Les Études-Tableaux forment un cycle de 17 morceaux pour piano seul composés par Sergueï Rachmaninov regroupés en deux opus. Ces pièces font appel à une technique innovante extrêmement difficile mais aussi à une intense musicalité. Avant de composer ces pièces, Rachmaninov avait d'abord pensé à les nommer Préludes-Tableaux, ce qui explique en partie pourquoi le premier cahier ressemble plus aux préludes op. 32 qu'au second cahier d'études-tableaux. Ce second cahier marque d'ailleurs l'apogée de la musique de Rachmaninov. Les pièces sont de véritables tableaux pouvant évoquer des scènes (une fête foraine), des histoires (le conte du petit chaperon)... Contrairement à Debussy qui donnait un titre à ses études et ses préludes, Rachmaninov n'a jamais été précis sur ce qui a inspiré chaque pièce, et a préféré laisser ses auditeurs et interprètes laisser libre cours à leur imagination, ce qui oblige en quelque sorte de .. Ces études, contrairement à celles d'autres compositeurs (comme Chopin), ne portent pas sur une difficulté spécifique, mais impliquent chacune différents obstacles pianistiques.

Introduction Notion d'Étude-Tableau

Les études-tableaux sont des tableaux musicaux pouvant narrer une histoire (le conte du Petit Chaperon Rouge), décrire une scène (une marche funèbre), ou encore une atmosphère (une tempête de neige). La notion d'études-tableaux peut donc s'interpréter de la manière suivante : ces pièces de même format (environ deux à six minutes) sont des études de tableaux.

Remarque : le concept d'Étude-Tableau est unique : Rachmaninov l'a créé pour ces pièces mais il n'a pas été réutilisé par d'autres compositeurs.

Numérotation des études-tableaux de l'op. 33 Juste avant de publier l'33, Rachmaninov retira 3 études-tableaux : la , la et la . La fut publiée plus tard dans l'39 (6), tandis que la (do mineur) et la (ré mineur) furent publiées seulement après sa mort, en 1948 ; il y a trois notations pour numéroter les études-tableaux de l'op. 33 : La première notation : en laissant les choses telles quelles, c'est-à-dire sans modifier les numéros depuis la mort de Rachmaninov, les études-tableaux en do mineur et ré mineur sont publiées à titre posthume ( posthume). La deuxième notation : en réintégrant les études en do mineur et ré mineur à l'33, elles reprennent leur numéro d'origine (respectivement n° 3 et n° 5). La troisième notation : on réintègre là aussi les études en do mineur et ré mineur à l'33, mais celle en ré mineur prend la place de , celle en mi bémol mineur la place de , et ainsi de suite. Il s'agit de la notation utilisée dans cet article.

Études-Tableaux 33

Rachmaninov composa neuf études en août et septembre 1911 qu'il réunit dans un recueil qu'il intitula "Études-Tableaux op.33". Toutefois juste avant la publication, il sortit du recueil trois œuvres qui étaient alors numérotées n°3 en ut mineur, n°4 en la mineur et n°5 en ré mineur. Rachmaninov conçut ainsi "Études-Tableaux op.33" comme un recueil de 6 morceaux. Par la suite l'étude en la mineur a été intégrée au second recueil d'Études-Tableaux, l'op.39, dont elle est l'étude n°6. Les deux autres études n'ont jamais été réintégrées par le compositeur dans l'op.33, ni rajoutées dans l'op.39. Cependant une édition en 1950 réintègre à titre posthume au sein du recueil Études-Tableaux op.33 les études en Ut mineur (originellement op.33 n°3) et Ré mineur (originellement op.33 n°5) aux places de n°3 et n°4, repoussant les quatre dernières études au rang n°5, n°6, n°7 et n°8Dominik RAHMER, Rachmaninow Études-Tableaux, éd. G. Henle Verlag, 2014, Préface p.VI-VII (pour la traduction française de la préface). Les différentes pratiques éditoriales des 9 études composées en 1911 ont ainsi entrainé aujourd'hui une discordance d'appellation de celles-ci, par là-même une discordance de contenu des "Études-Tableaux op.33" à partir du n°3, et ainsi dans le discours musical une incertitude de l’œuvre réellement désignée par référence à l'op.33 à partir du n°3 ; cette dernière incertitude est alors palliée par la précision de la tonalité. Les dernières éditionsRachmaninow, Études-Tableaux, éd. G. Henle Verlag, 2014, édité par Dominik RAHMER, doigté par Marc-André HAMELIN font prévaloir les Études-Tableaux op.33 avec le contenu tel que voulu par le compositeur, et en cours à sa mort. C'est la numérotation et l'intitulé conformes à cette volonté qui est retenue ici.

