Georges Séféris (en ) est le nom de plume du poète grec Giórgos Seféris, (prononcé : ), de son vrai nom Geórgios Seferiádis (), lauréat du prix Nobel de littérature en 1963.. Il est né le à Smyrne, l'actuelle Izmir, soit le dans le calendrier julien, en vigueur dans l'Empire ottoman à l'époque, et mort le à Athènes. Son enfance sur les rivages de l'antique Ionie, à Smyrne et Clazomènes, dans cette patrie perdue après la Grande Catastrophe de 1922, a marqué la poésie de Georges Séféris qui se définissait lui-même comme : il affirmait par là son appartenance à , mais l'immense espace spirituel du Grand Hellénisme dans sa continuité ininterrompue de plus de vingt-cinq siècles.

Biographie

De la patrie ionienne à Athènes (1900-1918) Georges Séféris est l'aîné des trois enfants de Stélio (Stylianos) Séfériadès et de Despo (Despina) Ténékidès. Il naît le ( du calendrier julien) à Smyrne : cette ville cosmopolite, où la civilisation de l'antique Ionie affleure dans le présent, et où règne une bourgeoisie éclairée de négociants, est à cette époque un brillant foyer de culture hellénique ; Séféris y connaît une enfance heureuse dans un milieu aisé. Son père, docteur en droit de l'université d'Aix-en-Provence et plus tard professeur de droit international à Athènes, est à la tête d'un florissant cabinet d'avocats ; il sera plus tard l'un des collaborateurs directs de l'homme d'État Elefthérios Venizélos ; parfait francophile, il s'intéresse aussi à la poésie et à la traduction : il a publié un recueil de poèmes en 1939, une traduction en grec démotique de Sophocle, et il est considéré comme le meilleur traducteur de Lord ByronStélio (Stylianos) Séfériadès a publié sous le nom de plume de Stéphanos Myrtas. Voir Chronologie de Georges Séféris, in Poèmes, collection Poésie/Gallimard, p. 198. Sa grande culture transparaît dans l’allocution qu’il prononça en septembre 1933, en tant que recteur de l’Université d’Athènes, en guise de bienvenue aux membres de la « Croisière Guillaume Budé ».. Quant à la mère, Despo Ténékidès, femme bienveillante et respectée de tous, elle appartient à une famille de riches propriétaires terriens, qui possèdent le domaine de Skala de Vourla, l'antique Clazomènes avec l'îlot d'Anaxagore, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Smyrne ; l'été, la famille y passe les vacances, et ce petit port où se sont épanouies ses années d'enfance restera à jamais pour Georges Séféris sa véritable patrie, , dit-il. C'est dans ce monde de marins et de caïques que l'enfant a appris à aimer la mer, dont le thème sera si présent dans son imaginaire de poète.

Georges Séféris fait ses études primaires au lycée grec de Smyrne, et ses études secondaires dans un lycée privé français ; il acquiert une parfaite maîtrise de la langue française. En 1914, à la suite des succès militaires grecs remportés sur la Turquie durant les guerres balkaniques, les autorités turques multiplient arrestations, passages à tabac et persécutions contre les Grecs d'Asie Mineure. On arrache à Séféris ses livres grecs et on veut lui imposer le turc. Ce climat de tension et d'insécurité oblige la famille Séfériadès à quitter Smyrne en pour s'installer à Athènes, où le jeune homme termine sa scolarité secondaire. Mais les dramatiques évènements politiques qui se déroulent à Athènes donnent lieu à un schisme national suivi par les vêpres grecques de ; des manifestations de haine à l'égard des Grecs d'Asie Mineure et des vénizélistes ébranlent profondément l'adolescent et sont à l'origine de son hostilité définitive à la monarchie grecque. La violence de ces circonstances politiques va donner naissance à l'un des thèmes majeurs de la pensée de Seféris, celui des deux Grèce qu'il développe dans son Journal et sa poésie, avec son corollaire, la notion d'injustice : . En , le jeune Seféris a achevé ses études au lycée, tandis que son père s'apprête à jouer un rôle clef auprès de Venizélos après la victoire alliée à laquelle la Grèce a pris part.

