Jésus. Pauline Julien sera profondément marquée par la mort de son frère Roland, qu'elle regrettera plus tard de n'avoir que trop peu connu. À l'école primaire, la jeune fille est une élève dévouée qui se «distingue par son sens du drame et son exaltation», notamment lors des exposés oraux. Lorsque son père rend l'âme, le , elle doit toutefois abandonner l'idée de terminer son cours classique, faute de moyens financiers. Elle passe donc en école commerciale puis est engagée comme sténodactylo par la ville du Cap-de-la-Madeleine, où la famille vit depuis le printemps 1932.

Une bohémienne en France En 1947, Pauline Julien part pour Québec car elle cultive le rêve de faire carrière au théâtre, dans la danse ou la musique. Par le biais de son beau-frère, Jean-Paul Guay, elle se joint à la troupe des Comédiens de la Nef. Grâce à une entente avec les Frères des écoles chrétiennes, ils peuvent jouer à la salle de l'Académie de Québec. Elle se distingue déjà par son enthousiasme et son énergie débordante. Au printemps 1948, âgée tout juste de vingt ans, elle se joint à l'Ordre de Bon Temps et part pour les États-Unis, où sa troupe participe au Festival international de folklore à Saint-Louis (Missouri). À l'Ordre de Bon Temps, elle rencontre plusieurs jeunes artistes montréalais désireux de promouvoir la culture québécoise, notamment Gaston Miron. Pauline Julien suit le mouvement et s'installe à Montréal à l'automne 1948.

Dans la métropole québécoise, elle intègre une nouvelle troupe, la Compagnie du Masque, dont les membres ont la volonté de présenter des pièces à texte et pas seulement des sketchs populaires ou humoristiques. On lit à haute voix Le Malentendu de Camus, les Cinq grandes odes et L'Annonce faite à Marie de Claudel, La Reine morte de Montherlant et même des passages de la Bible. On joue aussi Antigone de Cocteau, une pièce dans laquelle Pauline Julien joue le rôle d'Eurydice, la femme de Créon. Lors d'une tournée québécoise de la Compagnie du Masque, elle se rapproche d'un autre comédien, Jacques Galipeau. Ils unissent leurs destinées au printemps 1950. vignette|Le jardin du Luxembourg, près duquel Pauline Julien et Jacques Galipeau s'installent à leur arrivée à Paris. Peu après leur mariage, Pauline Julien et Jacques Galipeau quittent la Compagnie du Masque et s'installent dans un petit appartement du quartier Ahuntsic. Alors que Jacques enseigne au Collège André-Grasset, Pauline Julien est essentiellement femme au foyer… un rôle peu compatible avec son tempérament et ses grandes ambitions. Peu à peu, elle cultive le rêve de partir pour Paris, où elle estime qu'elle pourra trouver une formation de bien plus grande qualité qu'au Québec, alors caractérisé par le rigorisme moral de la période duplessiste. Profitant de ses liens familiaux, c'est pourtant auprès de Maurice Duplessis lui-même qu'elle obtient une bourse pour partir en Europe. À ses amis, qui estiment qu'elle a pactisé avec le régime, elle rétorque: «Quand on veut quelque chose, on se débrouille pour l'obtenir». Pauline Julien et Jacques Galipeau embarquent donc pour la France en .

Pauline Julien est enceinte de quelques mois lorsqu'elle débarque dans la Ville Lumière. Elle se sent immédiatement chez elle à Paris, dans le bourdonnement d'une capitale qui vit au rythme des spectacles et des débats d'idées. Le couple emménage dans une modeste chambre située tout près du jardin du Luxembourg. Elle exulte, émerveillée par les moindres détails de sa nouvelle vie bohème. Peu à peu, le couple plonge au cœur du bouillonnant milieu culturel parisien. Ils s'inscrivent comme auditeurs libres au Conservatoire d'art dramatique de Paris, où Pauline Julien parfait sa formation de comédienne et lit Racine, Molière, Marivaux et Corneille. Elle va au théâtre, notamment au Trocadéro pour voir Meurtre dans la cathédrale de T. S. Eliot. Elle se permet même un voyage en Angleterre, où elle assiste notamment à deux pièces de Shakespeare, Le Conte d'hiver et Le Songe d'une nuit d'été.

