Dans les relations internationales, la puissance désigne la capacité d’un acteur à obtenir des autres acteurs qu’ils infléchissent leurs actions et leurs conduites dans le sens de ses propres intérêts, sans consentir en retour de concessions de même valeur. Pendant des siècles, empires et États ont occupé seuls, ou à peu près, l’arène de la puissance et c’est dans le paroxysme de la guerre qu’ils mesuraient souvent leurs puissances respectives.
À la faveur de la démocratisation des relations internationales, à la faveur, également, de la « révolution numérique », cette arène s’est peuplée, cependant, de nombreux acteurs qui ne sont pas des États - entreprises multinationales, institutions financières mondialisées, organisations non-gouvernementales, groupes de plaidoyer transnationaux, internationales terroristes, , réseaux sociaux… - mais qui défient les États sur des terrains qui leur semblaient être leur apanage. Pour l'historien Patrick Boucheron (2025) : .
Un concept lié à l’État vignette|Machiavel, l'auteur du Prince et de L'Art de la guerre, un penseur florentin de l'État. La notion de puissance est consubstantielle à celle d’État. Elle qualifie, dans son acception française contemporaine, les rapports de l’État avec ce qui échappe à sa souveraineté. Elle se distingue clairement, de la sorte, de la notion de pouvoir, qui s’exerce, à titre principal, dans le périmètre de la souveraineté étatique. C’est là une singularité de la langue française : le terme de Power, en anglais, de même que celui de Macht en allemand, se traduisent aussi bien par puissance que par pouvoir. La définition qu’en donne Max Weber – - s’applique aux relations entre États aussi bien qu’entre individus. La puissance est donc d’abord volonté.
Raymond Aron ne dit pas autre chose lorsqu’il propose sa définition de la puissance :
La notion de puissance a été déclinée en différentes qualifications : puissance régionale, grande puissance, superpuissance, et, pour désigner les États-Unis des années 1990, après la chute de leur unique rival d'alors, l'URSS, hyperpuissanceLe terme d'hyperpuissance a été inventé par le français Hubert Védrine. Il explique le choix de ce nouveau vocable de cette manière : dans « Les États-Unis : hyperpuissance ou empire ? », Cités 4/2004 (), pp. 139-151 (lire en ligne sur Cairn.info).
Genèse La volonté de puissance est le moteur des entreprises impériales qui ont, depuis le premier empire fondé en Mésopotamie, vers – 2 300, par Sargon d'Akkad, contribué à écrire l’histoire de l’humanité durant les 45 siècles suivants. Elle a le plus souvent trouvé son expression dans la guerre, comme le rappelle l’historien grec Thucydide dans sa narration de la Guerre du Péloponnèse, observant que
Cette même volonté de puissance a animé les fondateurs des États modernes, nés dans le creuset de l’Europe médiévale, et leurs héritiers. Et toujours par la guerre, pour laquelle l’État national s’est révélé être l’entité la plus apte, supplantant, au fil des siècles, les autres formes d’organisation politique, telles que les cités-États ou les empires.
La philosophie politique de ces prémices de l’ère moderne a cherché à en dégager les lois et les règles, en marquant qu’elles ne devaient rien à la fortune ni à l’intervention divine. Pour Machiavel, le penseur du politique, c’est l’audace, la du Prince qui lui permet de triompher de ses ennemis extérieurs et d’accroître ses possessions. Un des livres du Prince s’intitule d’ailleurs « l’art de la Guerre. »
Un siècle après Machiavel, Hobbes, explorant les tréfonds de l’âme humaine, y discerne Mais ces passions et ces désirs que chacun cherche à assouvir ne peuvent déboucher que sur la , qui rend Et c’est finalement qui pousse les hommes, au terme d’un calcul rationnel, à se remettre, par contrat, au , l’État, du soin d’assurer leur sécurité et leur protection, en contrepartie du devoir d’obéissance.
D’autres philosophes, tels Spinoza, Leibniz, Rousseau, Hegel et, au , Julien Freund, ont par la suite défini ce besoin de sécurité de l’individu comme fondamental, préalable à la satisfaction des autres besoins, et déterminé que l’État, dans ses formes les plus variées, est le cadre le mieux à même de pourvoir à l’exigence de la sécurité. Par la paix civile à l’intérieur en s’octroyant, selon la formule de Max Weber, Et en organisant la défense contre les menaces extérieures.
Mais cette dernière entreprise expose, toujours selon Hobbes, le souverain à un double danger : Celui de susciter la crainte des autres souverains et de les inciter à se prémunir contre toute éventualité : On reconnaît bien là la logique de la « guerre inévitable » entre Athènes et Sparte évoquée par Thucydide, que Hobbes, son premier traducteur en anglais, avait lu avec attention. Celui de succomber, comme ses sujets, aux passions et aux désirs, qui Il s’agit là, ni plus ni moins de la , ce besoin de dominer autrui, , dans lequel Saint Augustin voyait la cause de l’orgueil. Raymond Aron a lui aussi identifié ce
La est donc, en l’absence de toute autorité supérieure, l’état normal des relations politiques entre les entités souveraines, même si la voie des armes le cède le plus souvent à d’autres modalités, la diplomatie, les alliances, la ruse. C’est ce constat qui a conduit le théoricien de la guerre qu’était Clausewitz à y voir Mais il y voit une , lorsque les autres moyens – la négociation, le dialogue, le compromis – ont échoué : Cette observation annonce les définitions ultérieures de la puissance, celles de Max Weber et de Raymond Aron.
