La mine de cuivre d’Ashio, dans la préfecture de Tochigi, au Japon, est une des mines de cuivre les plus importantes du monde de la fin du au milieu du . Elle est à l’origine d’une des plus importantes pollutions de l’histoire, dans les années 1880, et les conditions d’exploitation des mineurs provoquent d’importantes émeutes en 1907. Les différentes luttes ayant eu lieu autour de la mine sont des symboles encore évoqués dans les mouvements sociaux au Japon.

Histoire

Exploitation

La mine d’Ashio est exploitée au moins depuis le début du , appartenant au shogunat Tokugawa. Elle produisait alors jusqu’à 1500 tonnes par an dans les années 1600, chiffre qui diminua ensuite progressivement jusqu’à la fermeture en 1800« The Ashio Copper mine pollution case: The origins of environmental destruction » ([Le cas de la pollution de la mine de cuivre d’Ashio : les origines de la destruction de l’environnement]), chapitre 1 de Industrial Pollution in Japan, publié par Juin Ui et The United Nations University, 1992. Consulté le 19 janvier 2011. Après que son exploitation ait été industrialisée sous l’ère Meiji, elle est revendue à un propriétaire privé

en 1871. Elle est ensuite achetée par , et dans les années 1880 la production augmente considérablement, atteignant 2286 tonnes en 1884, 68 % du total de la production des mines de Furukawa et 26 % de la production de cuivre du Japon.

La mine est modernisée progressivement, mais en 1885, elle est inondée, à cause de défauts techniques dans son exploitation. Celle-ci est grandement modernisée grâce à un contrat monopolistique conclu avec la Jardine Matheson, qui voulait obliger les producteurs français à augmenter leurs prix. La production est progressivement mécanisée, avec l’installation de fonderies hydrométallurgiques, d’élévateurs, d’un chemin de fer électrique, mus par des machines à vapeur ou l’énergie électrique produite par une turbine hydro-électrique installée par la compagnie pour son usage exclusif. Enfin, un convertisseur Bessemer est installé en 1893. La production augmente : 4090 tonnes en 1885, 7547 en 1891 (année record), et une production annuelle moyenne de 5635 tonnes pour la période de 1885 à 1907.

Pollution

thumb|Une montagne voisine de la mine, entièrement stérile encore aujourd’hui

L’exploitation et le drainage de la mine causent une importante pollution des rivières avoisinantes à partir de 1878Les Questions de l’environnement, p. 6, consulté le 19 janvier 2011, dont le fleuve Watarase. Cette pollution de grande ampleur (plus de 100 000 ha touchés par une pollution toujours présente un siècle après), les dommages qu’elle cause à l’environnement, provoquent un mouvement de protestation d’ampleur et de longue haleine. Intervenant au moment de la naissance des syndicats indépendants, elle provoque une interaction particulière au Japon entre lutte syndicale et lutte antipollutionPaul Jobin, « Maladies industrielles et syndicats au Japon », EHESS, 2006, consulté le 19 janvier 2011.

À partir de la fin 1884, la production de fumées contenant de l’anhydride sulfureux provoque la mort de toute végétation sur les montagnes environnantes. Sans protection, le sol est lessivé puis entraîné jusqu’à être entièrement entraîné dans la rivière Watarase et y former un dépôt polluant d’une épaisseur de cinq pieds (environ 1,5 m) contenant cuivre, arsenic, plomb, cadmium, zinc. Au total, 300 hectares de terrain sont complètement dénudés jusqu’au substrat rocheux ; 1050 hectares sont stérilisés ; et 12 200 hectares de forêts sont détruits. En , les poissons du fleuve Watarase meurent massivement, à cause des rejets de nouvelles machines. Au total, 28 villages voisins sont ruinés par la pollution de 1600 ha de terres agricoles devenues inexploitables.

thumb|Shōzō Tanaka, meneur du mouvement de résistance à la pollution de la mine de cuivre

