vignette|Dynastie des AngesMutinensis gr. 122. Après le renversement de la dynastie des Comnènes, l’Empire byzantin fut gouverné pendant dix-neuf ans par la dynastie des Anges. Le règne de son premier représentant, Isaac II Ange, fut marqué par la poursuite du déclin amorcé sous les deux derniers Comnènes : l’administration de l’État continua à s’effriter pendant que s’accroissait la puissance des grands propriétaires terriens et que se multipliaient les tentatives de séparatisme régional. La Bulgarie et la Serbie amorcèrent leur séparation de l’empire à la faveur de la troisième croisade.

Renversé par un coup d’État, Isaac II fut remplacé par Alexis III qui se révéla encore plus inapte à diriger l’empire, laissant la direction des affaires de l’État à son épouse pendant qu’à l’extérieur, les Turcs continuaient leur progression en Asie Mineure, la Bulgarie et la Serbie voyaient leur indépendance reconnue et l'Europe occidentale préparait la quatrième croisade. Dirigée en théorie par Boniface de Montferrat, mais en réalité par le doge de Venise, Enrico Dandolo, la croisade s’empara de Zara (actuellement Zadar, en Croatie) avant de se diriger vers Constantinople pour rétablir le souverain légitime, Isaac II, sur le trône en compagnie de son fils, Alexis IV Ange. Incapables de rembourser les dettes contractées envers les croisés, les deux empereurs furent renversés par Alexis V Doukas. Anxieux de poursuivre leur route vers Jérusalem, les croisés livrèrent l’assaut final contre Constantinople le .

Toile de fond : la tentative de relèvement des Comnènes

Les dernières décennies de la dynastie macédonienne avaient vu l’État méso-byzantin se désintégrer à la suite des luttes internes entre les aristocraties civile et militaire pendant que le territoire de l’empire se morcelait sous les ruées des Turcs, Petchénègues et NormandsBréhier (1969), .. Les Comnènes mirent fin à ce déclin et, sous leur dynastie, l’Empire byzantin connut une période de redressement qui demeura cependant incompletOstrogorsky (1983), ..

thumb|L'empire byzantin tel qu'il apparait en 1180.

Cinq empereurs (Alexis , Jean II, Manuel , Alexis II et Andronic ) tentèrent pendant de rétablir le pouvoir impérial face à une noblesse terrienne qui se substituait progressivement à l’appareil étatique et aux monastères dont les domaines ne cessaient de s’agrandirBréhier (1969), ; Ostrogorsky (1983), . Les trois premiers Comnènes, empereurs énergiques et entreprenants, parvinrent à mener à bien ce rétablissement ; toutefois, leurs succès, qui se traduisirent par un affaiblissement de la noblesse, priva l’État de serviteurs de valeur dont le manque se fit de plus en plus sentir sous les deux derniers Comnènes qui ne possédaient pas les qualités de leurs prédécesseursCheynet (2006), .. La réforme du système monétaire conduite par Alexis permit de relancer la vie économique et commerciale, mais cette dernière fut contrariée par l’ascendant de plus en plus considérable que prenaient les marchands italiens établis à Constantinople, vénitiens dans un premier temps, puis génois et pisans dans un second tempsTreadgold (1997), et ; John Norwich (1996), ..

À l’extérieur, les Comnènes s’efforcèrent de nouer des relations mutuellement profitables avec les puissances occidentales, en particulier avec les puissances maritimes italiennes tout en contrant les projets de conquêtes des Normands. En Asie mineure, ils tentèrent d’empêcher la progression des forces turques et d’établir leur suzeraineté morale sur les dynastes arméniens de Cilicie et les principautés franques de SyrieBréhier (1969), ; Ostrogorsky (1983) 378-406.. Mais il devint évident au cours de la deuxième partie du règne de Manuel que Byzance avait surestimé ses forces dans un monde où la création de royaumes féodaux à l’Ouest, d’un État turc puissant à l’Est rendait impossible la renaissance de l’empire universel auquel il rêvait. Débuté durant son règne, le déclin ne fit que s’accentuer pendant le règne d’Alexis II et d’Andronic Bréhier (1969), : Ostrogorsky (1983) 406-424..

