Mary Scott Hogarth [], née le et morte le , est la sœur de Catherine Dickens, l'épouse du romancier anglais Charles Dickens. Malgré son jeune âge et son décès prématuré – et peut-être à cause de cela –, elle a joué un grand rôle dans la vie du couple, dans celle de Dickens en particulier et aussi dans son œuvre. En réalité, évoquer Mary Scott Hogarth revient à parler essentiellement de son célèbre beau-frère, sans lequel elle serait restée sans doute inconnue, alors que, partageant son prestige, elle est passée à la postérité.
Les critiques, en effet, scrutent la brève existence de cette jeune fille pour mieux comprendre la personnalité, le comportement et l'œuvre du romancier. Sa mort a certainement contribué à révéler les tendances mystiques de Dickens, à accélérer la séparation du couple, et l'œuvre porte sa trace de façon appuyée surtout jusqu'à la publication en 1850 de David Copperfield, dont l'héroïne principale, Agnès, lui emprunte, après plusieurs autres protagonistes féminins qui l'ont précédée, bien des traits..
Biographie Ascendance Mary Scott Thompson Hogarth est la fille cadette de George Hogarth (1783-1870) et Georgina Thompson (1793-1863). Son père, avocat à Édimbourg où elle est née, a été conseiller juridique de l'écrivain Walter Scott pour lequel le jeune Dickens éprouve une grande admiration, traduction française disponible sur . ; c'est aussi un critique musical, violoncelliste et compositeur, qui collabore à la revue Edinburgh Courant. Abandonnant le droit en 1830, il se fait journaliste et crée le Halifax Guardian, puis il déménage à Londres en 1834 où il devient le critique musical du Morning Chronicle, périodique auquel Dickens, sous le pseudonyme de Boz, confie une vingtaine d'écrits. Une année plus tard, George Hogarth prend la direction de l'Evening Chronicle dont il est le rédacteur en chef pendant vingt ans..
Rencontre avec Charles Dickens thumb|left|Furnival's Inn au , où Mary Scott rend visite aux Dickens pour la première fois. Le jeune Dickens, alors âgé de vingt-quatre ans, fréquente assidûment cette famille dont les trois filles, Catherine, Mary Scott et Georgina sont bientôt appelées à jouer un rôle très important dans sa vie. Elle a quatorze ans quand Dickens la rencontre lors de sa première visite chez les Hogarth. Mary est la compagne et l'accompagnatrice assidue de Catherine, de quatre ans son aînée. ; de ce fait, elle assiste à l'amitié qui naît entre les deux jeunes gens et à la cour que fait le jeune homme à sa sœur. Peu après leur mariage en 1836, elle passe un mois dans l'appartement de trois pièces que Dickens loue à Furnival's InnCharles Dickens a vécu à Furnival's Inn de 22 à 25 ans (1833-1837), alors qu'il était reporter au Morning Chronicle.., séjour qu'elle renouvelle fréquemment, avant de s'installer définitivement chez le couple le : elle rejoint leur nouveau domicile, au 48 Doughty Street, pour aider aux tâches de la maisonnée alors que Catherine attend son deuxième enfant.
Les témoins qui l'ont connue à cette époque la décrivent comme (). C'est une petite brune. que ses quelques lettres révèlent amusante et pleine de vie, très affectueuse envers sa sœur et de plus en plus admirative de son beau-frère, dont la gloire littéraire, il est vrai, ne fait que grandir. Dickens, alors âgé de vingt-cinq ans, se prend d'une véritable idolâtrie pour cette enfant d'à peine dix-sept ans, qui, d'après Fred Kaplan, devient (.). Selon Philip V. Allingham, comme le montre la série télévisée En 1976, Yorkshire Television a produit une mini-série télévisuelle intitulée Dickens of London (« Le Dickens de Londres »), dans laquelle figure Mary Scott interprétée par Lois Parker., c'est certainement elle, à la maison, qui a la primeur des bonnes pages de Pickwick Papers ou dOliver Twist qu'il vient d'écrire, car il apprécie son opinion, plus encore que celle de son épouse, tant elle lui semble refléter le sentiment général de ses lecteurs.
Mort brutale à dix-sept ans
Mary meurt subitement au 48 Doughty Street à Londres, où les Dickens viennent d'emménager, quelques semaines après s'être installée à demeure dans la famille.