La puissance dans les théories des relations internationales Bien qu’aucune « théorie de la puissance » n’ait jamais été formulée, ce concept est, explicitement ou implicitement, au cœur des différentes théories des relations internationales.
Pour l’école dite du réalisme, la volonté de puissance est le principal mobile des conduites étatiques, pour des raisons qui tiennent à la « nature humaine », caractérisée par l’égoïsme des individus, leur soif de pouvoir, et qui produit ses effets jusqu’au sommet de l’État. , observait Hans Morgenthau, la figure de proue de cette école, Ces passions sont contenues par l’intérêt, fondement de la raison, et par voie de conséquence, de la rationalité de l’action politique. Comme les humains, les États sont des , engagés dans une rivalité permanente pour le prestige, les ressources, la sécurité, constamment habités par la crainte d’une attaque. Ce sont là autant de motifs de conflit ou de guerre et tout État, même s’il ne nourrit aucune intention agressive, doit postuler que les autres en nourrissent. Ces réflexions, qui se situent clairement dans la filiation de Machiavel et Hobbes, ont été développées par des auteurs tels que Kenneth Waltz et John Mearsheimer. Raymond Aron est généralement rattaché à cette école.
Pour les tenants d’une approche « libérale » - entendue ici au sens du libéralisme politique – l’esprit rationnel ne peut se satisfaire d’un ordre où la collision d’intérêts étatiques antagonistes conduit fatalement à la guerre. Après Érasme et Grotius, les philosophes des Lumières se sont intéressés aux moyens d’organiser le monde pour échapper à cette fatalité. L’abbé de Saint-Pierre formule ainsi dès 1713 un « projet de paix perpétuelle entre les nations », Locke et Montesquieu voient la solution dans la confédération d’États de petite taille, à l’image des Provinces-Unies de Hollande ou de la Confédération suisse. Rousseau est plus radical en prônant la révolution démocratique et un « contrat social » justeJean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Du contrat social, Considérations sur le gouvernement de Pologne et sur sa réformation projetée.. Mais c’est Kant qui propose la réflexion la plus aboutie en énonçant les conditions d’une « paix perpétuelle » : une constitution « républicaine », une « fédération pacifique » d’États, un « droit cosmopolite », prémices de droit international au service des individusEmmanuel Kant, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784), Projet de paix perpétuelle (1795), Métaphysique des mœurs (1797).
Cette veine a fourni l’inspiration des courants fédéralistes européens au , avec Saint-Simon, Victor Hugo et Léon Bourgeois, et, au début du , des du président Woodrow Wilson, qui ambitionnait de transposer à l’ordre international les principes qui présidaient à l’ordre interne des démocraties : l’État de droit, la démocratie, la transparence, des procédures de règlement des conflits et la sanction des transgressions, au besoin par la force. Il s’agissait au fond de dompter et confiner la puissance dans des cadres politiques, juridiques, institutionnels. Malgré les déboires de la Société des nations, qui était le cadre conçu à cette fin, l’ambition de Woodrow Wilson trouvera une nouvelle incarnation après la Seconde Guerre mondiale, avec la création de l’Organisation des Nations unies. Au nombre de ses principes constitutifs, la charte énonce une prohibition du « recours à la menace ou à l’emploi de la force » (art. 2 § 4 de la charte) et confie à un Conseil de sécurité aux pouvoirs étendus le soin de veiller au respect de ces dispositions. La pratique suivie depuis 1945 par le Conseil de sécurité, sa quasi-paralysie durant la Guerre froide, l’existence d’un directoire de facto des grandes puissances ont pu nourrir un scepticisme sur la pertinence de cette approche, mais elle constitue une amélioration très significative par rapport à la situation antérieure de liberté sans guère d’entraves de la puissance.
Autre branche de cet arbre, la construction européenne incarne, dans les années d’après-guerre, l’utopie fédéraliste, bâtie sur la méthode du fonctionnalisme conçu par David MitranyDavid Mitrany, A Working Peace System, Londres, 1943, avocat du dépassement des divisions politiques et des États par des coopérations techniques et « fonctionnelles » ignorant les frontières. En appelant, le , à faire l’Europe , Robert Schuman, le ministre français des Affaires étrangères, veut s’appuyer sur cette méthode encore inédite et présente son initiative comme .
Cette démarche associe dans un premier temps six pays du continent européen, qui ont tous, à des titres divers, subi les conséquences des excès de la puissance et il n’est pas fortuit que Robert Schuman et Jean Monnet, le commissaire au plan de l’époque, aient proposé de bâtir la première en plaçant sous une autorité supranationale la gestion des deux matières premières de base de l’industrie d’armement, le charbon et l’acier. Ce choix esquisse un dépassement de la puissance militaire, voire de l’État-nation, et des fléaux qui lui sont, au lendemain de la guerre, associés. Ce rejet de la puissance restera, tout au long des étapes de la construction européenne, très prégnant dans la vision qu’en développent certains États membres.