Op. 33 1 en Fa mineur « Allegro non troppo » Cette étude marquée molto marcato a un caractère martial dû aux basses et aux accords de la main gauche joués staccato. Une mélodie simple et courte se dégage jouée par la main droite dans le même style militaire. On observera cependant de nombreux changements de mesure au cours du morceau (passant ainsi de 4/4 à 5/4, puis 2/4, puis 3/2…). Rachmaninov adulant particulièrement la musique de Chopin, on observe souvent des parallèles entre les musiques des deux compositeurs. Ainsi, cette étude rappelle beaucoup l’Étude op. 25 en la mineur du compositeur polonais.

Op. 33 2 en Ut majeur « Allegro » Cette étude est caractérisée par un grand lyrisme et une mélodie très expressive. On notera la ressemblance au Prélude op. 32 No. 12 du même compositeur à cause de l'alternance « quatre-doubles / croche » à la main gauche.

Op. 33 n°3 en Mi bémol mineur « Non allegro / Presto » (habituellement éditée et nommée Op. 33 n° 5, et parfois 6) Cette étude est à classer parmi les plus difficiles de l'opus. Après deux mesures de lentes tierces (non allegro), la main droite s'agite dans un presto et ne cesse de courir sur toute l'étendue du clavier avec de nombreux sauts d'octaves et de gammes chromatiques. On notera la ressemblance avec le Prélude op. 28 No. 16 de Frédéric Chopin. En Russie, elle est surnommée La Tempête de Neige. Par ailleurs, l'atmosphère de la pièce ressemble à celle de l'Étude op. 25 No. 6 de Chopin, à l'époque surnommée La Sibérienne.

Op. 33 n°4 en Mi bémol Majeur « Allegro con fuoco » (habituellement éditée et nommée Op. 33 n° 6, et parfois 7) Cette étude rappelle une fête foraine possède avant tout un aspect militaire et entraînant. En effet, une mélodie très rythmée est exposée dès le début du morceau ; un simple motif composées de tierces tenues et de valeurs brèves, le tout fortissimo et molto marcato. Ce motif sera répété tout au long du morceau de manière plus ou moins évidente. L'étude se conclut en une coda particulièrement brillante et virtuose.

Op. 33 n°5 en Sol mineur « Moderato » (habituellement éditée et nommée Op. 33 n° 7, et parfois 8) D'une grande simplicité et à la fois d'une richesse harmonique surprenante, cette étude fait figure de grande rêverie car elle est en effet encadrée entre deux études particulièrement vigoureuses et virtuoses. Elle s'ouvre sur de simples arpèges de sol mineur et présente un thème très dépouillé mais à la fois très chantant où les mains s'entrecroisent et se partagent le chant et les arpèges. Néanmoins, un passage virtuose faisant office de cadence marqué fortissimo vient « brouiller » l'équilibre installé lors du morceau. Le chant reprend peu après mais est de nouveau perturbé par une grande gamme mélodique ascendante de sol mineur aux deux mains sur trois octaves. Deux accords de sol mineur ponctuent alors l'étude, ce qui marque un parallèle avec le finale de la Première ballade en sol mineur de Chopin assez flagrant.

Op. 33 n°6 en Ut dièse mineur « Grave » (habituellement éditée et nommée Op. 33 n° 8, et parfois 9) Cette étude est sans doute la plus dramatique du cycle. En effet, elle joue sur de violents contrastes harmoniques (alternance rapide entre mineur et majeur), rythmiques avec de brèves phrases et elle présente une mélodie très ambiguë. Une introduction avec des accords magistraux introduit le thème joué à la main droite avec d'énormes arpèges (écarts de dixième notamment) à la main gauche. S'ensuit un long développement où la notion de tonalité dans le morceau ne fait que se brouiller. Un retour à la tonalité initiale et de très lourds accords concluent cette étude et ainsi le premier cycle des Études-tableaux.