Les années de formation et d'épreuve (1918-1934)

À partir de , Despo Séfériadès, avec ses trois enfants, rejoint son époux à Paris où celui-ci s'est installé comme avocat. De 1918 à 1924, Seféris poursuit des études de droit à Paris, pour répondre au désir de son père, mais il s'intéresse surtout à la littérature. Dès lors, sa francophilie et sa profonde admiration pour les écrivains français ne vont plus cesser de s'approfondir. Les années vécues à Paris sont heureuses et fécondes : .

vignette|gauche|redresse|Georges Séféris étudiant, en 1921. Il publie son premier poème en 1920, dans une revue estudiantine, sous le nom de Georges Skaliotis (c'est-à-dire de Skala). Il lit la Nouvelle Revue Française, s'intéresse aux idées de Julien Benda, Rémy de Gourmont, et Alain, tout en fréquentant le Vieux-Colombier et le Théâtre-Français, en quête d'une évolution pour la littérature et la langue grecque ; en poésie, il subit l'influence de Jules Laforgue, mais c'est Paul Valéry qui devient son maître.

C'est à Paris qu'il apprend la fin de la guerre gréco-turque, le déracinement de près d'un million et demi de Grecs d’Asie mineure, et la destruction de Smyrne par les Turcs dans le feu et dans le sang, en : cette Grande Catastrophe, , comme il l'écrit lui-même, a un profond retentissement sur sa sensibilité de poète et sur sa réflexion quant au destin de l'hellénisme. Il vit ce drame de l'intérieur, comme smyrniote et Ionien, chassé une première fois de sa terre natale par la guerre et le génocide, coupé de ses racines vitales, et mesurant à présent le rétrécissement de l'hellénisme dans les frontières étroites du « jeune État helladique ». En , sa licence en droit achevée, il éprouve l'urgence d'un retour en Grèce, mais son père a décidé qu'il devait s'engager dans la carrière diplomatique, et il lui faut apprendre parfaitement l'anglais pour réussir l'examen du ministère des Affaires étrangères. Il se rend à Londres à l'été 1924 pour un séjour de six mois, et, de retour en Grèce en , devant un climat politique lourd et les médiocrités du « Landerneau littéraire » athénien, Séféris note bientôt dans son Journal :

À la fin de 1926, après sa réussite au concours du ministère des Affaires étrangères, il est attaché au service de ce ministère et écrit ses premières œuvres. D'une sensibilité extrême qui confine à la faiblesse de caractère, Séféris s'efforce, à cette époque, de résister à cet aspect de sa personnalité. Ce n'est donc pas par hasard qu'il traduit en grec La soirée avec de Paul Valéry (1928). Sans aboutir cependant à la sécheresse et à l'insensibilité de Monsieur Teste, il parvient à maîtriser une sensibilité , dira-t-il. Ayant découvert le haïku à Paris, il le pratique abondamment entre 1926 et 1929. Il compose Fog, Lettre de Mathias Pascalis, et en 1930, Boulevard Syngrou. Mais c'est la publication du recueil Strophi, qu'il signe du nom de plume de Georges Séféris, en , qui le fait vraiment connaître : en Grèce, Kostís Palamás, et en France Philéas Lebesgue par leurs articles, attirent l'attention de la critique sur ce recueil novateur, en ce sens qu'il marque vraiment un « tournant »En grec, ce mot de Strophi a la double acception de tournant et de strophe. de la poésie grecque. Mais la critique athénienne, y compris Palamás, attaque Séféris pour cette tentative de rivaliser avec la poésie pure et son imitation servile de Valéry, Mallarmé et Léon-Paul Fargue. Seféris, ulcéré, réplique à partir d' avec un poème hermétique, de , intitulé La Citerne : c'est un échec cuisant et une impasse, dont le poète lui-même éprouve rapidement le besoin de sortir.