Ce processus de déclin fut accéléré par les successeurs de Manuel, son fils et son cousin dans un premier temps, puis par leurs successeurs de la dynastie des Ange.

Isaac II (1185-1195 / 1203-1204)

À l’intérieur, montée de l’aristocratie terrienne et séparatisme régional thumb|left|Monnaie d'Isaac II, le premier empereur de la dynastie des Anges dont le règne fut marqué par le début du processus de dislocation de l'Empire byzantin. Le règne d’Isaac II Ange (né ca 1155 – empereur en 1185, déposé en 1195 ; deuxième règne 1203-1204) amorça un processus de dissolution interne qui alla en s’accélérant. Les Anges, famille relativement obscure de Philadelphie en Lydie, étaient entrés dans l’aristocratie impériale à la faveur du mariage de la plus jeune fille d’Alexis I, la porphyrogénète Théodora, avec Constantin Ange, grand-père d’Alexis. Admise dans le cercle impérial, la famille vit son prestige et sa fortune s’accroitre rapidement. Plusieurs de ses membres se virent confier des postes importants dans l’armée, si bien que lors de l’avènement de Manuel, elle comptait déjà parmi les familles les plus en vue de Constantinople. L’opposition de la famille aux politiques d’Andronic, rendait légitime qu’on se tournât vers l’un de ses représentants pour remplacer l’empereur déchuNorwich (1995), ..

Toutefois, son arrivée au pouvoir fut plutôt le fruit d'un concours de circonstances que la conséquence d'un complot bien planifié. La prise par les Normands de Dyrrachium (aujourd’hui Durrës en Albanie), puis de Thessalonique (où les Normands infligèrent aux habitants le sort qui avait été réservé par les Grecs aux Latins trois ans plus tôt) avait créé dans la population de Constantinople une indignation qui se transforma rapidement en panique. Outrée par l’inertie d’Andronic, elle voyait avec la plus grande appréhension l’armée normande progresser vers Constantinople. Pour des motifs assez obscurs, Andronic tenta alors de faire arrêter Isaac l’Ange qui avait soutenu la révolte de Nicée et était maintenant assigné à résidence. Isaac tua l’officier venu l’arrêter et courut se réfugier à Sainte-Sophie où il fut rejoint par d’autres membres de sa famille. La foule prit alors fait et cause en faveur d’Isaac et, sous l’impulsion du moment, proclama celui-ci empereur en remplacement d’Andronic qui séjournait alors dans un de ses palais en dehors de ConstantinopleAngold (1984), ..

thumb|alt=possessions normandes au |right|L'extension de la puissance normande en 1130

Âgé de trente ans à son avènement, Isaac n’était guère préparé à cette tâche. De manières plaisantes mais de caractère brouillon, d’intelligence moyenne, paresseux par nature, seuls ses goûts pour la chose militaire lui donnaient l’apparence d’un homme d’État : contrairement à Andronic, il réussit dès son avènement à lever une armée et à mettre fin à la progression des NormandsTreadgold (1997), ; Bréhier (1969), ..

Toutefois, son administration intérieure s’avéra désastreuse. D’autres familles plus anciennes et plus importantes auraient pu aspirer au trône ; pour les contrer, il s’appuya sur la bureaucratie impériale. Dès lors, toutes les pratiques qu’Andronic avaient tenté de réfréner réapparurentMichael Angold, op.cit., .. La monnaie fut dévaluée pour payer les fonctionnaires, les impôts furent augmentés et les grands propriétaires terriens prirent la place de l’administration civile alors que les magistratures étaient « vendues comme des légumes au marché »Selon le chroniqueur de l’époque, Nicétas Choniatès, cité dans Georges Ostrogorsky (1956) ; Norwich (1995), ..