étude posthume en Ut mineur « Grave / Meno mosso » (habituellement éditée et nommée Op. 33 3) Après une longue introduction en Do mineur composée d'accords, une modulation en Do majeur nous amène au thème molto tranquillo avec de superbes harmonies à la main gauche. Rachmaninov la réutilisa dans le Largo de son Quatrième concerto.

étude posthume en Ré mineur « Moderato » (habituellement éditée et nommée op. 33 n°4, et parfois n°5) Une courte introduction composée d'une alternance entre la tonique et la dominante de ré mineur fait place au thème marqué et staccato. De grandes montées chromatiques en polyphonie à la main droite appellent au point culminant fortissimo du morceau, après quoi l'atmosphère se détend et les deux mains meurent dans les aigus avec la même alternance tonique/dominante que l'introduction. On notera l'étrange similitude avec le Prélude op. 23 No. 3 du même compositeur, tant par sa tonalité que par son caractère.

Neuf Études-Tableaux 39

Le recueil op. 39, fut composé de 1916 à 1917. Contrairement aux idées reçues, Rachmaninov s'intéressait à la musique de son époque ; influencé par Scriabine et Prokofiev, ce second opus marque une rupture dans le style de composition de Rachmaninov. En effet, celui-ci est profondément affecté par les morts de Scriabine, de son professeur Sergueï Taneïev et de son père l'année suivante. De plus, 1917 est une grande année de troubles en Russie, ce qui amènera d'ailleurs le compositeur à fuir son pays natal et à se réfugier aux États-Unis. Ainsi, ce second cahier d'Études-Tableaux est nettement plus sombre et plus tragique. L'univers magique et idyllique du premier est ainsi délaissé et fait place à un climat profondément dramatique. Ce second recueil d'Études-Tableaux fut créé le par le compositeur lui-même. La publication en fut faite le par les Editions de Musique Russe.

Op. 39 1 en Ut mineur « Allegro agitato » thumb|Scriabine était l'ami et le rival de Rachmaninov : la étude-tableau fut inspirée par ses funérailles tandis que la s'inspire du style du compositeur défunt. Étude très redoutable par sa virtuosité technique. La main droite effectue en effet tout au long du morceau de très grands arpèges sur une vaste étendue. La tonalité de Do mineur reste très ambiguë et ne se dévoile que pleinement lors des dernières mesures après un climax ff.

Op. 39 2 en La mineur « Lento assai » Intitulée La Mer et les Mouettes par son orchestrateur (idée suggérée par Rachmaninov), le motif du Dies iræ joué par la main gauche sillonne toute l'œuvre, ce qui rend le thème de la mort omniprésent. De par l'ambiance et la tonalité, cette étude-tableau fait penser à l'Île des Morts du même compositeur.

Op. 39 3 en Fa dièse mineur « Allegro molto » Une des plus belles, avec son ouverture mystique, ses chutes d'eau, ses éclats de glace et son coup de frein dans les dernières mesures.

Op. 39 4 en Si mineur « Allegro assai » thumb|Le Petit Chaperon par Jessie Willcox Smith, (1911)|alt= Illustration de 1911 du petit chaperon rouge par Jessie Willcox Smith Une étude souriante, entraînante. Dans sa biographie par Bruno Monsaingeon, le pianiste russe Sviatoslav Richter raconte qu'une vieille dame, après avoir écouté ce morceau, dit : Richter - écrits et conversations, Bruno Monsaingeon, Actes Sud, 1998, .

Op. 39 5 en Mi bémol mineur « Appassionato » Une étude de concert à la Scriabine. On notera sa ressemblance avec l'étude op 8 No 12 de Scriabine, écrite dans la tonalité homophone de Mi bémol mineur, et avec le prélude op. 28 No. 24 en Ré mineur.

Op. 39 6 en La mineur « Allegro » (parfois éditée et nommée op.33 n°4)