Les paysans font appel au gouverneur fin 1890. Début 1891, les paysans de plusieurs villages s’organisent en un Forum pour le sauvetage d'Ashio (Ishio kôdoku kyûsai kôenkai). Des études sur l’empoisonnement des sols sont publiées, mais confisquées par le gouvernement. La Chambre des députés examine la question de la fermeture de la mine mais ne peut statuer avant la fin de la sessionT. Takahashi, « Esquisse du mouvement syndical au Japon », initialement publié en 1909 dans un journal de Chicago, consulté le 19 janvier 2011 ; lien périmé. Des indemnités sont promises par la compagnie exploitant la mine, ce qui change l’attitude des associations de paysans. Les demandes du député Shōzō Tanaka, élu dans la région, sont rejetées par le gouvernement, qui reconnaît pourtant implicitement les dommages et leur origine. Les liens entre la famille Furukawa et divers membres du gouvernement sont nombreux et forts (ainsi, le fils du ministre des Affaires étrangères, Junkichi Mutsu, est adopté par Ichibei Furukawa). La mine, une des rares d’un pays dépourvu de ressources naturelles, avait une importance stratégique pour le gouvernement japonais, les exportations de cuivre lui permettant de financer les importations d’acier pour fabriquer des armes.

Quelque indemnisations ont lieu. En , un accord est signé entre la compagnie Furukawa et le syndicat d’usagers des eaux, dans lequel la compagnie s’engage à installer des équipements de prévention, et qui interdit toute nouvelle réclamation jusqu’à . Les indemnités versées par la compagnie aux paysans correspondent environ à 5 % des revenus annuels produits par les terres polluées.

Plus grave, les pluies de provoquent des crues des fleuves Watarase, Tone et Edo, qui inondent une grande ville, cinq préfectures, douze provinces, et 136 villages sur une superficie totale de 46 723 hectares. Les destructions et pertes provoquées par ces inondations ont eu un coût de 23 millions de yens, soit huit fois le chiffre d’affaires annuel de la mine. Tanaka part en tournée dans les zones détruites par les inondations, et crée le premier mouvement de contestation de masse du Japon. Une marche de 2000 paysans part pour la capitale, et malgré les obstacles et la police anti-émeutes, 800 parviennent à manifester à Tokyo en . Les dégâts causés et la contestation prennent une telle ampleur que les autorités centrales sont obligées de s'impliquer, et le , une première Commission d'enquête sur la pollution minière d'Ashio est mise en place par le Ministère de l'Agriculture et du Commerce.. Le , 3000 manifestants brisent les barrières de la police pour se rassembler à Tokyo.

À la fin des travaux de la Commission, le gouvernement prend un arrêté le qui encadre les activités minières, mais avec pour but principal la protection de cette industrie. Le gouvernement exempte d’impôts pollués en et tente d’imposer des mesures anti-pollution à la Furukawa, mais les inondations de 1898 provoquent une catastrophe encore pire que celle de 1896, puisque le bassin de sédimentation déborde. Le , plus de partent pour exiger des mesures d’aide à Tokyo, mais seuls parviennent à Hogima« The Ashio Copper mine pollution case: The origins of environmental destruction » ([Le cas de la pollution de la mine de cuivre d’Ashio : les origines de la destruction de l’environnement]), chapitre 1 de Industrial Pollution in Japan, publié par Juin Ui et The United Nations University, 1992. Consulté le 19 janvier 2011.

