La phraséologie est une branche de la linguistique qui étudie les combinaisons de mots partiellement ou totalement figées, appelées « unités phraséologiques », en opposition avec les combinaisons libres de motsConstantinescu-Dobridor 1998, article frazeologie.Bokor 2007, ..
Cette discipline est relativement jeune, s’affirmant en tant que telle à partir des années 1970, et il existe des controverses concernant aussi bien son statut exact dans le cadre de la linguistique que son objet, étant donné qu’il est difficile de préciser quelles combinaisons de mots peuvent être considérées comme des unités phraséologiques et quelle est leur typologie. La terminologie utilisée dans son domaine est également controversée.
Historique de la phraséologie
Les premiers éléments de phraséologie apparaissent vers la fin du dans des travaux de linguistique générale, par des mentions, sous diverses appellations, de ce que, dans cet article, on appelle unités phraséologiques. Ainsi, concernant l’allemand, Hermann Paul (1880) indique la présence de certaines expressions figées formées d’éléments qui constituent un bloc, fréquemment employées et ayant un sens totalement différent de celui de leurs éléments considérés séparément. Concernant l’anglais, Henry Sweet (1891) mentionne des combinaisons de mots qu’il appelle idioms, régulières du point de vue formel mais irrégulières du point de vue sémantique. Pour le français, Michel Bréal (1897) fait mention de groupes de mots qu’il appelle formules, locutions ou groupes articulés, qui se caractérisent par la fixité et l’opacité sémantiqueGonzáles Rey 2000, ..
Le linguiste suisse Charles Bally (1909) est le premier à utiliser le terme « phraséologie » dans un sens linguistique, entendant par là l’ensemble des traits d’un groupe de mots où chaque élément perd partiellement ou totalement son sens individuel, le groupe présentant ainsi un sens à part. Il appelle un tel groupe « locution composée ». Ultérieurement, le terme « phraséologie » s’est imposé en tant que nom de discipline.
Par la suite, les unités phraséologiques sont abordées encore de façon marginale, par Ferdinand de Saussure (1916), par exemple, qui les appelle « locutions toutes faites », puis par Albert Sechehaye (1921), qui parle de locutions dont les composants perdent leur identité sémantique et de mots composés, dont les composants la gardent. Le linguiste hollandais Cornelis de Boer (1922) distingue ce qu’il appelle « syntaxe figée » ou « locutionnelle », et « syntaxe vivante » ou « mobile »Gonzáles Rey 2000, ..
La constitution de la phraséologie en tant que discipline à part commence dans les années 1930-1940 en Union soviétique, où ses bases théoriques sont formulées par des linguistes tels qu'E. D. Polivanov ou V. V. Vinogradov. Ensuite, des contributions importantes à la phraséologie sont apportées par des linguistes allemands et françaisMunteanu 2007, .. Un linguiste roumain émigré, Eugen Coșeriu, s’est occupé dès 1964 de phraséologie, définissant la notion de « discours répété », dans lequel il incluait les citations, les proverbes, les locutions figées, les formules de comparaison et diverses autres expressions que le locuteur intègre dans ce que le linguiste appelait « technique libre du discours »Coșeriu 1966, cf. Munteanu 2007, ..
Depuis les années 1970, on peut parler de la phraséologie comme d’une discipline affirmée et prenant de l’essor. Dans les années 2010, il y a relativement beaucoup de chercheurs qui s’occupent de phraséologie, sur le terrain de leur langue ou dans une perspective bi- ou plurilingue. Il existe une Société européenne de phraséologie (EUROPHRAS), fondée en 1999, qui organise des colloques et fait paraître des publications dans ce domaineForgács 2007, ..
