Une minorité dominante est un sous-ensemble minoritaire d'une population qui détient un pouvoir prédominant et disproportionné dans les domaines militaire, religieux, foncier, financier, commercial, politique, médiatique… Il peut s'agir d'une minorité d'aristocrates, de gros propriétaires de terres ou de troupeaux, de mines, d'esclaves, d'usines, de maisons de commerce, de caravanes, de navires ou de banques.
Une minorité dominante peut être purement sociale, non-différente de la majorité dominée par sa culture (cas, en Afrique, des Tutsi qui partagent la même langue, histoire, tradition et religion que les Hutu, ou encore cas des Brahmanes en Inde : on parle alors de « classe » ou de « caste ») ou bien, en outre, être définie par des caractères culturels propres (origines, mythes fondateurs, religion, « race », culture ou nationalité différents de la majorité : on parle alors de groupe ethnique)Gilles Ferréol (dir.), Dictionnaire de sociologie, Armand Colin, Paris 2010, .. En Grèce antique, quatre termes définissaient les groupes humains : / signifiant « clan dominant, noble », / signifiant « gens de même origine », / signifiant « peuple du lieu, citoyens » et / signifiant « peuple assemblé, foule » : les grandes familles patriciennes (genos) constituaient initialement les minorités dominantes, tels les mythiques Atrides d’Homère ou les réels Eupatrides de l’Athènes antiqueCarl Roebuck, « Three classes (?) in early Attica », in : Hesperia, vol. 43-4, , 1974..
La minorité dominante peut être d’origine exogène lorsqu’elle est issue d’une immigration conquérante, comme dans le cas des Celtes (terme signifiant « les meilleurs »)John T. Koch, Celtic Culture: a historical encyclopedia, ABC-Clio, Santa-Barbara, Californie 2005 , arrivés en Europe occidentale au Barry Cunliffe, The Celts, a very short introduction, Oxford University Press 2003, p.109, ou encore des colons européens dans les empires coloniaux. Elle peut aussi être d’origine endogène, comme les « élites » structurées par conversion à l’exemple des protestants d’Irlande avant l’indépendance du sud de l’île ou bien fonctionnant par cooptation à l’exemple de la gentry de l’Occident, « Gaetano Mosca et la théorie de la classe politique » dans Revue Française d'Histoire des Idées Politiques n°22, 2/2005 - Cairn Info, de l’armée birmane qui combat vigoureusement le peuple dont elle est issue ou de l’oligarchie des systèmes communistes et . convertie à l’économie de marché, mais non à la démocratiePublications de l'IFRI et ..
Problématique Dans la République de Platon, l’auteur expose le concept d’« élite » en tant que minorité dominante éclairée, qui s’oppose à la pensée démocratique et aux concepts d’égalité de tous, au motif que pour donner son avis et participer à la vie publique, il faut être initié à la philosophie politique. Toutefois, pour Gaetano Mosca, et « Gaetano Mosca et la théorie de la classe politique » dans Revue Française d'Histoire des Idées Politiques n°22, 2/2005 - ., désignant d'ailleurs ces diverses minorités dominantes par les termes de classe politique ou de classe dirigeante. Ainsi pour Mosca mais aussi pour Vilfredo Pareto, Le concept d'élites. Approches historiographiques et méthodologiques, Frédérique Leferme-Falguieres, Vanessa Van Renterghem, Hypothèses 2000, 2001, p. 57-67.
Cette concentration de richesses économiques, de pouvoirs politiques et de prestiges culturels entre les mains d’une élite peut parfois de facto ou de jure profiter à un groupe ethnique en raison d’un héritage historique particulier (conquêtes territoriales, colonisation, comme dans le cas des Blancs créoles en MartiniqueÉdith Kováts-Beaudoux, Les Blancs Créoles de la Martinique : une minorité dominante, L’Harmattan, Paris 2002.). En Union de l'Afrique du Sud puis en République d’Afrique du Sud, le South Africa Act et les constitutions suivantes ont accordé institutionnellement aux Blancs d'Afrique du Sud une position dominante par rapport aux autres groupes de population dont les noirs, largement majoritaires. Cette position institutionnelle garantissant une place prédominante (politique, économique et culturelle) à une minorité « raciale » résultait de l’histoire des quatre colonies constitutives du nouvel État, une position qui fut d'ailleurs renforcée par la mise en œuvre de l’apartheid (1948-1991). En Rhodésie du Sud, la colonisation plaça également les populations de souche européenne en situation de domination politique et sociale jusqu’à la création du Zimbabwe en 1980 et économique durant encore plusieurs années en raison du savoir-faire de ses membres au sein de l’industrie céréalière. C’est aussi le cas des populations de souche européenne au Brésil, en Colombie ou en Jamaïque, et de la « nomenklatura », « princes rouges » et leur descendance dans l’ex-bloc de l'Est et en Chine)Jadwiga Staniszkis, Postkomunizm : próba opisu (« Le post-communisme : essai descriptif »), ed. „Słowo/Obraz Terytoria”, Gdańsk 2001, ..
