Jamgön Ju Mipham, ou འཇུ་མི་ཕམ་འཇམ་དབྱངས་རྣམ་རྒྱལ་རྒྱ་མཚོ Ju Mipham Jamyang Namgyal Gyamtso (1846–) (plus connu comme "Mipham Rinpoché") était un grand érudit tibétain de l'école Nyingmapa, la première école bouddhiste du Tibet.
Biographie Il naquit au Tibet oriental. Il fut disciple de Patrül Rinpoché, Jamgon Kongtrul Lodrö Thayé et surtout Jamyang Khyentsé Wangpo, qui le considérait comme son fils spirituelPhilippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme, Éditions du Seuil, 2006.
Jamyang Khyentsé Wangpo était la figure principale du mouvement « non sectaire » (Rimé) à la fin du dans le Tibet oriental. C'est lui qui incita Mipham Rinpoché à donner une forme définitive et parfaitement cohérente à la doctrine de l'école NyingmapaMipham, L'opalescent joyau, présenté et traduit par Stéphane Arguillère, Fayard, 2004. Mipham Rinpoché se montra, en philosophie, le digne continuateur de Rongdzom Tchökyi Zangpo et surtout de Longchenpa (1308-1364) mais utilisa aussi la pensée du philosophe indien Shantarakshita () et surtout du grand penseur sakyapa Gorampa (1429-1489) pour articuler clairement le Mahayana, en particulier le Madhyamaka, avec les doctrines tantriques et Dzogchen des NyingmapaCommentaire du Nyoshül Khenpo Rinpoché, Le chant d’illusion et autres poèmes, commenté et traduit par Stéphane Arguillère, 2000, Gallimard . En effet, Stéphane Arguillère écrit:
Et il ajoute :
Mipham Rinpoché écrivit des commentaires majeurs sur le Madhyamaka, le Bodhicaryāvatāra de Shantideva et le Guhyagarbha tantra. Il s'intéressa à tous les domaines: astronomie, médecine, peinture, etc. Sogyal Rinpoché écrivit à son propos:
Mipham Rinpoché eut toute sa vie une grande fascination pour lÉpopée du roi Gesar qui est le poème épique le plus important des populations tibétaines probablement écrit au . Gesar de Ling est considéré au Tibet comme l'incarnation de Padmasambhava et le symbole du guerrier spirituelDictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme / Philippe Cornu, Seuil, nouvelle éd. 2006, .. Mip'am Rinpoché rassembla de nombreuses traditions concernant Gesar et contribua à la diffusion de son culte. Il a composé de nombreuses prières le concernant utilisées très souvent encore à l'heure actuelle dans l'école Nyingmapa.
Il eut de nombreux disciples dont Jigmé Tenpé Nyima et Tertön SogyalTulku Thondup Rinpoché, Les trésors cachés du Tibet, Guy Trédaniel Éditeur, 2000, ..
Il est mort le dans son ermitage dans le Dergué, à proximité de la maison de la famille de Dilgo Khyentse Rinpoché..
Œuvre L'opalescent joyau (Nor-bu ke-ta-ka) a été traduit en français et commenté par Stéphane Arguillère. L'opalescent joyau a été écrit par Mip'am Rinpoché en 1878. Il s'agit d'un commentaire du neuvième chapitre du Bodhicaryāvatāra du philosophe indien Shantideva (vers 685-763)V. Bibliographie..
Le livre majeur de Mip'am Rinpoché est Ngeshé Drönmé, « le phare de la certitude ».
Philosophie
À la demande de son maître spirituel Jamyang Khyentsé Wangpo, Mipham Rinpoché a construit un exposé très cohérent de la doctrine Nyingmapa. Pour cela, il s'est basé sur l'œuvre de son illustre prédécesseur Longchenpa (1308-1364). Mais il a articulé plus clairement et plus explicitement les doctrines du Mahayana avec celle du Dzogchen. Il s'inspire pour cela toujours de l'œuvre de Longchenpa mais va plus loin et reprend systématiquement les interprétations philosophiques du maître sakyapa Gorampa (1429-1489) du Mahayana. C'est ce que dit Stéphane Arguillère:
La pensée de Mipham Rinpoché est très hiérarchisée, avec différents niveaux, chaque niveau synthétisant et dépassant les niveaux inférieurs. Les trois principaux niveaux sont: 1) la description idéaliste de l'école Cittamatra de la vérité relative, 2) la description de la vérité absolue par l'école Madhyamaka et 3) l'union des deux vérités par le Dzogchen.