En , Séféris est nommé vice-consul de Grèce à Londres, fonction qu'il occupera jusqu'en . Il fréquente alors très assidument les salles de concert, où il entend Stravinsky et Ravel diriger leurs propres œuvres : il réfléchit au privilège des génies, Bach, Beethoven, Eschyle, qui font approcher du sentiment d'éternité. Or, inspiré par l'audition du Sacre du Printemps, il écrit le poème en prose Nijinski, sorte de témoignage de son expérience spirituelle et de l'issue à sa propre crise poétique. Simultanément, deux autres événements contribuent à libérer Séféris et à ouvrir la voie à la création nouvelle : peu avant Noël 1931, il achète dans une librairie la mince plaquette du poème MarinaLa fille shakespearienne de Périclès, roi de Tyr., l'œuvre de : la découverte capitale de l'œuvre d'Eliot dépasse la question de l'influence : c'est la rencontre d'un poète avec son frère d'élection. Et début , il note, dans un élan de confiance retrouvée, la définition qu'Alain donne de l'artiste, Dès lors, Georges Séféris surmonte son pessimisme et trouve le chemin de son être ; il compose plusieurs poèmes majeurs, entre autres, Sur un vers étranger, premier poème de la maturité, et le recueil MythologieDenis Kohler traduit ce titre par Légendaire, après avoir écarté Roman et Mythe de notre histoire, alors que Jacques Lacarrière le rend par Mythologie. Georges Séféris a choisi pour ce recueil le mot grec de , roman, .

En Grèce (1934-1940)

En , Georges Séféris rentre à Athènes où il est muté au ministère des Affaires étrangères ; c'est le moment où son père, professeur de droit international, est élu recteur de l'université d'Athènes et devient membre de l'Académie. Il achève Mythologie en décembre de la même année, et ce poème, constitué de vingt-quatre fragments, publié en , marque l'accès de Séféris à sa pleine maturité ; en témoignent l'effacement du moi, le recours au mythe collectif à l'intérieur du verset ou de la séquence, et une sensibilité parfaitement maîtrisée pour chanter « le chagrin de la Grécité », écrit Séféris. : l'hypothèque d'Eliot est maintenant totalement levée. Mythologie sera lu et apprécié beaucoup plus tard, par la génération de la défaite, de 1950 à 1967, avant de devenir le grand classique de la poésie grecque moderne. Georges Séféris commence à fréquenter le cercle des jeunes écrivains de l'avant-garde grecque. C'est ainsi qu'il collabore à la revue des Lettres Nouvelles, côtoyant les critiques littéraires Georges Katsímbalis et Andréas Karantónis, mais aussi le jeune Odysséas Elýtis, auquel il prodigue ses conseils. Dans cette période de renouveau des lettres grecques, et au cœur de l'effervescence littéraire d’Athènes, sa production est abondante ; il traduit de T. S. Eliot et publie en un essai sur ce poète anglais quasiment inconnu à cette époque en Europe ; il traduit également Je vous écris d'un pays lointain d'Henri Michaux, compose et publie Gymnopédie entre mars et , ainsi que plusieurs essais, sur Andreas Calvos, Sur une phrase de Pirandello et sur La langue grecque. Durant plusieurs années, il noue avec son beau-frère, le philosophe Constantin Tsatsos, un fructueux « Dialogue sur la poésie ». Mais en Grèce la situation politique est en pleine déliquescence : une tentative de coup d'État ourdie le par des officiers vénizélistes échoue, et entraîne une lamentable chasse aux vénizélistes dans l'armée mais aussi dans les administrations ; c'est ainsi que le père du poète, Stélio Séfériadès, est destitué de sa chaire de professeur à l'Université d'Athènes. En novembre de la même année, Georges Séféris déplore la de Vénizélos qui, depuis Paris, vient de cautionner le retour sur le trône du roi Georges II ; ce climat d'avilissement politique retentit en tristesse, en angoisse ou en dérision grinçante dans les vers écrits à cette époque, en particulier dans les poèmes Boulevard Syngrou bisC'est le boulevard que remonta le roi lors de son retour en Grèce., Santorin et Mycènes où s'exprime un désir d'engloutissement ; l'histoire tragique de la Grèce ne va plus cesser de faire irruption dans les vers de Séféris :