Tout absorbé à maintenir l’équilibre entre factions et familles de la capitale, le gouvernement laissa péricliter l’administration des provinces. Au cours du , les thèmes qui constituaient depuis des siècles l’épine dorsale de l’administration civile et militaire de l’État avaient dépéri en même temps qu’ils se multipliaient. À la fin du siècle, ils étaient deux fois plus nombreux que sous la dynastie macédonienne même si le territoire de l’empire s’était considérablement rétréci. En raison de la faiblesse du pouvoir central, leurs fonctions avaient progressivement été récupérées par les grands propriétaires terriens dont l’autorité remplaçait celle des anciens gouverneursOstrogorsky (1956), ; Norwich (1995), .. Michel Choniatès, frère ainé de Nicétas Choniatès et métropolite d’Athènes, devait ainsi décrire la situation :

Se sentant abandonnés par Constantinople, les pouvoirs locaux et les grands pronoïairesÀ son origine la pronoïa était une étendue de terre concédée à un pronoïaire qui devait l’administrer (είς πρόνοιαν) généralement jusqu’à sa mort, avec jouissance de tous ses revenus. Sous Alexis Comnène, le système prit un caractère militaire : le bénéficiaire fut tenu au service militaire et, suivant l’étendue de son fief devait fournir un contingent plus ou moins élevé d’hommes de troupe;Ostrogorsky (1956), et 392. commencèrent à se rebeller, voire pour les plus éloignés, à faire sécession.

Certaines de ces révoltes sont à porter au compte des luttes des grandes familles pour le pouvoir et n’eurent que peu de conséquences pour l’empire. Ce fut le cas par exemple de celle d’Alexis Branas, valeureux général qu’Isaac avait chargé dès le début de son règne de repousser les Normands. Lorsque se déclenchèrent les révoltes de 1185 en Bulgarie, ce fut à nouveau vers Branas qu’Alexis se tourna. La famille Branas faisait partie de l’aristocratie d’Andrinople et s’était abstenue de paraitre à la cour des Comnènes. Branas jugea alors le moment venu de revendiquer le trône. Une première tentative échoua et, après s’être vainement réfugié à Sainte-Sophie dans l’attente d’un soulèvement populaire en sa faveur, il n’eut d’autre choix que de se rendre et d’implorer le pardon impérial. Ses talents militaires étant essentiels, l’empereur lui rendit rapidement le commandement des troupes. Une deuxième tentative vint près de réussir en 1187. Après s’être fait proclamer empereur dans son fief d’Andrinople, Branas marcha contre Constantinople qu’il soumit à un sévère blocus. Heureusement pour Isaac, Conrad de Montferrat qui venait d’épouser la sœur de l’empereur était encore à Constantinople et, grâce à une charge de ses cavaliers francs, parvint à vaincre l’armée de Branas. Ce dernier fut lui-même tué au cours d’un combat singulier avec MontferratOstrogorsky (1956), ; Bréhier (1969), ; Angold (1984), ..

D’autres tentatives illustrent plutôt les tendances autonomistes, voire séparatistes des grands pronoïaires. En Asie mineure, Théodore Mancaphas gouvernait la ville de Philadelphie, capitale du thème des Thracésiens. Avec l’aide de l’aristocratie locale et de celle des villes avoisinantes de Lydie, Théodore fit sécession, se proclama empereur et commença à battre monnaie. Il s’agissait dans ce cas d’une tentative de sécession limitée à la région et, contrairement à Branas, Théodore ne chercha pas à marcher sur Constantinople. Alarmé, Isaac vint l’assiéger à Philadelphie en 1189, mais l’avancée de Frédéric Barberousse et de la troisième croisade força Isaac à traiter avec Théodore qui reçut le pardon impérial et put continuer à gouverner Philadelphie à condition d’abandonner toute velléité de sécession. Peu après cependant, le commandant du thème des Thracésiens, Basile Vatatzès, le força à abandonner la ville pour se réfugier chez les Turcs seldjoukides à Iconium (Konya) d’où il leva des troupes et ravagea les territoires frontaliers de l’empire jusqu’à sa capture en 1196. Fait prisonnier par Alexis III, il resta en prison pratiquement jusqu’à la conquête des croisés. Après la chute de Constantinople, la région de Philadelphie formera le cœur de l’empire de NicéeCheynet (2006), ; Bréhier (1969), ; Treadgold (1997), ..