Le syndrome de Guam (ou Lytigo-bodig ou Bodig ou en ou ALS ou encore AL-SPDC pour « ». pour les anglophones), est une neuropathie chronique atypique (maladie neurologique chronique dégénérative), épidémique mais non contagieuse, découverte dans l'Île de Guam, la plus grande des îles Mariannes ().

L'étiologie de cette maladie est longtemps restée mystérieuse. Elle affecte le système nerveux central et est responsable de troubles à la fois moteurs et mentaux, d'évolution progressive.

Ce syndrome tire son nom du fait qu'au milieu du , des médecins et épidémiologistes américains ont constaté sur cette île une incidence anormalement élevée (50 à plus que la normale) d'un syndrome évoquant des maladies neurodégénératives connues, avec des cas sporadiques parmi les jeunes.

Cette maladie, apparemment émergente n'était répandue qu'au sein de la population autochtone Chamorro., ce qui était très intrigant et préoccupant pour les épidémiologistes. Elle a sévi durant presque un siècle puis a fortement régressé.

Symptômes

Ce syndrome mêle les symptômes d'une sclérose latérale amyotrophique ou SLA (Amyotrophic lateral sclerosis aussi appelée « Lou Gehrig's disease » en Amérique du Nord) à ceux d'une démence parkinsonienne, et de la maladie d'Alzheimer. conduisant à une maladie neurodégénérative mortelle.

Sur l'île de Guam, la gamme des symptômes variait légèrement, mais évoquait fortement une SLA (sclérose latérale amyotrophique) et une démence parkinsonienne, si ce n'est qu'ils apparaissaient plus tôt, entre 25 et . Beaucoup de victimes n'arrivaient plus à parler spontanément, tout en pouvant répondre de façon cohérente et fluide quand on leur parlait.

Le nom créole du syndrome Lytico-bodig évoque la double face de cette maladie, chacune étant plus ou moins développée selon les patients, avec de nombreuses variantes possibles : Lytico : paralysie progressive qui ressemble à la SLA (sclérose latérale amyotrophique), maladie neuronale ; Bodig : un syndrome parkinsonien correspondant à un état de démence occasionnelle.

Sacks a décrit comme suit les symptômes cliniques. L'état de santé du patient se dégrade rapidement : en , après des phases d'immobilité anormale, de pertes d'initiative et de spontanéité, la patient doit faire un énorme effort pour marcher, se tenir debout, puis pour faire le moindre mouvement, son corps étant comme désobéissant. Après un an, il ne peut vivre seul ni contrôler la posture de son corps. Ces symptômes sont souvent accompagnés d'une démence aphasique, agitée, caractérisée par des phases de comportement irrationnel, de violence avec émotions exacerbées et incontrôlables. Le patient peut d'une minute à l'autre passer d'un état gai avec rire, à celui d'une profonde colère, avec hurlements. En phase aiguë, la mâchoire pend avec écoulement de salive, la parole et la déglutition étant impossibles. Bras et jambes se paralysent ou sont parcourus de spasmes sévères, se tordent et se tendent. Souvent le patient est prostré, avec une immobilité profonde, presque catatonique, accompagnée de petits tremblements ou de rigidité de membres. La parole et la pensée lucide semblent impossibles, sauf dans certains cas de démence associée. Enfin, survient la mort.

Prévalence Elle a fortement varié selon les décennies, avec un pic dans les années 1940 à 1950 pour retomber à un taux légèrement supérieur à la normale vers la fin des années 1980, sans différence entre hommes et femmes, alors que quelques années avant, les hommes étaient 2 à 3 fois plus touchés que les femmes, surtout pour ceux nés après 1920. Le taux de personnes touchées a varié dans le temps, avec un risque variant selon que les patients habitaient au nord, au sud, à l'Est ou à l'ouest de l'île.

