Les Égyptiens anciens appelaient « peuples de la mer » (plus littéralement Gens des pays étrangers de la Mer, en égyptien ancien : nȝ ḫȝt.w n pȝ ym) des groupes de différents peuples venus par la mer Méditerranée attaquer par deux fois au moins, mais sans succès, la région du delta du Nil, sous les règnes de Mérenptah et de , à la fin du et au début du avant notre ère, à la fin de l'âge du bronze récent (période du Nouvel Empire).
Les inscriptions égyptiennes donnent les noms de plusieurs de ces peuples : les Lukkas (Lyciens ?), les Pelesets (Philistins ?), Aqweshs / Denyens (dans l'Iliade, Homère appelle les Grecs Achéens ou Danaens), Shardanes (les Sardes ?) et Shekeleshs (les Sicules, qui donnèrent leur nom à la Sicile ?), entre autres. Certains de ces peuples sont présents dans les textes provenant de régions plus au nord, sur les côtes d'Anatolie méridionale et du Levant, où ils mettent à mal les royaumes dominés par les Hittites ainsi que la cité cananéenne d'Ougarit et prennent part à leur chute. Certains d'entre eux s'installent ensuite au Proche-Orient, les plus connus étant les Philistins, qui font souche au sud du Levant et qui sont souvent évoqués dans certains livres de la Bible en tant qu'ennemis des Israélites lors de la conquête de Canaan (livre de Josué).
Les migrations des peuples de la mer, qui semblent en partie au moins venir du monde égéen, sont souvent citées comme responsables de la destruction de nombreux sites côtiers de la Méditerranée orientale au début du avant notre ère. Mais elles ont suscité des interprétations très variées. Ces événements sont perçus comme faisant partie du processus d'effondrement des puissances dominantes au Proche-Orient et en Méditerranée orientale à la fin de l'âge du bronze tardif. Mais il reste difficile de dater précisément les destructions observées sur les sites de la période et d'en déterminer les causes. En raison des lacunes des sources textuelles et des nombreuses difficultés posées par leur interprétation, les mécanismes et les motivations de ces migrations restent largement obscurs pour les chercheurs.
Origine de l'expression vignette|Portrait de Gaston Maspero (1846-1916), égyptologue français. L'expression « peuples de la mer » trouve son origine dans un texte publié en 1855 par l'égyptologue Emmanuel de Rougé qui décrit les vestiges du second pylône du temple de Médinet Habou. :
Gaston Maspero, successeur d'Emmanuel de Rougé au Collège de France, a popularisé l'expression « peuples de la mer » et lui a associé la théorie de leur migration. Il a évoqué cette hypothèse en 1873 dans la Revue critique d'histoire et de littérature, puis l'a développée en 1895 dans son Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique..
La situation avant les attaques Les sources égyptiennes évoquant explicitement les attaques des peuples de la mer sont des inscriptions des règnes de Mérenptah et de . Ce sont les périodes de la plus forte manifestation de ces groupes de populations, si on y ajoute les témoignages des textes contemporains d'Ougarit, datés du règne d'Ammourapi, et du fait que les destructions attestées sur les sites archéologiques du Levant sont datables du .
Il est néanmoins possible de trouver dans des sources antérieures des attestations des futurs peuples de la mer, ce qui permet une meilleure interprétation du phénomène et relativise sa soudaineté.
Contexte géopolitique : la Méditerranée orientale à la fin de l'âge du bronze récent vignette|redresse=2.0|La situation géopolitique du Moyen-Orient vers 1275 avant notre ère, à la veille des attaques des peuples de la mer.
La partie orientale de la mer Méditerranée est un monde où les relations interrégionales sont de plus en plus actives, et bien connues grâce aux archives diplomatiques exhumées à Amarna en Égypte, l'éphémère capitale d'Akhenaton, à celles de Boğazkale en Turquie où se trouvent les ruines de l'ancienne capitale hittite, Hattusa, et enfin aux textes diplomatiques et commerciaux de Ras Shamra en Syrie, l'antique port d'OugaritPour une introduction sur les apports de ces textes, voir ..
Aux et , plusieurs grandes puissances politiques sont riveraines de la mer Méditerranée. Au sud et au sud-est, l'Égypte du Nouvel Empire a établi sa domination sur la partie sud du Levant (principautés de Canaan, cités portuaires de Byblos, Tyr et Sidon). Au nord, il est confronté à l'autre grande puissance, les Hittites, qui dominent une grande partie de l'Anatolie et sont suzerains de plusieurs royaumes du Nord du Levant (Ougarit, Amurru, Qadech, Alep, etc.). Entre ces deux sphères d'influence, l'île de Chypre, dont au moins une partie est dominée par le royaume d'Alashiya, reste indépendante et a une place importante dans le concert international en raison de ses ressources importantes en cuivre.
Les Hittites ont également étendu leur influence vers l'ouest anatolien en direction de la mer Égée, soumettant au passage les pays d'Arzawa et plusieurs autres régions voisines. Ces territoires occidentaux se sont révélés être particulièrement difficiles à contrôler, un vent de révolte les parcourant en permanence. Celui-ci est parfois attisé par un autre puissant royaume que les sources hittites mentionnent sur le littoral oriental de l'Égée, l'Ahhiyawa. On l'identifie couramment à la puissance politique dominant la Grèce mycénienne, peut-être centrée sur Mycènes, mais cela reste incertain en l'absence de sources plaidant en faveur de cette interprétation en Grèce même.