Le samedi , Charles, Catherine et Mary se rendent au St. James's Theatre pour la représentation d'une farce que Dickens a écrite : Is She His Wife?, or, Something Singular! (« Serait-ce sa femme ? ou quelque chose de bizarre ! ») ; à leur retour, raconte Dickens, . En fait, d'après ce qu'il en dit, Dickens entend un cri perçant émanant de la chambre de Mary ; il s'y précipite et la trouve au plus mal, lui donne un peu de brandy en la tenant dans ses bras et fait aussitôt appeler le médecin, qui reste impuissant. Mary, déjà plongée dans le coma, cesse de vivre le lendemain (), rapporte Dickens. Il la garde dans ses bras, explique-t-il, (). Plus tard, il rapporte que les derniers mots de la mourante le concernaient ()Michael Slater, dans « Hogarth, Mary Scott », The Oxford Reader's Companion to Dickens, éd. Paul Schlicke, Oxford, Oxford University Press, 1999, ., déclaration que tempère Philip V. Allingham qui ajoute que, vu l'inflation de son ego, tous derniers mots ne sauraient que lui être consacrés.
Mary Scott Hogarth est enterrée le au cimetière General All Souls Cemetery, Kensal Green, Londres ., en bordure de Harrow Road. Dickens rédige l'épitaphe qui figure gravée sur la pierre tombale : ()..
Dans ce cimetière reposent nombre d'écrivains contemporains de Dickens, donc de la jeune fille, en particulier William Makepeace Thackeray, Wilkie Collins et Anthony Trollope ..
Dickens, entre désespoir et exaltation mystique Accablé de chagrin Accablé de chagrin, Dickens ôte du doigt de Mary une bague qu'il porte au sien jusqu'à la fin de sa vie, reprend un médaillon qu'il lui avait offert et le fait transformer pour y enserrer une boucle de ses cheveux, et il garde précieusement tous ses vêtements. La mort de Mary est le seul évènement qui l'empêche d'écrire au cours de sa vie d'écrivain : il manque ainsi la livraison de deux de ses publications, en l'occurrence celles d'''Oliver Twist et de Pickwick Papers.. En manière d'excuse, il fait paraître dans sa revue un entrefilet expliquant qu'il a perdu ().
Ses lettres se suivent qui expriment () à la disparition de cette ()Charles Dickens, Lettre du 18 mai 1837.. , confie-t-il à son ami Richard Jones.. Pour lui, Mary devient une icône de pureté angélique : il se réclame de Dieu pour témoigner que nulle amitié ne lui a été plus précieuse, que les mots sont impuissants à dire la fierté qu'il éprouvait de l'avoir auprès de lui ; il ()Charles Dickens, Lettres des 17 et 31 mai 1837.. Il va même jusqu'à émettre le vœu d'être inhumé auprès d'elle et, lorsque quelques années plus tard, l'un des frères de la jeune fille, à son tour décédé, prend la place qu'il revendique pour lui-même, il s'en trouve mortifié et meurtri : ()Charles Dickens, Lettres du 25 octobre 1841..
Plus tard, Dickens rappelle à la mère de Mary les précieux instants qu'il a passés en compagnie de sa fille : () ; et il ajoute dans son journal intime : ()Charles Dickens, Lettres, The Pilgrim Edition of Letters of Dickens, volume I, .Cité par .Dickens fait allusion ici à ses « chambres » () louées au troisième étage de Furnival's Inn où la famille a habité avant de déménager au 48 Doughty Street..
Huit mois exactement après la disparition de Mary Scott, le , naît la première des filles de la famille, et tout naturellement, Dickens, qui impose ses choix à sa femme, la prénomme « Mary ».
Un deuil encombrant thumb|upright=0.8|Les chutes du Niagara où Dickens a senti la présence de Mary, gravure sur bois de 1837. Quatre mois après cette mort, Dickens rêve de la jeune fille chaque nuit ; elle lui apparaît., raconte-t-il, tantôt comme un fantôme, tantôt en chair et en os, sans amertume, sans regret, et toujours avec le même air de bonheur tranquilleCharles Dickens, Lettres du 8 mai 1843.. Il s'en ouvre à son épouse et les apparitions disparaissent, ()., ne revenant qu'en 1844, le à Gênes, où Mary se dresse devant lui drapée de bleu telle une madone. En pleurs, les bras tendus vers elle, il ne peut que crier « Ma chère, ma chère » () et l'implore enfin de lui révéler quelle est la « Vraie religion », ce à quoi l'esprit répond que (), et il se réveille le visage baigné de larmes.