Statut et objet de la phraséologie
La phraséologie étant une discipline relativement jeune, son statut même dans le cadre de la linguistique est controversé. Selon certains auteursPar exemple Zugun 2000, , cf. Munteanu 2007, ., c’est une branche de la lexicologie ; selon d’autresPar exemple Colțun 2000, , cf. Munteanu 2007, ., la phraséologie tient de la lexicologie et de la syntaxe. La phraséologie a en fait un caractère plus largement interdisciplinaire, étant donné que les unités phraséologiques sont étudiées de plusieurs points de vue : lexical, syntaxique, stylistique, sémantique, ayant aussi des rapports avec l’étymologie. La nécessité de traiter les unités phraséologiques dans les dictionnaires fait que la lexicographie aussi s’en occupeMunteanu 2007, .. La phraséologie a aussi des rapports avec la pragmatiqueGranger et Paquot 2008, ., la sociolinguistique, la psycholinguistique, voire avec la culture en généralPiirainen 2008, ..
La délimitation de l’objet d’étude de la phraséologie est également controversée, car il n’y a pas d’accord total concernant les groupes de mots pouvant être considérés comme des unités phraséologiques. Les limites vagues de cet objet ont pour origine deux traditions principales différentes. Alors que les phraséologues de l’ancienne Union soviétique s’occupaient de combinaisons de mots totalement ou presque totalement figées, comme les expressions idiomatiques et les proverbes, et qu’au centre de la tradition française se trouve la notion de fixité, les phraséologues anglophonesPar exemple H. E. Palmer, avec son étude Second Interim Report on English Collocations (Tokyo, Kaitakusha, 1933), cf. Granger et Paquot 2008, . ont, dès le début, accordé une grande importance à des combinaisons moins figées, telles les collocationsGranger et Paquot 2008, ..
Il a existé et il existe toujours une vision plus large et une vision plus restreinte sur cette question. Coșeriu, par exemple, en avait une vision large, incluant dans le discours répété les citations et les proverbes. D’autres excluent ceux-ci de l’objet de la phraséologie, tout comme les dictons, les maximes et les sentencesHristea 1984, , cf. Munteanu 2007, ., les formules des contes, etc.Colțun 2000, , cf. Munteanu 2007, .. Certains linguistes incluent parmi les unités phraséologiques ce qu’on appelle phrasèmes pragmatiques, pragmatèmes, énoncés liés à une situation, expressions liées, formules situationnelles ou phrases situationnelles, qui faisaient initialement l’objet d’une autre branche de la linguistique seulement, la pragmatiqueMarque-Pucheu 2007, .. Dans la catégorie des parémies, dont font partie traditionnellement les proverbes, les dictons, les aphorismes, les maximes et les sentences, certains chercheurs incluent les devises, ainsi que les slogans commerciaux, politiques et sociauxPar exemple Navarro Domínguez 2005.. Chez certains auteurs, on trouve aussi, en tant qu’unités phraséologiques, des épitaphes, des inscriptions sur des vêtements, des graffitis, etc.Par exemple dans Bárdosi 2012..
La typologie des unités phraséologiques, la délimitation de leurs types les uns des autres et leur classification sont également controversées. La discussion autour des notions d’expression et de locution est typique à cet égard. Certains linguistes les considèrent comme synonymesPar exemple Coteanu 1982, , cf. Munteanu 2007, ., d’autres les distinguent par le caractère figuré de la première par rapport au caractère non figuré de la seconde, en admettant que les deux sont des unités phraséologiquesPar exemple Hristea 1984, , cf. Munteanu 2007, . ; d’autres encore les distinguent tout en excluant la locution du domaine de la phraséologie, au motif qu’elle est équivalente à un mot partie du discoursPar exemple Colțun 2000, cf. Munteanu 2007, ..
Terminologie de la phraséologie
Les difficultés mentionnées ci-dessus sont reflétées par l’absence d’unité terminologique. Pour les diverses combinaisons de mots partiellement ou totalement figées, on rencontre une multitude de termes. D’une part, on peut trouver plusieurs termes pour un même type d’unité ; d’autre part, un seul terme pour plusieursGranger et Paquot 2008, ..
