L'Indépendance des économistes financiers porte sur l'existence éventuelle de conflit d'intérêts des économistes universitaires ou liés à des institutions publiques (comme le conseil d'analyse économique) avec l'industrie bancaire et financière. Il est question d’honnêteté, de manque d'indépendance, de conflit d'intérêts, et de corruption, de position dominante d'un courant économique néolibéral dans l'expression médiatique, dans le financement de la recherche économique et le financement du contenu de la formation des étudiants en économie.
Présentation du risque de conflit d'intérêts chez les économistes
Les macroéconomistes et économistes financiers constituent une profession d'influence sur le débat politiqueLa royauté des économistes, Éléments pour une sociologie de l'analyse économique - Maxence Brischoux, Le Débat , 2011, ., c'est pourquoi leur indépendance et la scientificité de leurs travaux de recherches constituent une question délicate. Plus précisément, un économiste rémunéré par une institution privée ou un lobbyiste peut être sujet à un conflit d'intérêts l'inclinant en faveur de cette institution ou plus généralement en faveur de recommandations ou de réglementations favorisant l'entité rémunératrice.
Or, à la suite de la crise économique dite de la Grande Récession (2008 et après), le rôle des économistes financiersÉconomiste financier - MonEmploi.com a été remis en question sur plusieurs points, notamment sur leur incapacité à prévoir cette crise financièreDieu, Keynes et les dentistes - Jean-Marc Vittori, Les Échos, 20 octobre 2011.Chère reine, le roi est nu - Alternatives économiques, octobre 2009. et sur l'existence de possibles conflit d'intérêts avec l'industrie bancaire et financière. Des économistes académiques (qu'ils soient macroéconomistes ou économistes spécialistes de la finance) occupant des postes rémunérés au sein d'institutions financières peuvent en effet être influencés dans leurs travaux et recommandations qu'ils présentent aux gouvernements et au grand public.
La problématique du conflit d'intérêts chez les économistes peut se scinder en deux questions : d'une part, dans quelle mesure l'existence de potentiels conflits d'intérêts est connu du grand public ; d'autre part, dans quelle mesure des économistes universitaires impliqués dans des entreprises privés risquent d'en venir à partager les valeurs de ces acteurs de la vie économique.
Situation aux États-Unis Historique Si le débat a repris de la vigueur avec la crise financière de 2007, l'économiste indique que la question de l'indépendance des économistes se posait déjà dans les années 1920. D'après lui, des économistes de l'époque se sont intéressés à l'éthique de la profession car ils s'inquiétaient de trois dérives potentielles : la double responsabilité de conseiller de gouvernement et d'entreprises privées, l'implication dans la spéculation boursière et enfin le financement de la recherche par des institutions privées.
En raison de ces inquiétudes de l'époque, l'économiste George F. DeMartino rappelle qu'il était question d'instaurer un code de déontologie au sein de la plus grande organisation des économistes aux États-Unis (l'American Economic Association), mais sans que cela n'aboutisse.
Situation depuis la crise financière de 2007 Mise en évidence de conflits d'intérêts À la suite de la crise financière de 2007, le débat sur l'indépendance des économistes a repris de la vigueur aux États-Unis. En 2009, le philosophe et économiste américain Francis Fukuyama a ainsi analysé que de nombreux économistes travaillant pour les institutions financières ont participé à la financiarisation de l'économie car ils étaient économiquement incités à le faire. Selon lui, ces économistes ont donc leur part de responsabilité dans l'avènement de la crise :
En 2011, les liens liant des économistes à des institutions financières ou entreprises privées a de nouveau fait l'objet de débats à la suite du documentaire Inside Job (Oscar du meilleur film documentaire en 2011) qui pointe du doigt des économistes influents comme Larry Summers Conseiller économique des présidents américains Bill Clinton et de Barack Obama, qui s'est enrichi grâce à des hedge funds., Martin Feldstein (de l'université Harvard), membre du conseil d'administration du leader mondial de l’assurance et des services financiers American International Group (AIG) au moment où le gouvernement l'a sauvé de la faillite, ou encore Frederic Mishkin (Columbia Business School), un ancien gouverneur de la Réserve fédérale qui a rédigé pour le compte de la Chambre de commerce islandaise en 2006 un rapport élogieux sur l'économie du pays, deux ans avant son écroulement. Ce documentaire a permis d'identifier les rouages de . D'autre part, il a contribué à la prise de conscience de l'existence de conflits d'intérêts qu'il est indispensable de révéler afin d'être complètement transparent sur la nature et les conclusions des travaux menés. Cette conception de la transparence était alors encore loin d'être répandue : Deux économistes (Gerald Epstein et Jessica Carrick-Hagenbarth) ont ainsi mené une étude Dangerous interconnectedness: economists’ conflicts of interest, ideology and financial crisis - Jessica Carrick-Hagenbarth et Gerald A. Epstein, Cambridge Journal of Economics 2012, 36, . pour examiner le cas de dix-neuf économistes renommés et spécialistes de la finance aux États-Unis. Ces économistes ont été membres de groupes de pression () en faveur de la promulgation de lois favorables au secteur financier, et ont été membres de conseils d'administration ou consultants pour des institutions financières. Or, sur l'ensemble des articles qu'ils ont publiés dans la presse entre 2005 et 2009, ces économistes n'ont que très rarement révélé leurs affiliations avec le secteur financier : les lecteurs ont alors pu croire que ces économistes étaient plus indépendants du monde de la finance qu'ils ne l'étaient en réalité. L'agence de presse Reuters a de même publié une note d'analyse Special Report: For some professors, disclosure is academic - Reuters, 20 décembre 2010. () qui aboutissait à un constat similaire, à savoir que certains économistes ne sont pas suffisamment transparents sur leurs liens avec des institutions privées.