Stéphane Arguillère explique, en effet, que pour Mipham Rinpoché
Et que
La pensée de Mipham se présente donc en trois niveaux:
1) Pour décrire la vérité relative (le monde tel que nous le percevons), Mipham adopte l'approche de l'école idéaliste bouddhique du Cittamatra. Il adopte leur dispositif en huit consciences: les phénomènes apparaissent par auto-production de l'esprit, c'est-à-dire qu'ils apparaissent par déploiement des traces karmiques (vāsāna) déposée dans la huitième conscience, l'Ālayavijñāna. Cependant, contrairement au Cittamatra, Mipham ne tiendra jamais la conscience libérée de la dualité sujet/objet comme existant intrinsèquement. Autre différence: comme Shantarakshita (début du -783 ?) et Longchenpa, Mipham déclare que si les phénomènes à l'état de veille sont bien de la nature de l'esprit, il ne faut pas pour autant en déduire que ces phénomènes sont identiques à l'espritStéphane Arguillère, Profusion de la vaste sphère, Longchenpa, sa vie, son œuvre, sa doctrine. Louvain, Peeters, 2007 , . (sinon cela induirait de nombreuses contradictions soulignées par le Madhyamaka: cela reviendrait à dire que le monde que nous percevons est exactement de la même nature que les rêvesCela revient à dire que si les perceptions de veille ne sont pas différentes de l'esprit, ils ne sont pas pour autant identiques à l'esprit. Le fait de ne pas appliquer le principe du tiers exclu et d'utiliser le tétralemme est relativement courant dans le Bouddhisme depuis Nagarjuna et l'école Madhyamaka.). Stéphane Arguillère déclare, en effet:
La doctrine Cittamatra offre une assise très solide aux enseignements « fondamentaux » du Bouddha : les Quatre nobles vérités, la Coproduction conditionnée, la loi du Karma. Ces deux dernières sont comprises comme des processus internes à la conscience. Le fait d'adopter l'approche Cittamatra pour décrire la vérité relative est spécifique à Mipham et Longchenpa. En particulier, ce n'est pas le cas de l'école tibétaine Gelugpa (celle des dalaï-lamas) qui domina le Tibet à partir du . Cette dernière suit la doctrine de Tsongkhapa (1357-1419), le fondateur de l'école Gelugpa, qui préconisait d'adopter simplement les « vues du monde » pour la vérité relative.
2) Si le Cittamatra est la meilleure école pour décrire la vérité relative, il ne peut pas décrire la vérité absolue qui relève du Madhyamaka. Le Madhyamaka joue ici un rôle moins important que dans l'école Gelugpa: il sert surtout à éliminer définitivement toute forme de substantialisme (puisque pour le Madhyamaka, aucun phénomène sans exception n'a d'existence intrinsèque) en particulier au niveau de l'espritPour le Cittamatra la conscience libérée de la dualité sujet/objet est de vérité absolue ce qui est catégoriquement rejeté par le Madhyamaka.. Contrairement à Tsongkhapa, Mipham comme Gorampa et Longchenpa considère que la différence entre madhyamaka prāsangika et madhyamaka svātantrika est purement pédagogique même s'il dit que madhyamaka prāsangika est supérieur au madhyamaka svātantrika. Les madhyamaka svātantrika posent l'existence des phénomènes singuliers et individuels dotés d'une efficience (c'est-à-dire capables d'agir) comme réel au niveau relatif et provisoire. Ce qui leur permet, en posant l'existence des phénomènes dont ils parlent, d'utiliser la logique, en particulier le syllogisme pour démontrer, ultimement, la vacuité de ces phénomènes. Les madhyamaka prāsangika refusent de poser l'existence du moindre phénomène même du point de vue relatif et provisoire et n'utilisent que la réfutation de tous les points de vue pour arriver à la vacuité. Stéphane Arguillère l'explique:
Il y a une autre différence entre Mipham et Tsongkhapa et son école Gelugpa qui est plus importante encore. En effet, pour Mipham comme pour Longchenpa et Gorampa, si le Madhyamaka est ce qui mène à l'absolu, il ne peut pas être le dernier mot sur l'absolu. En effet, le Madhyamaka ne définit l'absolu que de façon négative: en niant tout ce qu'il n'est pas. Mais pour Mipham, s'arrêter là comme le fait Tsongkhapa est insuffisant pour plusieurs raisons: on ne peut décrire l'absolu, on ne dit rien sur la faculté qui permet de faire l'expérience de cet absolu et, d'autre part, à force de tout nier, on finit comme le sophiste ou le nihiliste à se contredire soi-même puisqu'il faut bien supposer que son propre discours ait un sens, ce qui nécessite de poser quelque chose de positifMip'am Rinpoché, L'opalescent joyau (Nor-bu ke-ta-ka) présenté et traduit par S., Fayard, 2004.. Plus grave encore, le fait de tout nier sur le plan absolu peut être compatible avec n'importe quoi sur le plan relatif: comment, alors, fonder les enseignements du Bouddha comme la loi du Karma ? Mipham a eu une conscience très aigüe de ce dilemme qu'il expose dans L'opalescent joyau. À ce propos, Stéphane Arguillère explique que
Ce dilemme est bien connu en occident où il apparaît comme le paradoxe d'Épiménide ou Paradoxe du menteur. Il a été exposé par Platon dans la neuvième hypothèse de son Parménide et étudié formellement par Bertrand Russell. Pour résoudre le dilemme, Mipham doit construire un système hiérarchisé de niveaux où il pose tout en haut, avec le Dzogchen, « l'idée d'un absolu se connaissant soi-même intrinsèquement et donc éternellementMip'am Rinpoché, L'opalescent joyau (Nor-bu ke-ta-ka) présenté et traduit par S.Arguillère, Fayard, 2004, .. »
3) Pour Mipham Rinpoché comme pour Longchenpa la totalité du Bouddhisme ne prend son sens véritable qu'au niveau du Dzogchen. Ce dernier est la clef de voûte qui tient et donne un sens à tout l'enseignement du Bouddha. En d'autres termes, c'est le Dzogchen seulement qui donne la signification ultime et définitive de l'Éveil du Bouddha. Stéphane Arguillère explique la position de Mipham Rinpoché:
Cette connaissance principielle est ce qui se révèle lorsque l'esprit ordinaire conceptuel s'évapore. C'était précisément l'objectif du Madhyamaka de déconstruire cet esprit ordinaire. Mais contrairement au Madhyamika et à des maîtres comme Tsongkhapa, Mipham Rinpoché à la suite de son modèle Longchenpa ne s'arrête pas à cette déconstruction et à une présentation purement négative (où l'on nie ce que l'absolu n'est pas) de la réalité ultime. Au contraire, et c'est toute la spécificité de la doctrine Nyingmapa fondée par Longchenpa et Mipham, de fonder toute l'approche sur le « fruit » (et pas sur la « base » ou le « chemin » comme les autres écoles bouddhistes), c'est-à-dire sur la réalisation, la vue de l'absolu. Stéphane Arguillère le dit explicitement:
D'autre part, Mipham a une conscience aiguë que la justification philosophique de la totalité de l'enseignement du Bouddha repose sur cette Intelligence (Rigpa) primordiale, incréée, infinie, contenant tous les phénomènes possibles sous forme non manifestée et dont la totalité des phénomènes manifestés ne sont que le déploiement. C'est elle qui fonde tous les niveaux inférieursStéphane Arguillère, Profusion de la vaste sphère, Longchenpa, sa vie, son œuvre, sa doctrine. Louvain, Peeters Publishers, 2007 ., chacun dans son plan relatif, du bouddhisme: les enseignements fondamentaux du premier tour de roue du Dharma (les quatre nobles vérités, la loi du karma), le Cittamatra qui explique, au niveau de la conscience la vérité relative, la coproduction conditionnée et le Madhyamaka qui mène à la vérité absolue (vacuité).
Pour la description de l'absolu, Mipham va reprendre intégralement la doctrine de Longchenpa qui repose elle-même sur les textes et les pratiques du Dzogchen. Mipham va simplement reexposer tous les points de la pensée de Longchenpa sous une forme plus systématique et philosophique, car la pensée de Longchenpa s'exprime très souvent sous une forme surtout mystique et poétique et est donc assez difficile d'accès.
Notes et références
Voir aussi
Bibliographie
Traductions
Mipham's Beacon of Certainty: Illuminating the View of Dzogchen, the Great Perfection Studies in Indian and Tibetan Buddhism, trad. John W. Pettit, Wisdom Publications, 2002,
Études