Relations maritimes et piraterie avant la période des peuples de la mer vignette|redresse=1.2|Maquette du bateau échoué à Uluburun, un de ceux traversant l'est du bassin méditerranéen à la fin de l'âge du bronze.
Si la Méditerranée orientale n'est pas encore parcourue comme elle devait l'être quelques siècles plus tard par les réseaux d'échanges maritimes phéniciens et grecs, elle connaît au bronze récent un relatif essor des relations maritimes. C'est le fait du développement de plusieurs régions qui la bordent, à commencer par le monde égéen des Minoens et des Mycéniens, qui devient un partenaire plus important de l'Égypte, de l'Anatolie et du Proche-Orient. Cet essor est attesté par les produits circulant entre ces régions, mis au jour lors de fouilles archéologiques. Il l'est aussi par la découverte de l'épave d'Uluburun, au large de la Lycie (Sud de la Turquie actuelle). Elle contenait des objets provenant de Chypre (cuivre), du Levant, d'Égypte, de Crète et de Grèce continentale et pages suivantes pour des exemples d'objets trouvés dans l'épave.. Elle vient en complément des sources écrites cunéiformes contemporaines, notamment celles du port d'Ougarit, qui fournissent des informations sur les échanges maritimes au Levant.....
Dans ce contexte, se remarque notamment une présence croissante de céramiques de type mycénien sur les sites du Levant, où elles semblent appréciées au moins dans une partie de l'élite. Ce phénomène a pu être vu comme un prélude à la venue des Peuples de la Mer, généralement tenus comme originaires du monde égéen. Des marchands auraient donc servi de précurseurs aux invasions, en développant des contacts. Mais dans l'ensemble ces échanges semblent limités et il ne faut pas surévaluer leur importance. De plus une partie de la céramique de type mycénien pourrait en fait plutôt traduire des échanges avec Chypre, où une poterie d'inspiration mycénienne est produite..
Parallèlement à ces circuits d'échanges réguliers, les actes de piraterie sont présents (dans un contexte où les conflits navals entre royaumes sont également courants) sur la distinction entre piraterie et conflits maritimes.. Ils sont notamment attestés par une lettre de la correspondance diplomatique d'Akhenaton retrouvée à Amarna, dans laquelle le roi d'Alashiya (Chypre) répond aux accusations du pharaon de complicité avec les pirates :
Les responsables de ces actes sont désignés par le roi d'Alashiya comme étant des Lukkas, donc des habitants de la Lycie, dans le Sud-Ouest anatolien.. Ils sont manifestement en mesure de mener des raids sur Chypre, mais aussi sur l'Égypte et ses dépendances du sud du Levant. On remarque néanmoins le flou qui demeure, puisque le roi égyptien prétend (à juste titre ?) que des Chypriotes participent à ces raids. Quoi qu'il en soit, dès le milieu du , l'un des futurs peuples de la mer se fait remarquer sur les lieux mêmes que ravagent un siècle et demi plus tard ces groupes. Les Lukkas sont connus pour être des adversaires des Hittites, après que ceux-ci ont étendu leur domination sur les territoires situés au nord de la Lycie, les pays de l'Arzawa. Malgré leurs apparents succès au cours des campagnes qu'ils y mènent, ils ne sont jamais en mesure de pacifier la région et d'y exercer autre chose qu'une suzeraineté nominale.
Dès la période d'Amarna et les débuts de la , un autre des futurs peuples de la mer apparaît dans la documentation égyptienne et proche-orientale : les Shardanes. Une stèle retrouvée à Tanis rapporte que les affronte dans la cinquième année de son règne, alors qu'ils arrivent sur des bateaux par la mer et qu'ils étaient inconnus auparavant en Égypte. Il en engage comme mercenaires dans son armée et ils sont à ses côtés lors de la bataille de Qadesh. Des documents d'Ougarit et de Byblos indiquent que d'autres Shardanes servaient dans les armées de ces royaumes. Ces pirates et mercenaires ont donc pu constituer une « avant-garde » disposant d'informations qui vont sans doute être mobilisées au profit de ceux restés dans leur pays d'origine au moment des « invasions ».
Les attaques en Égypte et ailleurs Les peuples de la mer mènent deux vagues d'assauts contre le Nord de l'Égypte : une première sous Mérenptah et une seconde sous ; chaque tentative d'invasion se solde par un échec. Ces tentatives s'inscrivent dans une série d'attaques venues de l'extérieur auxquelles font face depuis plusieurs décennies les rois du Nouvel Empire égyptien, impliquant en particulier les Libyens venus du désert occidental, qui se mêlent à l'occasion à d'autres groupes qui semblent venus du monde égéen au sens large. Ces deux tentatives, espacées l'une de l'autre d'une vingtaine d'années, trouvent également des échos dans les régions voisines, notamment par la documentation du Hatti et d'Ougarit. Elles participent à l'effondrement des royaumes du Moyen-Orient à partir du début du , qui est un phénomène plus large qui ne se limite pas aux attaques des peuples de la mer. La nature et les causes de ces grands bouleversements sont très débattues et les réponses sont loin d'avoir été trouvées tant la documentation est difficile à interpréter. Les origines des peuples de la mer, la nature de leurs mouvements (invasions, migrations ?), les raisons de leurs assauts et leur devenir après ces années-là sont très mal compris, d'autant plus qu'il n'y a probablement pas d'interprétation simple.
Une première vague ? Une première vague d'attaques semble s'effectuer dans les dernières années du . C'est peut-être de cette époque que date l'apparition des peuples de la mer (même s'ils ne sont pas nommés ainsi) en tant qu'entité collective, dans une inscription de Mérenptah à Karnak :