Dans des ouvrages en français, Kocourek 1982 a trouvé 27 termes : composé syntagmatique, dénomination complexe, groupe de mots, groupe lexical, groupe lexicalisé, lexème complexe, lexème syntagmatique, lexie, lexie complexe, locution composée, mot complexe, paralexème, synapsie, syntagme autonome, syntagme codé, syntagme de lexique, syntagme dénominatif, syntagme lexical, syntagme lexicalisé, unité de signification, unité lexicale à deux éléments ou plus, unité lexicale complexe, unité lexicale supérieure, unité lexicale syntagmatique complexe, unité sémantique complexe, unité syntagmatique à vocation lexicale, unité syntagmatique de significationKocourek 1982, cf. Bucur 2004, .. En français également, d’autres termes encore apparaissent, utilisés par divers auteurs eux-mêmes ou cités par eux en se référant à des ouvrages d’autres linguistes : adage, aphorisme, apophtegme, axiome, cliché, collocation, dicton, expression figée, expression fixe, expression idiomatique, formule, idiotisme, locution, locution figée, locution proverbiale, maxime, mot composé, nom composé, parémie, pensée, phrase figée, phrase idiomatique, phrase toute faite, phraséologisme, précepte, proverbe, sentence, synthème, unité phraséologiqueDubois 2002, González Rey 2000, Klein 2006, Lamiroy 2008, Leroi et Privat 1998..
En anglais, Kocourek 1982 a répertorié 15 termes : composite lexeme, compound lexical unit, formula, frozen collocation, idiom, lexeme, lexical cluster, locution, phrasal compound phrase, phrase idiom, polylexonic lexeme, semantically exocentric expression, specialized hypermorpheme, super unitKocourek 1982, cf. Busuioc 2004, .. Dans d’autres sources, on trouve encore : aphorism, collocation, commonplace, complex conjunction, complex preposition, compound, habitual collocation, idiomatic collocation, idiomatic construction, idiomatic expression, idiomatic phrase, idiomatic sentence, linking adverbial, multi-word expression, multi-word unit, phrasal verb, phraseme, phraseologism, proverb, proverb fragment, quotation, ready-made utterance, simile, slogan, stereotypeCrystal 2008, Granger et Paquot 2008, Gries 2008..
Parmi tous ces termes, il y en a qui dénomment certains types de combinaisons de mots, par exemple « aphorisme », d’autres qui comprennent quelques types, par exemple « parémie », et d’autres encore qui les englobent tous. Parmi ceux-ci, les plus fréquemment utilisés sont : unité phraséologiqueUtilisé déjà par Bally 1909, cf. Leroi, . – phraseological unit ; phrasème – phraseme ; phraséologisme – phraseologism.
Références
Sources bibliographiques
Sources directes
Bárdosi, Vilmos, Magyar szólások, közmondások adatbázisa [« Base de données des dictons et proverbes hongrois »], Budapest, Tinta, 2012 (consulté le ) Bokor, József, « Szókészlettan » [« Lexicologie »], A. Jászó, Anna (dir.), A magyar nyelv könyve [« Le livre de la langue hongroise »], édition, Budapest, Trezor, 2007 , (consulté le ) Busuioc, Ileana, « Tipuri de entități frazeologice » [« Types d’entités phraséologiques »], UniTerm. Revistă electronică de terminologie, nr. 1, 2004, Faculté de lettees, histoire et théologie, Université de l’Ouest de Timișoara (consulté le ) Constantinescu-Dobridor, Gheorghe, Dicționar de termeni lingvistici [« Dictionnaire de termes linguistiques »], Bucarest, Teora, 1998; en ligne : Dexonline (DTL) (consulté le ) Crystal, David, A Dictionary of Linguistics and Phonetics [« Dictionnaire de linguistique et de phonétique »], édition, Blackwell Publishing, 2008 (consulté le ) Forgács, Tamás, Frazeológiai kézikönyv megírása és publikálása [« Élaboration et publication d’un guide de phraséologie »], Zárójelentés a T 47060. sz. OTKA kutatási projektről [« Rapport final sur le projet de recherche OTKA, n° T 47060 »], 2007 (consulté le ) González Rey, María Isabel, « Constructions endocentriques et exocentriques des unités phraséologiques », Casal Silva, María Luz et al. (dir.), La lingüística francesa en España camino del siglo XXI, Arrecife Producciones, S.L., 2000, (consulté le )