Histoire médicale vignette|Exemple de racines spécialisées dites « racines coralloïdes », qui abritent des bactéries symbiotes, ici photographiées sur une espèce proche, le Cycas circinalis) vignette|structures du BMAA neurotoxique produit par les cyanobactéries symbiote du Cycas micronesica

Découverte et antériorité Le syndrome Lytico-bodig semble avoir été médicalement décrit sur l'île de Guam en 1952 par KoernerKoerner DR. Amyotrophic lateral sclerosis on Guam. . Ann Intern Med 1952;37:1204–20 (Résumé), puis confirmé un an plus tard par ArnoldArnold A, Edgren DC, Palladino VS. Amyotrophic lateral sclerosis. Fifty cases observed on Guam. J Nerv Ment Dis 1953;117:135–9. à la suite de l'étude d'une situation épidémiologique tout à fait atypique Plato, C.C.; Garruto, R.M.; Galasko, D.; Craig, U.; Plato, M.; Gamst, A.; Torres, J.M.; Wiederholt, W. (2003). "Amyotrophic lateral sclerosis and parkinsonism-dementia complex of Guam: Changing incidence rates during the past 60 years". American Journal of Epidemiology 157 (2): 149–157. doi:10.1093/aje/kwf175. . Ces faits sont confirmés en 1953 par Tillema and WijnbergTillema S, Wijnberg CJ. Endemic amyotrophic lateral sclerosis on Guam; epidemiological data: a preliminary report. Doc Med Geogr Trop 1953;5:366–70., puis Kurland and MulderKurland LT, Mulder DW. . Neurology 1954;4:355–78, 438–48 (PDF, en anglais)Kurland LT, Mulder DW. http://www.neurology.org/content/5/4/249.full.pdf+html?ijkey=52c1ab36c7afa6d22fca22c8437aa1e0a88b06b4&keytype2=tf_ipsecsha Epidemiologic investigations of amyotrophic lateral sclerosis. 2. Familial aggregations indicative of dominant inheritance]. Neurology 1955;5:182–96, 249–68. (PDF, en anglais), puis par des médecins militaires nord-américains en 1954 (Mulder et al.Mulder DW, Kurland LT, Iriarte LLG. Neurologic diseases on the island of Guam. US Armed Forces Med J 1954;5:1724–39) qui estiment qu'il y a à Guam 50 à plus de prévalence de la sclérose latérale amyotrophique que dans le reste du monde. Peu après, la même équipe confirme que cette épidémie est également accompagnée d'une augmentation notable de cas de démences parkinsoniennes, toujours dans la population Chamorro.

En 1961, Hiranno & al. concluent à un syndrome uniqueHirano A, Kurland LT, Krooth RS, et al. Parkinsonism-dementia complex and endemic disease on the island of Guam. I. Clinical features. Brain 1961a;84:642–61.Hirano A, Kurland LT, Krooth RS, et al. Parkinsonism-dementia complex and endemic disease on the island of Guam. II. Pathologic features. Brain 1961b;84:662–70.

En remontant dans le temps, les premiers cas évoquant rétrospectivement ce syndrome sont issus de trois certificats de décès faisant mention d'une paralysie, datant de 1904, établis sur l'île de Guam.

Dans les années 1940-1950, la fréquence des cas a grandi parmi le peuple autochtone Chamorro jusqu'à devenir la principale cause de décès de 1940 à 1956. On pense d'abord à des causes génétiquesPlato CC, Cruz MT, Kurland LT. Amyotrophic lateral sclerosis/parkinsonism-dementia complex of Guam: further genetic investigations. Am J Hum Genet 1969;21:133–41., ou partiellement génétiquesBailey-Wilson JE, Plato CC, Elston RC, et al. . Am J Med Genet 1993;45:68–76. (Résumé) et familialesPlato CC, Reed DM, Elisan TS, et al. Amyotrophic lateral sclerosis/parkinsonism-dementia complex of Guam. IV. Familial and genetic investigations. Am J Hum Genet 1967;19:617–32. (résumé), mais les bilans après de suivi épidémiologiqueReed DM, Plato CC, Elizan TS, et al. The amyotrophic lateral sclerosis/parkinsonism-dementia complex: a ten-year follow-up on Guam. Part I. Epidemiologic studies. Am J Epidemiol 1966;83:54–73. (Résumé et texte), une étude rétrospective sur Plato CC, Garruto RM, Fox KM, et al. http://aje.oxfordjournals.org/cgi/ijlink?linkType=ABST&journalCode=amjepid&resid=124/4/643 Amyotrophic lateral sclerosis and parkinsonism-dementia on Guam: a 25-year prospective case-control study]. Am J Epidemiol 1986;124:643–56. , puis un bilan à Plato CC, Galasko D, Garruto RM, et al. ALS and PDC of Guam. Forty-year follow-up. Neurology 2002;58:765–73 (Résumé), ne peuvent appuyer ni confirmer cette hypothèse. En 1980, l'étudeGarruto, R. M., Gajdusek, D. C. and Chen, K.-M. (1980), Amyotrophic lateral sclerosis among chamorro migrants from Guam. Annals of Neurology, 8: 612–619. doi: 10.1002/ana.410080612 (Résumé) de cas de ayant passé leur enfance et adolescence dans l'île puis ayant migré et déclaré ailleurs la maladie (de 1 à après avoir quitté l'île) a montré que ce syndrome peut se manifester jusqu'à plus de après le début de l'intoxicationKaramyan VT, Speth RC., Animal models of BMAA neurotoxicity: a critical review ; Life Sci. 2008 Jan 30;82(5-6):233-46. Epub 2007 Dec 7. (résumé). Ce phénomène rend encore plus difficile un suivi épidémiologique et il semble donc probable qu'on a sous-estimé le nombre de morts et de malades.

