Port-Christmas est un site naturel et historique des Kerguelen, à la pointe septentrionale de l'île principale, sur la côte est de la péninsule Loranchet. Il occupe le fond de la baie de l'Oiseau, le premier abri à se présenter aux navigateurs abordant l'archipel par le nord, facilement identifiable par la présence à l'entrée d'une arche naturelle aujourd'hui effondrée, l'arche des Kerguelen.
C'est là qu'en 1774, le découvreur Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec fait procéder à une prise de possession au nom du roi de France Louis XV. Pourtant l'endroit tire son nom de celui donné par James Cook, , quand ses navires mouillent dans la baie le jour de Noël 1776, au cours de son troisième voyage autour du monde. Le nom apparait dans certaines traductions ou œuvres de fiction en français comme le Havre de Noël ou Port-Noël.
Ce havre, considéré comme sûr, accueille régulièrement au les navires des chasseurs de phoques et de baleines, principalement venus de Nantucket, qui écument les mers et les îles australes. Le site sert aussi épisodiquement de station scientifique pour l'étude du géomagnétisme.
La description des lieux faite par les explorateurs dans leurs récits de voyage inspire de grands écrivains, en premier Edgar Allan Poe (en 1838) suivi de Jules Verne (en 1897), qui y situent un passage de leurs romans d'aventures, puis Valery Larbaud (en 1933) et Jean-Paul Kaufmann (en 1993), entre autres, pour des œuvres plus intimistes.
Toponymie La dénomination «Port-Christmas» est établie par Raymond Rallier du Baty en 1908 pour désigner la partie la plus enclavée de la baie de l'Oiseau comme cela apparait sur la carte au publiée en 1922p.554-555. La Commission territoriale de toponymie des Terres australes françaises confirme ce choix lors de la publication en 1973 de la carte de l'IGN au . Elle étend également l'appellation à terre, entre la plage et le lac Rochegude, au site d'implantation d'une station scientifique secondaire.
Cette toponymie désormais officielle met fin à près de deux siècles de concurrence entre le nom attribué à l'ensemble de la baie par Kerguelen, la «baie de l'Oiseau», et celui choisi par Cook, «Christmas Harbour».
En effet, lors de sa seconde expédition, Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec baptise la baie du nom de la frégate qu'il y envoie en reconnaissance en , L'Oiseaup.181-182. Presque trois ans plus tard, le , les navires et mouillent au même endroit. Le capitaine Cook, qui commande l'expédition, s'il est parfaitement informé de l'antériorité de la découverte du navigateur français, n'en connait pas encore les détails et ne sait pas que cette baie a déjà été nommée. Il décide de célébrer la fête du jour en donnant à ce « havre de Noël » le nom anglais de .
La fréquentation essentiellement anglo-américaine de l'archipel au favorise l'usage de ce dernier nom, de même que la littérature.
Cependant, lorsque la France décide de réaffirmer sa souveraineté par l'envoi en 1893 de l’Eure pour une nouvelle cérémonie de prise de possession, la baie de l'Oiseau retrouve formellement son nom initial.
Finalement, le compromis actuel, institué par Rallier du Baty, qui "semi-francise" Christmas Harbour en Port-Christmas et qui le réserve à une zone particulière de la baie de l'Oiseau, permet de respecter l'antécédence de Kerguelen tout en conservant la trace historique du passage de Cook.
Géographie Situation et description vignette|gauche|upright=0.6|alt=Carte géographique en sépia de la baie de l'oiseau avec les différents repères géographiques et sondages bathymétriques|Carte de la baie de l'Oiseau et de Port-Christmas établie par James Cook en 1777. Note : le nord géographique se trouve à droite sur la carte.
Depuis la base permanente de Port-aux-Français qui se trouve à au sud-est, Port-Christmas constitue l'un des points les plus isolés et les plus difficilement accessibles de l'archipel.. Compte tenu de la distance et surtout de la topographie accidentée, le site n'est quasiment jamais atteint par la terre. Il peut en revanche être rallié par la mer au terme d'une navigation d'au moins (). La baie de l'Oiseau, au fond de laquelle il se situe, forme la première échancrure à l'extrémité nord-est de la péninsule Loranchet. La baie est fermée au nord par le cap Français, au sud par la pointe de l'Arche.
Port-Christmas est surplombé par la table de l'Oiseau () au nord et par le mont Havergal () au sud.
Alors que les rives de la baie sont très majoritairement rocheuses et souvent escarpées, le fond est occupé par une grève, d'environ de long, de sable noir résultant de l'érosion des roches basaltiques environnantes.. Un ruisseau s'y déverse dans la mer, après avoir collecté les eaux de ruissellement du mont Havergal d'une part, celles de l'émissaire du lac Rochegude d'autre part. Ce lac, localisé à environ du rivage et d'altitude, marque l'épaulement qui sépare Port-Christmas de la baie Ducheyron, à l'ouest.
Le mouillage à Port-Christmas permet de s'ancrer par de profondeur (). Il offre un abri relativement sûr aux marins qui fréquentent ce secteur océanique particulièrement agité des quarantièmes rugissants.
Géologie L'environnement géologique de Port-Christmas, comme la quasi-totalité de la péninsule Loranchet, est dominé par des trapps, des empilements basaltiques en gradins qui se sont constitués par superposition d'épanchements de laves, il y a environ vingt-huit à vingt-neuf millions d'années.