Le maintien de la position dominante d’une élite face à la population politiquement et économiquement dominée nécessite que cette dernière soit maintenue dans l’ignorance et/ou la crainte. L’éducation de la majorité dominée permet une réflexion éclairée et encourage le désir soit d’intégration à l’élite lorsque celle-ci ouvre ses rangsDominique Schnapper, Qu’est-ce que l’intégration ?, 2007, soit d’émancipation par l’abolition des privilèges de l’élite, lorsque celle-ci refuse les concessionsWolfdietrich Schmied-Kowarzik Karl Marx as a Philosopher of Human Emancipation, traduit en anglais par Dylan C. Stewart. La minorité peut avoir tendance à recourir à la violence légale (armée, forces de police, police politique) ou illégale (intimidation et violence politique contre des candidats indépendants en Colombie, escadrons de la mort comme durant la guerre civile au Salvador, junte militaire birmane). L’exclusion politique de la majorité, qu’elle soit démographique ou sociale, peut conduire à des phénomènes de protestations quasi-insurrectionnels (Tea Party, Intifadas), insurrectionnels ou révolutionnaires contre l’élite dominante (Révolution française, Révolution de 1917 en Russie), à la dislocation d’États (Autriche-Hongrie, URSS, Yougoslavie), ou encore à la chute d'empires coloniaux (avec expulsion des colons dans de nombreux cas : Empire des Indes, Algérie, Zimbabwe).
Au-delà des minorités ethniques ou économiques dominantes, la sociologie des élites politiques, médiatiques et intellectuelles participe à alimenter un discours anti-élite, proportionnel à la tendance de celle-ci à fonctionner en circuit fermé (par exemple via la transmission des valeurs enseignées utilisées comme instrument de domination)La « bonne » culture n’existe pas, Médiaculture, 8 novembre 2012.
Dans certains cas, les termes de lobbies pourront être évoqués par les opposants aux minorités, qu’elles soient ou non dominantesLe lobby arménien aux États-Unis, La vie des Idées, 10 juillet 2015 L'histoire du Québec est trop peu enseignée, défend une étude, Radio Canada, 2011..
Critères, exemples La domination d'une minorité peut s'exercer sur un supposé « ordre naturel inégalitaire » dans lequel une certaine catégorie de personnes est censée être « supérieure » et par conséquent en droit et devoir de gouverner, dominer et éventuellement asservir les autresPierre-Paul Lemercier de La Rivière de Saint-Médard, L'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques (2 tomes), Londres et Paris 1767 ou .. La catégorie supposée « supérieure » peut être définie selon différents critères : Selon le critère de la domination de l'espèce supposée la plus évoluéeJean-Claude Léonide, L'évolution de l'amibe au cerveau humain en perspective élargie, Promothea, 1993, . ou la plus proche des puissances divines créatricesComme dans l'Ancien Testament, livre de la Genèse (1:31 et 2:4-25)., l'« Homme créé à l’image de Dieu » serait destiné à « dominer les autres créatures » : cette notion est partagée par les religions abrahamiques, mais se diffuse aussi dans l'anthropologie, la philosophie et la physiocratie, étayant la croyance anthropocentriste qui considère l'espèce humaine comme le « maître de la Terre »Vinciane Despret, « La hiérarchie est-elle bien naturelle ? » in Sciences Humaines n° 250 - Juillet 2013, qui lui donne le droit d'exploiter à sa guise les ressources de la Terre sans se soucier des conséquences et des autres espèces ;
Selon le critère de la domination d'une « race humaine » (critère biologiquement non-valideFrédéric Monneyron, L'Imaginaire racial, L'Harmattan 2004 : pour qu’il y ait « race » du point de vue biologique, il faut qu’il y ait concordance entre génotype et phénotype, ce qui n’est pas le cas dans le genre humain : voir John Maynard Smith, La Théorie de l'évolution, Petite Bibliothèque Payot, 1962.), celle qui est définie comme « supérieure », forcément minoritaire face aux autres, les déprécie comme « inférieures », « inutiles » (au regard d'un projet d'évolution de l'Humanité), « nuisibles » voire « parasitaires » , ce qui historiquement a pu aller jusqu’à leur exterminationCarole Reynaud-Paligot, Races, racisme et antiracisme dans les années 1930, Presses Universitaires de France, 2007. (voir Génocide, Shoah, Porrajmos, Aktion T4…) ; c'est notamment le cas du suprémacisme blanc hérité d'Arthur de Gobineau à qui l’on doit le premier livre en français s’appuyant sur la science pour tenter de prouver la hiérarchie des races dans son Essai sur l’inégalité des races humaines ; Selon le critère religieux, la minorité dominante est celle du clergé, des prêtres ou des officiants qui diffusent, au nom des divinités, la conviction que les dogmes de la communauté qu'ils animent, même minoritaire (cas des souverains moghols après la conquête musulmane de l'Inde) expriment une vérité absolue et indiscutable, donnant aux adeptes de cette religion droit à une supériorité sur ceux des autres confessions, et un devoir de convertir ces derniers à la seule « vraie » religion. Les exemples sont multiples : dans l'Église catholique romaine la notion de Filioque postule que le Saint-Esprit procède non seulement de Dieu-le-Père, mais aussi de son fils Jésus-Christ, ce qui justifia l'alternative « la conversion ou la mort » qui fut imposée dans le cadre des guerres de religion et du colonialismeDavid Bradshaw, Aristotle East and West. Metaphysics and the division of Christendom, Cambridge University Press 2004, p. 159. ; cette Église a ainsi, par la bulle du pape Nicolas V, Romanus pontifex publiée en 1454, admis l'esclavageJean-Marc Party, L'Eglise catholique et l'esclavage, sujet de débats, FranceTélévisions la 1ère Martinique, 30 mars 2018 tandis que dans le Sud-Est des États-Unis (Bible Belt) et en Afrique du Sud, certains calvinistes et évangéliques se sont appuyés sur une interprétation littérale de la malédiction de Canaan dans le livre de la Genèse (9:25 à 27) et de la « Table des peuples », pour justifier l'esclavage, la ségrégation et l’apartheid, influençant aussi les doctrines raciales de l'anthropologie du ;