Appel d'économistes en faveur d'un code de déontologie
Cette absence de transparence a conduit 300 économistes à publier une lettre le appelant la plus grande organisation des économistes aux États-Unis (l'American Economic Association ou ) à adopter un code de déontologie () qui imposerait aux économistes la plus grande intégrité et la plus grande transparence :
Il est à noter que les signataires de cette missive comptent le prix Nobel d'économie George Akerlof et Christina Romer, ancienne présidente du Council of Economic Advisers dans l'administration de Barack Obama (soit l'équivalent du Conseil d'analyse économique en FranceAlternatives économiques, États-Unis: les économistes d'Obama, janvier 2009.).
Tous les économistes n'étaient cependant pas favorables à l'instauration de règles par l'AEA destinés à renforcer la transparence. Certains considéraient que ce n'étaient pas le rôle de l'association de s'intéresser à cette question et qu'appliquer de telles règles poserait trop de problèmes pratiques. D'autres en revanche considéraient que se focaliser uniquement sur la question du conflit d'intérêts était insuffisant au regard de l'ensemble des questions éthiques auxquelles la profession est confrontée.
Instauration d'un code de déontologie par l'American Economic Association
À la suite de cet appel, l'American Economic Association a adopté un code de déontologieAmerican Economic Association, Disclosure policy, consulté en juillet 2012. (« disclosure policy ») consistant à imposer à tout économiste soumettant un article à une des revues de l'association de révéler toutes les sources de financement pour ses travaux et toutes relations avec des entreprises ou des individus dont les intérêts peuvent être concernés par ces mêmes travaux (une relation est définie comme une rémunération d'au moins dont a bénéficié l'économiste en question ou sa famille proche au cours des trois dernières années) Wall Street Journal, Economists set rules on ethics, 9 janvier 2012..
Situation en France Le débat en France sur l'existence de potentiels conflits d'intérêts chez les économistes financiers n'a pas connu à ce jour la même ampleur qu'aux États-Unis. Comme aux États-Unis cependant, le débat en France a pris de la vigueur avec l'avènement de la crise financière de 2007. et les critiques ciblent aussi les économistes les plus médiatiques du Conseil d'analyse économique (CAE) et du Cercle des économistes. Laurent Mauduit se demande et ce, avec quel niveau de complicité de la presse, et souligne que. Enfin, il dénonce la prédominance des financements privés liée à la en matière de financement de la recherche économique et de financement de l'enseignement dans les universités et écoles publiques d'économie trop souvent soumises au courant néolibéral.
Débat en 2009 et 2010 Articles dans le quotidien Le Monde Le un article du Monde s'interroge sur l'incapacité des économistes financiers et macroéconomistes à prévoir cette crise financière. Reprenant la thèse de Francis Fukuyama, l'article indique que cette thèse Cinq jours plus tard, un économiste membre du Conseil d'analyse économique (Patrick Artus, directeur des études de la banque Natixis) réplique dans une tribune du Monde intitulé pour préciser que cette thèse n'a de sens qu'aux États-Unis et au Royaume-Uni :
Polémique avec l'économiste Jean Gadrey Le , l'économiste Jean Gadrey pose de nouveau la question de l'existence de potentiels conflits d'intérêts concernant deux économistes influents, à savoir le président du CAE et le président du Cercle des économistes (son opinion sera notamment relayée par Le Monde diplomatiqueAu four et au moulin - Pierre Rimbert, Le Monde diplomatique, novembre 2009. puis plus tard en 2011 par l'hebdomadaire Le Point). Jean Gadrey reprochait en effet à ces deux économistes d'entretenir des avec le secteur privé et s'interrogeait en conséquence sur l'indépendance de leurs analyses :
Les deux économistes mis en cause répondront vigoureusement dix jours plus tard en détaillant en quoi les accusations de Jean Gadrey leur semblent . La réponse embarrassée du président du Conseil d'analyse économique Christian de Boissieu : . Il ajoute . La réponse plus incisive de Jean-Hervé Lorenzi (président du Cercle des économistes) qui considère que la charge de Jean Gadrey s'apparente in fine à une . Laurent Mauduit conclut : .
Articles dans le mensuel Alternatives économiques En , le mensuel Alternatives économiques consacre plusieurs articles aux critiques émises à l'encontre des économistes financiers et macroéconomistes qui n'ont pas pu ou pas su prévoir la crise. Dans ce numéro, Christian Chavagneux donne la parole aux économistes Bruno Théret et Frédéric Lordon pour qui les relations rémunérés de certains économistes avec le monde de la finance n'est pas de nature à préserver leur indépendanceUne perte de crédibilité - Christian Chavagneux, Alternatives économiques , janvier 2010.. Christian Chavagneux cite ainsi à titre illustratif le cas du licenciementSelon un article du Monde en date du (intitulé « Un analyste du Crédit foncier licencié pour des propos « à la tonalité trop négative »») cet économiste a été licencié pour avoir publié une opinion dans le quotidien La Tribune (« Immobilier d'entreprise, le marché de la location dévisse » en date du ) à la tonalité générale trop négative eu égard à la stratégie poursuivie par l'institution. en
Dans ce même article, Christian Chavagneux fait état d'une divergence de point de vue entre Frédéric Lordon partisan d'une et le sociologue Philippe Steiner qui