L'hypothèse du BMAA Dans le cadre d'autres types d'études (écoépidémiologiques), il a été découvert que de grandes quantités de BMAA (neurotoxine connue comme étant produite par certaines bactéries) étaient présentes dans les graines et fruits d'un arbre local alors encore très présent, le Cicas ou Cycas (Cycas micronesica), une plante arborescente ressemblant à un palmier. Cette plante fait partie d'une famille dont les fruits et graines sont consommés ailleurs dans le monde, mais qui comprend d'autres espèces connues pour produire des toxines (en Inde notamment). Il a ensuite été démontré que ce BMAA était en réalité produit par des milliers de petites colonies vertes de cyanobactéries symbiotiques, chacune étant abritée dans un nodule produit par les cicas et les cyanobactéries, dans des racines spécialisées dites « racines coralloïdes »Photos de l'arbre, des nodules, des fruits mangés par une roussette. Diverses analyses ont montré que sous forme libre dans la nature, ces cyanobactéries ne contiennent qu'environ de BMAA, alors qu'en relation symbiotique avec leur arbre (cicas), elle en produisent jusqu'à plus (2 à ). Ce BMAA est transporté par la sève des racines vers les branches, puis concentré dans les tissus reproducteurs (ovules, puis fruits et graines notamment) : 9 microg/g en moyenne dans la partie charnue du sarcotest et plus de plus, en moyenne, dans l'enveloppe périphérique de la graine. Ce BMAA est trouvé sous deux formes dans le fruit et la graine: 1) en très faible quantité sous forme libre ; 2) sous forme liée à des protéines.

Des chercheurs ont suggéré un lien entre ce BMAA et l'étrange syndrome de Guam Lytico-bodig, sans toutefois pouvoir le démontrer. Mais l'hypothèse est apparue trop peu crédible car il faudrait ingérer des tonnes de farines de graines ou de fruits du cicas pour accumuler la quantité de BMAA trouvée dans le cerveau de certains malades. Pour cette raison la piste de la neurotoxine bactérienne a été abandonnée et durant une trentaine d'années les recherches furent orientées vers d'autres explications dont aucune n'a été convaincante.

Plusieurs décennies après (fin du ), certains chercheurs rénovent l'hypothèse de la toxine en montrant que plusieurs espèces d'animaux mangés par l'Homme se nourrissent du fruit et de la graine du cicas et bio-accumulent la toxine dans leurs tissus gras. C'est le cas des roussettes (Pteropus mariannus), des cochons et des cervidés. Cette roussette a actuellement disparu de l'île à la suite d'une chasse intensive par la population locale, mais elle a été très consommée au début du . Elle était très prisée du peuple autochtone Chamorro qui la chassait et la mangeait traditionnellement bouillie dans une crème de coco. La teneur en BMAA de la chair de ces animaux ( en moyenne) montre qu'ils ont largement pu participer à une rapide bioamplification de la neurotoxine dans le réseau trophique local ; jusqu'à l'Homme, qui est situé à la fin de la chaîne alimentaireCox PA, Banack SA, Murch SJ., Biomagnification of cyanobacterial neurotoxins and neurodegenerative disease among the Chamorro people of Guam. Proc Natl Acad Sci U S A. 2003 Nov 11; 100(23):13380-3. (Résumé).