Même à l'état de veille, quand son exaltation est portée à son comble, Dickens ressent parfois la présence de Mary, comme au cours du voyage de 1842 en Amérique ; alors qu'en compagnie de son épouse, il contemple le spectacle des chutes du Niagara il ressent soudain l'impression qu'elle est présente dans ce sublime paysage, qu'elle y est venue plusieurs fois depuis que ()Charles Dickens, Lettre à John Forster du 26 avril 1842.. Tout au long de ce périple américain, où sa présence suscite le délire des foules et l'enthousiasme de l'élite, il s'est senti entouré et touché par ()Charles Dickens, Lettre à John Forster du 20 janvier 1842.Cité par et ..
Certes, Catherine Dickens pleure elle aussi la mort de sa jeune sœur ; dans une lettre citée par Michael Slater, elle écrit : ().. Pour autant, elle commence à ressentir une certaine amertume envers ce beau-frère qui garde trop obstinément le deuil au détriment de l'attention qu'elle attend d'un mari.
Mary Scott dans l'œuvre de Dickens
Une longue liste de « descendantes » Les critiques s'accordent à penser que Mary Scott Hogarth a servi de modèle pour la Rose Maylie dOliver Twist, paru environ un an après le drame de sa mort. Comme elle, Rose n'a pas dépassé dix-sept ans, est délicieusement fluette (), douce et réservée (), trop () pour cette terre () et ses rudes habitants () ; comme Mary, elle tombe soudain malade et Dickens, confie-t-il, revit dans sa fiction cette terrible nuit de 1837, mais trouve la force et le courage de lui donner une heureuse issue.. De même, la « petite Nell » du Magasin d'antiquités (1840-1841), créée à peine plus de trois ans après la mort de Mary, en a hérité la beauté et la douceur, l'innocence et la pureté, et comme elle, meurt au matin de sa vie.. Kate Nickleby, la sœur, âgée de dix-sept ans elle aussi, du héros de Nicholas Nickleby, lui doit son caractère à la fois bienveillant et décidé.
Même certains personnages secondaires particulièrement attachants semblent lui ressembler : Ruth Pinch, par exemple, la jeune « gouvernante » arrachée aux traîtres mains de félons lubriques, () de Martin Chuzzlewit, dont la joyeuse amitié témoignée à son frère Tom, évoque sans doute, analyse Michael Slater, la liaison à la fois chaste et intime dont Dickens a secrètement rêvéMichael Slater, « Mary », Dickens and Women, Londres et Melbourne, J. M. Dent & Sons, 1986, ..
La liste des « descendantes » littéraires de Mary n'est pas close : s'y ajoutent certainement Lilian, la petite guide des visions de Trotty Veck dans Les Carillons (1844), écho de la vision à Gênes du fantôme de Mary en madone ; Dot Peerybingle, la sœur dévouée du Grillon du foyer (1845) et Milly Swidger, la jeune épouse sans maternité de The Haunted Man and the Ghost's Bargain (1848). Enfin, Michael Slater inclut dans cette lignée la jeune Marion de La Bataille de la vie (1846), une Mary, écrit-il, romantique et sacrificielle.
Le « fantasme conscient » et le « rêve éveillé » de la réunion Albert J. Guerard s'est particulièrement penché sur le phénomène que représente ce qu'il appelle le () s'infiltrant ainsi dans la fiction du romancier.. Selon lui, l'un des exemples les plus frappants de ce phénomène littéraire est l'histoire de David et d'Agnès () dans David Copperfield'' (1850), le plus autobiographique des romans de Dickens : Agnès, proclame David, est sa « sœur » bien-aimée, celle qu'il se sent libre d'épouser à la fin de son périple intérieur ; ().. Tout se passe comme si, en ce personnage à la fois « sœur » et épouse, Dickens avait voulu donner vie à une nouvelle Mary, ou plutôt au fantasme qu'il en a gardé depuis déjà treize années..