Bientôt, c'est à son tour de fouler les planches des théâtres parisiens. Après avoir donné la vie à une petite Pascale, le , Pauline Julien décroche peu à peu des contrats dans des pièces et suit des cours de chant. À l'été 1954, elle chante pour la première fois devant public, lors d'une tournée à l'île de Ré avec le professeur Bernard Bimont. Bien que sa prestation fasse fureur, elle ne se voit pas encore chanteuse, préférant se consacrer presque entièrement au théâtre.

La consécration Il faudra attendre l'automne 1955, après un voyage en Europe du Sud et la naissance d'un second enfant, Nicolas, pour que Pauline Julien entame véritablement sa carrière de chanteuse. Elle se produit alors dans les cabarets et les boîtes à chansons de la rive gauche parisienne et fait ses débuts au Cheval d'or, rue Descartes. Pauline Julien chante principalement Chez Moineau, une boîte à chansons dont l'éminente journaliste québécoise Judith Jasmin décrit l'ambiance en 1957:

Pauline Julien se taille peu à peu une place et commence à fréquenter les grands de la capitale, notamment Léo Ferré, Jean Ferrat, Ricet Barrier et Barbara. Plusieurs grands noms québécois assistent également à ses spectacles: Judith Jasmin, Anne Hébert, Claude Jutra, les frères Claude et Guy Fournier, ou encore Paul-Émile Borduas. On dit d'elle qu'elle est une «chanteuse de cabaret extraordinaire» qui «se jetait à corps perdu». Judith Jasmin lui consacre un article dans la Revue populaire:

gauche|vignette|L'Olympia de Paris, dont Pauline Julien foule les planches en 1958 après avoir gagné un concours. Ces succès la désintéressent toutefois de la vie familiale et créent de fortes tensions dans son couple. Pauline Julien se sépare de Jacques Galipeau en 1957. Cette année-là, elle rentre à Montréal où elle participe pour la première fois à un spectacle chez elle, au cabaret Saint-Germain-des-Prés de Jacques Normand. Les journaux montréalais parlent d'elle pour la première fois. Elle prend l'affiche dans des cabarets aux quatre coins du Québec et commence à se faire un nom auprès des siens, à qui elle fait découvrir le répertoire français et international, notamment Ferré, Boris Vian, Kurt Weill et Bertolt Brecht.

Pauline Julien vit à l'époque entre Montréal et Paris, faisant carrière des deux côtés de l'Atlantique. Elle vit modestement avec Dietrich Mohr, un sculpteur allemand dont elle s'est entichée. Elle continue de faire le tour des cabarets jusqu'aux petites heures du matin, s'aventurant même jusqu'en Belgique où elle rencontre Serge Gainsbourg au détour d'une émission de radio. La Trifluvienne le côtoiera ensuite aux Trois Baudets, le cabaret de Jacques Canetti, célèbre impresario ayant notamment révélé Félix Leclerc. Elle continue de progresser et remporte en 1958 un concours qui lui permet de chanter sur la scène mythique de l'Olympia de Paris. Cette année-là, Pauline Julien rencontre même Boris Vian, qui lui offre la chanson Sous son chapeau de cloche, qu'elle interprète à la télévision de Radio-Canada un an plus tard. Ce séjour au Québec, en , coïncide avec la mort du premier ministre Maurice Duplessis. La Révolution tranquille est bientôt en marche, mettant en branle des bouleversements sociaux et des mouvements politiques auxquels Pauline Julien allait bientôt participer.

L'art et l'engagement

Retour au Québec Au début des années 1960, Pauline Julien s'installe définitivement à Montréal. Elle sort son premier microsillon, Enfin… Pauline Julien et multiplie les spectacles, notamment chez Gérard, à Québec. C'est à cette époque qu'elle se rapproche de Gilles Vigneault, dont elle interprètera de nombreux textes plus tard dans sa carrière. gauche|vignette|283x283px|Gilles Vigneault, dont Pauline Julien interprète de nombreux textes. En , elle part chanter pour des troupes canadiennes en garnison dans le grand nord canadien, à Churchill. Ce voyage, bien que paradoxal quand on connaît ses futurs engagements politiques, lui permet de découvrir la condition des Inuits et des autochtones. Elle est aussi fascinée par les paysages nordiques. En 1961, Pauline Julien rencontre le journaliste et poète Gérald Godin, qui deviendra plus tard un éminent député et ministre du Parti québécois. Déjà, Godin révèle toute l'admiration qu'il voue à Pauline Julien dans un article qu'il lui consacre dans le Nouvelliste:

vignette|435x435px|La reine Élisabeth II en 1959. Pauline Julien provoque un scandale lorsqu'elle refuse de chanter pour la souveraine britannique en 1964.