En différents points de la baie, entre les strates dures, affleurent quelques petites veines de charbon. L'explorateur britannique James Clark Ross en fait le constat dès 1840. Il y note également la présence d'arbres fossiles, les premiers à être repérés dans l'archipel. Ces bois silicifiés, ou simplement lignités, trouvés à Christmas Harbour ou au mont Havergal, appartiennent principalement à des familles de conifères, les Araucariaceae et les Cupressaceae, avec notamment les genres Araucarites, Cupressinoxylon, Cupressoxylon, proches de ceux que l'on trouve actuellement dans les régions les plus australes de l'hémisphère sud. Ils témoignent d'une végétation ancienne plus développée et de climats passés plus cléments ou du moins n'ayant pas subi d'épisode glaciaire intense.
Éléments remarquables vignette|gauche|alt=Photographie en sépia de l'arche des Kerguelen avant qu'elle ne s'effondre, avec deux navires à voile au mouillage à proximité|L'arche des Kerguelen le , lors du renouvellement de la prise de possession faite par l'aviso Eure (à gauche). Depuis Port-Christmas, la vision des piliers de l'arche des Kerguelen est incontournable. Dès la découverte de l'archipel, Kerguelen mentionne l'imposante arche rocheuse située à la pointe du bord sud de l'entrée de la baie de l'Oiseau. Elle s'élève à plus de p.72-73 ; à noter que Jean-Paul Kauffmann indique que Raymond Rallier du Baty lui attribue, à tort, de hauteur.. Nommée « le Portail » par Kerguelen, puis « Arched-Rock » par James Cook, l'arche s'effondre entre 1908 et 1913, ne laissant en place que ses deux colonnes basaltiques.
Port-Christmas présente par ailleurs la particularité géographique d'être l'un des seuls points antipodaux terrestres du territoire des États-Unis. Il correspond à Kevin, municipalité du comté de Toole dans le Montana, près de la frontière avec le Canada.
Milieu naturel Lorsque les premiers navigateurs abordent l'archipel, ils sont frappés par l'abondance de toute une variété d'oiseaux. Sur le site même de Port-Christmas, les lieutenants de Kerguelen, tout comme James Cook, notent la présence de « pingouins ». Une colonie de reproduction de manchots royaux y est en effet encore attestée de nos jours, l'une des plus petites recensées à Kerguelen avec seulement une quarantaine de couveurs. Des éléphants de mer, désignés à l'époque sous le nom de « lions marins », fréquentent également la plage.
La pêche est en revanche décevante car le filet que Cook fait jeter à la mer ne ramène qu'une demi-douzaine de poissons. Les prélèvements récents montrent que les poissons présents appartiennent à la famille des Channichthyidae ou parfois à l'espèce Zanclorhynchus spinifer, le cacique antarctique, de la famille des Congiopodidae. Les tombants de Port-Christmas se singularisent par l'abondance des gorgones (Onogorgia nodosa) et l'algue géante Macrocystis pyrifera forme, par places, de denses herbiers côtiers.
À l'inverse, la végétation terrestre est peu développée. Si les premiers témoins décrivent un paysage littoral verdoyant, quoique ras et dépourvu d'arbres, couvert de graminées, d'azorelle et de choux de Kerguelen, la colonisation de toute l'île principale par les lapins a depuis lors provoqué un appauvrissement considérable des formations végétales qui se réduisent souvent à une maigre prairie d'Acaena magellanica.
D'une manière générale, la faune et la flore sont conformes à ce que l'on peut trouver dans la baie de l'Oiseau et plus largement sur la Grande Terre.
L'ensemble du site de Port-Christmas est inclus dans la Réserve naturelle nationale des Terres australes françaises, classée depuis 2019 au patrimoine mondial au titre des « Terres et mers australes françaises ».
Le secteur terrestre bénéficie, comme la majorité de l'archipel, du régime de protection dite "classique". Toute introduction d'animal ou de végétal, toute perturbation des communautés vivantes, toute activité industrielle, commerciale ou minière, tout prélèvement biologique ou minéral y sont interdits, sauf rares dérogations pouvant être accordées pour la gestion de la réserve ou la recherche scientifique. L'accès au site est possible mais il est réglementé et soumis à autorisation.
La partie marine, comme toutes les eaux territoriales des îles Kerguelen, est comprise dans la « zone de protection renforcée marine ». Toute perturbation du milieu naturel y est proscrite sauf activités scientifiques dûment validées par les autorités. Toute pêche professionnelle ou de loisir y est interdite sans aucune exception possible.
Histoire
La première connaissance du site date du second voyage d'Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec, entrepris à bord du Roland, un vaisseau de 64 canons, avec une escorte de deux navires plus petits, l'Oiseau et la Dauphine. L'expédition aperçoit les côtes de la Grand-Terre le mais les très mauvaises conditions météorologiques empêchent tout débarquement. Pendant les quelques jours où la Dauphine est séparée du groupe, le chevalier Ferron du Quengo, qui commande la corvette, repère, vers le , l'entrée d'une baie, sans pouvoir y pénétrer. Le , Kerguelen délègue à l'Oiseau et à la Dauphine le soin de chercher à y accosterp.174. Le commandant de l'Oiseau, Monsieur de Rosnevet, en relève les contours et la dénomme baie de l'Oiseau, du nom de sa frégate. Mais ce n'est que le qu'il parvient à envoyer son lieutenant Henri Pascal de Rochegude à terre dans une chaloupe. Celui-ci attache à un rocher en saillie une bouteille dans laquelle est déposé un message de prise de possession :
Si les années 1772 et 1773 sont mentionnées alors que le parchemin n'est déposé qu'en 1774, c'est que la reconnaissance de cette terre a bien été faite préalablement et que cette prise de possession ne fait que réitérer celle, lors de la première expédition de Kerguelen, qui a été menée par l'enseigne Charles-Marc du Boisguéhenneuc le en « baie du Lion-Marin » (qui porte le nom actuel d'anse du Gros Ventre), quarante lieues plus au sud.