Une enquête démographique menée en 1900 montre un taux de mortalité qui a doublé depuis l’ouverture de la mine, et également deux fois plus élevé que dans le reste du Japon. Une nouvelle fois, des milliers de paysans prennent la route pour manifester à Tokyo, et se heurtent à la police, qui arrête plus de 100 personnes à Kawagama. 51 sont jugées pour émeute, et 29 condamnées. À partir de juin, Tanaka et quelques journalistes élaborent le projet d’un appel public à l’Empereur. Il démissionne de son mandat de député« theses.univ-lyon2 », consultée le 20 janvier 2011, et choisit d’accoster directement l’empereur Meiji à sa sortie du conseil des ministres, le , espérant un scandale pour cette violation de l’étiquette, et même être tué ou blessé pour l’amplifier. L’Empereur et le Premier ministre sont informés de la situation, mais le succès de l’opération réside plus dans l’écho que la lutte des paysans d’Achio suscite dans l’opinion publique. Le , un groupe de 700 à 800 universitaires, professeurs et étudiants de 40 écoles et universités différentes, font un voyage de soutien à Ashio pour protester contre la pollution de la mineKomatsu Ryûji, Nanta Arnaud. « Chronologie : La Vie d'Ôsugi Sakae », In: Ebisu, N. 28, 2002. p. 88, consulté le 19 janvier 2012, ce qui est le premier mouvement d’étudiants qui ait un peu d’ampleur. Un second comité d’enquête est nommé, qui impose quelques nouvelles mesures anti-pollution à la mine, relève les déductions d’impôts sur les terres polluées (de 15 à 80 % pour un coût de 23 000 yens annuels au budget national), ce qui ne bénéficie qu’aux paysans propriétaires, et prévoit la construction de grands bassins de rétention, impliquant le transfert de plusieurs villages vers Hokkaido.

thumb|Le bassin de décantation de Sunokobashi, en 1976

La guerre russo-japonaise provoque une dislocation du mouvement de protestation, et en 1905, le village de Yanaka est évacué et détruit. La zone polluée est noyée sous un lac de barrage, construit entre 1910 et 1927 pour un coût de 12 millions de yens« part VII », le gouvernement imposant ainsi brutalement une fin au combat autour de cette pollutionAugustin Berque, « Méline en japonais : la ville-campagne (Den’en toshi, 1907) », La Ville mal aimée, colloque international des 5-12 juin 2007 de Cerisy-la-Salle, p. 3. Shōzō Tanaka meurt en 1913.

thumb|Stèle en mémoire de Shōzō Tanaka.

Cependant, les bassins étaient trop petits pour contenir les brutales précipitations s’abattant sur des montagnes dénudées, et chaque paysan dut construire son propre bassin de rétention, le plus souvent sur ses propres deniers ou faiblement aidé par l’État. L’inondation provoquée par l’ouragan Katrin en 1947 provoqua des dégâts jusqu’à Tokyo, et des dizaines de millions de yens furent mobilisés pour résoudre le problème. La compagnie Furukawa construisit quatorze bassins de rétention, mais l’un d’eux, le bassin de Gengorozawa, cède le . Le temps étant calme, il est clair que l’entreprise est responsable. Les 2000 mètres cubes de résidus emportent trois voies ferrées, mais surtout se précipitent dans les champs non protégés, tous les systèmes d’irrigation étant ouverts : 6000 hectares sont contaminés. Cette nouvelle pollution provoque manifestations et nouvelles mesures gouvernementales, dont l’instauration d’une surveillance de la pollution de la rivière Watanabe. Après négociation, le gouvernement impose le taux de 0,06 ppm (part pour mille) de cuivre dans l’eau comme seuil tolérable, sur une moyenne annuelle, alors que le délégué des habitants souhaitait 0,01. De plus, les autres polluants ne sont pas mesurés, et les récoltes de riz de 1970 et 1971 sont polluées au cadmium. Des procès sont engagés, et la mine ferme en . L’usine continue cependant de traiter du minerai importé.

En réalité, la pollution provoquée par l’exploitation de minerai de cuivre contenant du soufre ne pouvait pas être combattue à l’époque, les techniques nécessaires n’étaient pas connues. L’élimination totale du soufre des fumées n’a été réalisée qu’en 1955« part VI». L’action des paysans d’Ashio pousse cependant le gouvernement à imposer des mesures d’éloignement aux paysans vivant autour des autres mines du Japon, et des mesures limitant la pollution. Dès le début de la mise en exploitation de la mine d’Hitachi, en 1907, la compagnie de Fusanosuke Kuhara achète les terres dont elle estime qu’elles seront polluées.